• [^] # Re: Un classique des nouveaux business

    Posté par (site web personnel, Mastodon) . En réponse au journal L'envolée des prix des agents IA. Évalué à 10 (+11/-0).

    Euh, quel est l'intérêt pour le fondateur d'une entreprise de vendre de nouvelles actions en prévoyant de faire faillite

    Ils ne "prévoient" pas de faire faillite. Par contre, c'est une logique de "all in", c'est à dire qu'on mise tout dessus... ce qui ne coûte rien parce que ce n'est pas son argent perso, c'est celui des investisseurs. Notons aussi que c'est ce que demandent les dits-investisseurs également, de toutes façons! Ils ne demandent pas à ce que les sociétés dans lesquelles ils investissent soient "prudentes" avec l'argent. Non tout le monde veut qu'ils y aillent à fond sans se retenir. C'est pour cela que les investissements se font dans une logique de "round" (round A, round B, etc.). En gros, une entreprise reçoit quelques millions (ça peut être beaucoup plus dans des cas extrêmes) dans un round A, et se doit de les dépenser en se donnant à fond, et surtout pas de les garder au chaud dans un compte en banque.

    L'idée de tout cela est que les investisseurs cherchent le prochain Google. Ils n'ont aucun intérêt à avoir des petites entreprises de famille pépère dans leur "portefeuille". Donc la démarche est "succès ou crève" et ça leur va très bien parce que pour une entreprise qui atteint le sommet (les fameuses "licornes"), ils récupèreront leur mise perdue dans la chute de beaucoup des entreprises qui feront un flop.
    C'est simplement une toute autre logique, qui ne peut être comparée avec celle qu'on a quand on compare aux petites entreprises de quartier (ou même certaines plus grosses entreprises nées dans un contexte plus sain) dont le but est la stabilité.

    puisqu'au final, ça réduira à néant la valeur de ses propres actions dans son entreprise ?

    D'une, comme quelqu'un d'autre a dit, ces actions, ils ne les ont pas payées. Donc ils ne perdent absolument rien dans l'histoire. Par contre comme je disais, ils sont allés à fond avec leur financement, et cela implique d'avoir des salaires mirobolants. Je dis pas ça au hasard hein. Le meilleur salaire que j'ai eu de ma vie, c'était dans une startup. Quand je suis rentré, on était 5 ou 6 (de mémoire), et mon salaire de dév senior était plus haut que tout ce que j'ai jamais eu avant et après (puisqu'après, j'ai décidé de ne plus continuer dans ce monde des startups et grosses entreprises à l'américaine; bien entendu, si j'avais continué, j'aurais eu des salaires encore plus effarants). On ne peut alors qu'imaginer ce que les fondateurs de la startup se payaient eux-même en tant que CEO, CTO, C*O... Forcément si ton round A est de 10 millions de dollars et que tu prévois de tout utiliser (surtout en salaires car c'est ce qui coûte le plus) en 1 ou 2 ans avant d'arriver à négocier ton round B, il est évident que ton compte en banque perso a pris de l’embonpoint d'ici là. Ensuite si tu négocies ton round B, puis ton C, etc. tu as le temps d'amasser une somme non négligeable. Et ce, même si ton entreprise ne devient jamais une "licorne", et finit par se faire simplement manger par une plus grosse entreprise à un moment donné — ce qui veut dire encore que tu reçois une somme significative pour la vente, tout en restant parfois dans un poste exécutif pour quelques années en transition très souvent —, puis que ton produit disparaît à terme.

    Notons que ça ne veut absolument pas dire que c'était leur but (même si j'ai déjà rencontré des gens dont le but au moment de la création de l'entreprise est de pouvoir la revendre quelques années plus tard; donc ces gens là existent aussi), très souvent, je suis persuadé qu'ils espèrent devenir l'une de ces méga-grosses entreprises du secteur de l'IT. Mais ils savent aussi clairement que même si ça foire, ils n'y perdront pas au jeu. Le risque pour ces gens est vraiment très minimal, puisqu'ils ne jouent pas avec leur propre argent (une fois le round A passé) et qu'au pire du pire des cas, ils se seront fait de superbes salaires sur plusieurs années.

    puisqu'au final, ça réduira à néant la valeur de ses propres actions dans son entreprise ?

