• [^] # Re: "Musique libre"

    Posté par . En réponse à la dépêche Qu'est ce que la musique libre a de commun avec le logiciel libre ?. Évalué à 5.

    Comme l'article est de moi (publié par ailleurs sur Framasoft : http://www.framasoft.net/article320.html ), je pense que je peux répondre, ou du moins donner quelques éléments.

    Déjà, la « musique libre » est un mouvement beaucoup moins homogène que le logiciel libre (qui comporte pourtant déjà certaines divergences). Avant même de parler de « projet social », il y a des désirs d'artistes, qui diffèrent les un des autres, et qui naviguent entre raisonnement pragmatique (faciliter la diffusion de ses oeuvres, se « faire connaitre », etc.) et raisons plus idéologiques ou philosophiques.

    Il y a des artistes « professionnels » (quelques uns) qui veulent faire les choses autrement, soit par conviction, soit parce qu'ils ne trouvent pas de place dans les circuits traditionnels. Souvent un peu des deux.

    Il y a des artistes « amateurs » qui composent pour le plaisir, et qui espèrent seulement toucher un public, même restreint, avoir des retours, et peut-être lancer des projets collaboratifs avec d'autres artistes par le biais de « communautés » en ligne (Dogmazic, Jamendo, Boxson, Art Libre...).

    Il y a ceux qui refusent de vendre leur musique, par conviction.
    Il y a ceux qui ne seraient pas contre (sous certaines conditions d'ordre éthique, en général, dont le refus des DRM), mais qui ne comptent pas s'impliquer à plein temps dans une carrière musicale aux résultats très incertaine (note : sauf dans le cas de quelques niches et secteurs artistiques aux parcours balisés et aux revenus assurés -- souvent par des subsides publics --, choisir une carrière artistique est un acte irrationnel, qui ne garantit aucun revenu décent à court, moyen ou long terme).
    Il y a ceux aussi qui font un tout petit peu de musique (quelques morceaux, un petit « album » autoproduit qui ressemble plutôt à une maquette, etc.), et qui profitent de sites de « musique libre » pour y mettre leur musique, espérant juste quelques avis et commentaires, quelques auditeurs, pour sortir du cercle très réduit des amis directs.

    Il y a ceux aussi qui refusent la politique répressive des majors, et qui en prennent le contrepied total en autorisant (a minima) la libre diffusion non commerciale de leurs oeuvres (tout ou partie). Voir à ce sujet le Wired CD, rassemblant des artistes bien insérés dans la dite industrie. Une telle initiative serait impossible en France, par contre, à cause du fonctionnement de la SACEM.

    Plus largement, il y a ceux qui s'opposent à la philosophie du « payer pour jouir », c'est à dire de la musique comme bien de consommation à acquérir avant de pouvoir y avoir accès. Bien sûr, le refus du « payer pour jouir » n'est pas nécessairement un refus de la monétarisation de la musique. Il reste la possibilité de vendre des objets dérivés (CDs), de faire payer les concerts, etc. C'est par contre un refus de l'achat comme condition sine qua non de l'accès à la culture. Petit bémol : on peut télécharger de la musique gratuitement et légalement, et même la diffuser (au moins dans un cadre non commercial), mais... ça demande d'avoir un ordinateur et une connexion internet (même si des amis peuvent filer des CDs gravés, faire des compils, etc.).

    Enfin, il est parfaitement vrai que l'immense majorité des musiciens « libres » ne fournissent pas les « sources » de leur musique. Pour ce qui est des sources, ça ne comprend pas que les partitions ou les fichiers midi, mais aussi des pistes sonores non mixées (l'enregistrement n'étant pas qu'une simple transcription technique de la partition, loin de là !). Enfin bref, c'est très rare, même chez ceux qui autorisent les modifications.

    De fait, ceux qui autorisent les modifications sans donner de sources particulières n'autorisent qu'un type d'utilisation dérivée : le remix (un peu) et le sampling (surtout).

    Dans un cas comme dans l'autre, l'absence de volonté de communiquer des « sources » ou « matières premières » pour la musique peut être le résultat d'une méconnaissance des modèles de création du libre, ou bien celui d'un choix conscient, répondant aux désirs des artistes.

    Les modèles de création du libre (créations collectives planifiées ou simple possibilité légale et technique de modification) sont intéressants. Il sont d'ailleurs pratiqués par certains artistes (cf. le mouvement Art Libre, ou encore MonCulProd). Cependant, je n'irais pas jusqu'à affirmer qu'ils devraient représenter l'essentiel de la création musicale, ou même qu'il faudrait restreindre la définition de « musique libre » (terme large et relativement permissif, si on l'identifie à « musique en libre diffusion non commerciale » !) à ce type de créations.

    La création d'une oeuvre personnelle dont on veut que la portée personnelle soit conservée est en soi une revendication artistique, au même titre que la publication d'une oeuvre librement modifiable (ou à plus forte raison la création collective d'une telle oeuvre). Je trouve important que les deux puissent coexister au sein de la dénomination « musique libre ». Cela signifie que la dénomination « musique libre » sera beaucoup moins normative et balisée que ne peut l'être « logiciel libre ».


    À partir du moment où il y a une profusion de désirs d'artistes, et que l'on accepte cette profusion sous une même « bannière » (ou sur un même site de diffusion), je ne pense pas qu'il puisse y avoir de « projet social » clairement délimité. Il y a bien sûr des motivations, des directions communes, des notions faisant consensus... mais jamais parfaitement ou uniformément, loin de là. Il y a donc, au sein de la « communauté » de la musique libre, des débats récurrents. Tant mieux.

    Si on veut absolument parler de projet social, il faudra alors poser les questions suivantes :
    - quel est, s'il existe, le projet social de l'association Musique Libre (Dogmazic.net) ?
    - quel est, s'il existe, le projet social de l'entreprise PeerMajor (Jamendo.com) ?
    - quel est, s'il existe, le projet social de la fédération Boxson (Boxson.net) ?
    - quel est, s'il existe, le projet social du mouvement Art Libre ?
    - etc.

    Les réponses ne seront pas toutes les mêmes. :)