L'expression de concept inné ne me satisfait pas entièrement non plus. Elle laisse sous entendre que les concepts ne sont pas acquis, alors qu'ils le sont, mais ils le sont d'une manière distinctes de ceux d'origine proprement expérimentale. Tous les concepts mathématiques sont de cette sorte mais, pour reprendre un exemple étudié dans la conférence de Stéphane Mallart, il n'en est pas de même du concept de « chat » , qui n'a pu être acquis que par l'observation et l'existence empirique de cet animal. Les concepts mathématiques, en revanche, sont en nous a priori, c'est à dire antérieur à toute expérience réelle et effective, mais nous n'en prenons conscience (c'est ainsi que nous les acquérons, de façon consciente) que par une réflexion sur notre propre activité cognitive mise en exercice par l'expérience.
As-tu regardé la conférence de Stéphane Mallart ? Son exposé des différents courant en théorie de la connaissance se situe entre 8min30 et 11min30 environ. Historiquement, le rationnalisme trouve son origine chez Platon, plus particulièrement exposé dans le dialogue du Ménon. Socrate y développe sa théorie de la réminiscence, qui commence à partir d'ici dans le dialogue :
Ménon : J’y consens, Socrate. Mais te borneras-tu à dire simplement que nous n’apprenons rien, et que ce qu’on appelle apprendre, n’est autre chose que se ressouvenir ? Pourrais-tu m’enseigner comment cela est ainsi ?
Socrate : J’ai déjà dit, Menon, que tu es un rusé. Tu me demandes si je puis t’enseigner, dans le temps même que je soutiens qu’on n’apprend rien, et qu’on ne fait que se ressouvenir, afin de me faire tomber sur-le-champ en contradiction avec moi-même.
Ce ressouvenir, ou réminiscence, est ce processus d'acquisition d'un savoir qui est en nous a priori, c'est à dire antérieur à toute expérience effective. Pour illustrer son propos, Socrate fera démontrer, à un esclave de Ménon, le théorème de pythagore dans le cas particulier du triangle rectangle isocèle en traitant le problème de la duplication du carré. En arrière plan, il y a une crise des fondements des mathématiques pythagoriciennes (pour qui tout est nombre entier) avec la preuve d'irrationalité de la racine de 2, et un cas de non arrêt de l'algorithme d'Euclide. De nos jours, l'algorithme d'Euclide étant employé sur des nombres entiers, il termine toujours, mais si on l'interprète géométriquement, il y a des cas de non terminaison, d'où l'irrationalité de la racine de 2 (on trouvera une illustration de cela à la page 14 de cet article de Jean Dieudonné).
Depuis, les rationalistes de tout temps soutiennent que certaines de nos connaissance ne sont pas d'origine expérimentale (telles sont, en particulier, les connaissances mathématiques) mais ont leur origine en nous a priori. Alors, on pourrait certes dire, d'un certain point de vue, qu'elles sont innées, bien qu'elles doivent d'un autre côté être acquise par un travail de reflexion sur soi même, travail que Socrate appelait réminiscence.
C'est pur cela que, dans son article Efficacité et identité des mathématiques, Jean-Michel Salanskis, lorsqu'il évoque ce passage du Ménon, ajoute ce commentaire :
Un tel événement est ce qu’on a toujours associé à la notion d’enseignement magistral. Lorsque le savoir est dispensé par le maître, l’élève est susceptible de le recevoir de façon parfaite (tout spécialement si le maître est parvenu à donner une forme translucide à son explication) : dans cette hypothèse, il devient immédiatement l’égal du maître, et se trouve en mesure de le reprendre s’il dévie de ce que lui, comme élève, a pleinement compris. Tous les adeptes de l’enseignement magistral savent qu’une telle aventure leur pend au nez. La dispensation magistrale du savoir est possiblement égalisante, ou peut-être même égalisante dans son principe.
J'ajouterais, simplement, que c'est une représentation idyllique du cours magistral : ce serait un rêve de tout enseignant si chaque élève se retrouvait, de fait, dans cette situation d'égal à égal avec son maître; la réalité étant que seule une partie des étudiants se retrouvent dans cette situation. Raison pour laquelle, comme le souligne Stéphane Mallart à la fin de sa conférence, le phénomène d'hallucination n'est pas propre aux LLM, mais tout enseignant y est confronté dès qu'il corrige des copies d'examens ou fait passer des oraux.
J'espère avoir éclairci ce qu'il faut entendre par connaissance innée, ou pure ou a priori. En cela, de Platon, en passant par Descartes, Spinoza, Leibniz, jusqu'à nos jours, tous les rationnalistes s'accordent là-dessus : il est impossible de rendre compte de la connaissance mathématique en la faisant dériver de l'expérience; les mathématiques ne sont pas une science expérimentale.