    En fait, le coup des "actions" est surtout une belle arnaque pour diminuer les salaires des employés. C'est le truc que tous ces startups donnent à leurs employés (les fameuses "stock options"), en leur faisant miroiter des dividendes et valeurs d'actions mirobolantes... si jamais l'entreprise rentre en bourse, atteint le top, etc. La vérité est que ces actions ne valent rien (pour les fondateurs, elles valent quelque chose si et lorsque l'on revend l'entreprise, bien sûr, mais pour les autres, faut attendre ce ne sont que des "options", et même lorsqu'elles deviennent de vrais actions, rien ne dit que ça va prendre de la valeur).

    D'ailleurs, si de jeunes ingénieurs lisent, ne vous faites pas avoir: acceptez les stock options mais faites comme si elles ne valaient rien. Ne vous dites jamais que ça remplace une partie du salaire. Dans une majeure partie des cas, vous ne toucherez rien de significatif, de toutes façons.

    Pour les fondateurs, qui eux ont de vrais parts dans une entreprise, certes ils gagneront de l'argent à la revente. Mais encore une fois, même sans cela, ils gagnent déjà bien leur vie en salaire pur pendant des années aussi.

    Il y a aussi un autre aspect que beaucoup ne voient pas: en France, on considère que l'échec est un échec. Aux US, ils ont l'état d'esprit que l'échec n'est qu'un pas de plus vers le succès (notons que je ne dis pas ça de manière péjorative à propos! Autant je trouve l'ensemble de ce système de startups malsain, autant ce point précis de cette philosophie est plus sain que celui qu'on a en France qui stigmatise les échecs au lieu de les voir comme des expériences précieuses). Notamment en tant que fondateur d'une entreprise qui a fait faillite (ou a été revendue, possiblement dissoute depuis...), dans ce monde des startups à l'américaine, c'est un super point. Notamment cela signifie que si vous refaites une nouvelle startup dans la foulée, vous aurez des prêts, vous aurez d'autant plus facilement de nouveaux financements, vous avez déjà des relations avec des investisseurs, vous avez un réseau, etc. À chaque échec, vous "montez en grade" dans ce monde.
    Je me souviens encore de ce nouveau manager qui est arrivé dans cette startup. Sa ligne de CV principale quand on nous l'a présenté? Il a déjà monté une startup (dont personne n'avait jamais entendu parler) et l'avait revendue à une multinationale. Le gars était déjà un petit success story grâce à cela. Évidemment il avait négocié son entrée en devenant co-fondateur de la startup (c'est un truc classique dans ces startups, où co-fondateur ne veut plus réellement dire qu'on a vraiment co-fondé, mais au final c'est à la fois un truc de standing et aussi pour négocier de vrais parts — pas des options — dans l'entreprise pour préparer la revente). On voit d'ailleurs qu'en un sens, ça veut dire que cette entreprise préparait aussi sa revente potentielle en intégrant quelqu'un qui avait une expérience dedans. Donc ils préparaient "l'échec" de leur entreprise.

    Ces gens qui font des startups, pour la plupart, ne monteront jamais une entreprise qui fera vraiment parler d'elle (un peu, dans quelques journaux, puis sera oubliée dans quelques années). Mais ils enchaîneront les startups, qui échoueront, seront revendues "pour pièces". Puis la suivante. Puis la suivante. La valeur des actions? Ce concept n'a de sens que pour les quelques entreprises qui arriveront à sortir du lot.

    Film d'animation libre en CC by-sa/Art Libre, fait avec GIMP et autre logiciels libres: ZeMarmot [ http://film.zemarmot.net ]