La révolution qu'inaugura Kant, comme évoqué dans la conférence du lien, dans la tradition rationnaliste, poussé en cela par les critiques de l'empirisme de David Hume, ne concerne par l'origine de certaines de nos connaissances, mais les limites de validité de leur usage. À partir du moment où certains de nos concepts et principes ne sont pas d'origine expérimentale, la tentation est grande d'en faire un usage qui va au delà des limites de toute expérience possible, c'est à dire un usage transcendant. Par exemple, Platon, pour expliquer la réminiscence, développe une théorie de la métempsycose ou réincarnation des âmes (l'acquisition dans cette vie de ces connaissances pures est un processus qui consiste à se ressouvenir d'un état antérieur de notre âme oubliée par leur réincarnation successive), Descartes et Leibniz prétendaient prouver l'immortalité de l'âme et l'existence de Dieu, et j'en passe. Ce que fit Kant, c'est d'accorder l'origine a priori de certains concepts et principes, d'en faire l'inventaire complet pour ce qui concerne les notions primitives de la philosophie (sa philosophie est un désassembleur de la structure formelle de l'esprit humain, s'il m'est permis d'utiliser cette analogie), mais d'en limiter leur usage aux limites de l'expérience possible à la satisfaction des empiristes. C'est ainsi que dans un de ses transparents, Stéphane Mallart écrit :
Idéalisme transcendantal : connaissance résulte du traitement de l'expérience par les formes a priori de l'esprit
Idéalisme qui donnera naissance au courant pragmatiste américain sous l'influence de Charles Sander Pierce, courant auquel Stéphane Mallart rattache le fonctionnement de l'apprentissage profond.
Pragmatisme : la connaissance est ce qui permet de résoudre des problèmes pratiques, les décisions utilisent des probabilités.
Le lien entre les deux est ce que j'ai exposé avec le lien entre le principe d'abduction et la loi de Bayes.
Je conteste, néanmoins, que par là on épuise le fond de la théorie kantienne de la connaissance, et que c'est soit disant intelligence artificielle n'ont rien d'une intelligence. Elle ne sont qu'une pâle imitation du fonctionnement de notre esprit. Stéphane Mallart semble vouloir justifier qu'il y a une certaine forme d'intelligence dans nos machines, en insinuant : c'est comme chez Kant et Pierce, il y a de l'a priori dans nos réseaux de neurones, il y a donc une forme d'intelligence dans ses réseaux. Mais, d'une part, il ne développe pas assez (contrairement à ce que j'ai fait) ce qui distingue réellement un a priori de type kantien, d'un a priori à la sauce Platon, Descartes ou Leibniz (ce qui eut été la moindre des choses), mais surtout il n'est que lointainement de type Kantien, et ce n'est sûrement pas comme cela que l'humanité a abouti aux équations de Navier-Stokes (qu'à terme les IA génératives puissent être plus fiable pour prédire la météo que les modèles de Météo France peut s'entendre d'un point de vue pragamatique, mais ça ne change pas que notre esprit ne fonctionne pas ainsi).
Pour ce qui est de la causalité, comment expliquer par exemple la survivance si tardive de la théorie de la génération spontanée ?
Je ne vois pas bien le rapport entre cette question et l'existence de connaissance pure et a priori.
P.S : j'aimerai bien savoir ce qu'il y avait d'inutile dans mon commentaire, pour celui qui l'a jugé ainsi.
Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement. Voilà la devise des Lumières.
[^] # Re: La mise en perspective de la philosophie est interessante.
Posté par kantien . En réponse au lien De la philo aux maths, de l'intelligence pas si artificielle (Conf ENS Stéphane Mallat). Évalué à 4.
L'expression de concept inné ne me satisfait pas entièrement non plus. Elle laisse sous entendre que les concepts ne sont pas acquis, alors qu'ils le sont, mais ils le sont d'une manière distinctes de ceux d'origine proprement expérimentale. Tous les concepts mathématiques sont de cette sorte mais, pour reprendre un exemple étudié dans la conférence de Stéphane Mallart, il n'en est pas de même du concept de « chat » , qui n'a pu être acquis que par l'observation et l'existence empirique de cet animal. Les concepts mathématiques, en revanche, sont en nous a priori, c'est à dire antérieur à toute expérience réelle et effective, mais nous n'en prenons conscience (c'est ainsi que nous les acquérons, de façon consciente) que par une réflexion sur notre propre activité cognitive mise en exercice par l'expérience.
As-tu regardé la conférence de Stéphane Mallart ? Son exposé des différents courant en théorie de la connaissance se situe entre 8min30 et 11min30 environ. Historiquement, le rationnalisme trouve son origine chez Platon, plus particulièrement exposé dans le dialogue du Ménon. Socrate y développe sa théorie de la réminiscence, qui commence à partir d'ici dans le dialogue :
Ce ressouvenir, ou réminiscence, est ce processus d'acquisition d'un savoir qui est en nous a priori, c'est à dire antérieur à toute expérience effective. Pour illustrer son propos, Socrate fera démontrer, à un esclave de Ménon, le théorème de pythagore dans le cas particulier du triangle rectangle isocèle en traitant le problème de la duplication du carré. En arrière plan, il y a une crise des fondements des mathématiques pythagoriciennes (pour qui tout est nombre entier) avec la preuve d'irrationalité de la racine de 2, et un cas de non arrêt de l'algorithme d'Euclide. De nos jours, l'algorithme d'Euclide étant employé sur des nombres entiers, il termine toujours, mais si on l'interprète géométriquement, il y a des cas de non terminaison, d'où l'irrationalité de la racine de 2 (on trouvera une illustration de cela à la page 14 de cet article de Jean Dieudonné).
Depuis, les rationalistes de tout temps soutiennent que certaines de nos connaissance ne sont pas d'origine expérimentale (telles sont, en particulier, les connaissances mathématiques) mais ont leur origine en nous a priori. Alors, on pourrait certes dire, d'un certain point de vue, qu'elles sont innées, bien qu'elles doivent d'un autre côté être acquise par un travail de reflexion sur soi même, travail que Socrate appelait réminiscence.
C'est pur cela que, dans son article Efficacité et identité des mathématiques, Jean-Michel Salanskis, lorsqu'il évoque ce passage du Ménon, ajoute ce commentaire :
J'ajouterais, simplement, que c'est une représentation idyllique du cours magistral : ce serait un rêve de tout enseignant si chaque élève se retrouvait, de fait, dans cette situation d'égal à égal avec son maître; la réalité étant que seule une partie des étudiants se retrouvent dans cette situation. Raison pour laquelle, comme le souligne Stéphane Mallart à la fin de sa conférence, le phénomène d'hallucination n'est pas propre aux LLM, mais tout enseignant y est confronté dès qu'il corrige des copies d'examens ou fait passer des oraux.
J'espère avoir éclairci ce qu'il faut entendre par connaissance innée, ou pure ou a priori. En cela, de Platon, en passant par Descartes, Spinoza, Leibniz, jusqu'à nos jours, tous les rationnalistes s'accordent là-dessus : il est impossible de rendre compte de la connaissance mathématique en la faisant dériver de l'expérience; les mathématiques ne sont pas une science expérimentale.
La révolution qu'inaugura Kant, comme évoqué dans la conférence du lien, dans la tradition rationnaliste, poussé en cela par les critiques de l'empirisme de David Hume, ne concerne par l'origine de certaines de nos connaissances, mais les limites de validité de leur usage. À partir du moment où certains de nos concepts et principes ne sont pas d'origine expérimentale, la tentation est grande d'en faire un usage qui va au delà des limites de toute expérience possible, c'est à dire un usage transcendant. Par exemple, Platon, pour expliquer la réminiscence, développe une théorie de la métempsycose ou réincarnation des âmes (l'acquisition dans cette vie de ces connaissances pures est un processus qui consiste à se ressouvenir d'un état antérieur de notre âme oubliée par leur réincarnation successive), Descartes et Leibniz prétendaient prouver l'immortalité de l'âme et l'existence de Dieu, et j'en passe. Ce que fit Kant, c'est d'accorder l'origine a priori de certains concepts et principes, d'en faire l'inventaire complet pour ce qui concerne les notions primitives de la philosophie (sa philosophie est un désassembleur de la structure formelle de l'esprit humain, s'il m'est permis d'utiliser cette analogie), mais d'en limiter leur usage aux limites de l'expérience possible à la satisfaction des empiristes. C'est ainsi que dans un de ses transparents, Stéphane Mallart écrit :
Idéalisme qui donnera naissance au courant pragmatiste américain sous l'influence de Charles Sander Pierce, courant auquel Stéphane Mallart rattache le fonctionnement de l'apprentissage profond.
Le lien entre les deux est ce que j'ai exposé avec le lien entre le principe d'abduction et la loi de Bayes.
Je conteste, néanmoins, que par là on épuise le fond de la théorie kantienne de la connaissance, et que c'est soit disant intelligence artificielle n'ont rien d'une intelligence. Elle ne sont qu'une pâle imitation du fonctionnement de notre esprit. Stéphane Mallart semble vouloir justifier qu'il y a une certaine forme d'intelligence dans nos machines, en insinuant : c'est comme chez Kant et Pierce, il y a de l'a priori dans nos réseaux de neurones, il y a donc une forme d'intelligence dans ses réseaux. Mais, d'une part, il ne développe pas assez (contrairement à ce que j'ai fait) ce qui distingue réellement un a priori de type kantien, d'un a priori à la sauce Platon, Descartes ou Leibniz (ce qui eut été la moindre des choses), mais surtout il n'est que lointainement de type Kantien, et ce n'est sûrement pas comme cela que l'humanité a abouti aux équations de Navier-Stokes (qu'à terme les IA génératives puissent être plus fiable pour prédire la météo que les modèles de Météo France peut s'entendre d'un point de vue pragamatique, mais ça ne change pas que notre esprit ne fonctionne pas ainsi).
Je ne vois pas bien le rapport entre cette question et l'existence de connaissance pure et a priori.
P.S : j'aimerai bien savoir ce qu'il y avait d'inutile dans mon commentaire, pour celui qui l'a jugé ainsi.
Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement. Voilà la devise des Lumières.