• [^] # Re: questions sur deux points

    Posté par (site web personnel) . En réponse au lien « Joyeuse fête de la femme ! » : huit idées reçues sur la Journée internationale des droits des femmes. Évalué à 2.

    Pour compléter, je me permets de citer un peu longuement Nicole-Claude Mathieu qui donne des réflexions et pistes de lecture sur ce sujet :

    Rien ne permet de lier au sexe et à la procréation la différenciation des tâches selon le sexe/genre, observée dans toutes les sociétés mais avec des modalités variables. Ou plutôt, c’est dans l’ordre inverse de l’idée commune (la division des tâches serait une conséquence des contraintes « objectives » de la procréation féminine) qu’il faut établir la relation : Lévi-Strauss (1956 [1971, p. 21]), insistant sur l’artificialité tant de la répartition des tâches que de l’organisation de la famille, voit dans la division du travail « un moyen de créer entre les sexes une mutuelle dépendance, sociale et économique [...] les amenant par là à se perpétuer et à fonder une famille ». Poussant la logique de cette analyse, Gayle Rubin (1975, p. 178) définit cette division comme « un tabou contre la similitude des hommes et des femmes [...] qui exacerbe les différences biologiques [...] et par là crée le genre ». La différenciation des tâches et des fonctions sociales, attribut principal du genre, se reproduit même dans les mariages entre personnes de même sexe et de genre opposé (tels les mariages entre hommes chez les Azande) – occurrences qui attestent en miroir que le mariage ne se limite pas, entre les partenaires, à la fonction procréatrice, mais représente un ensemble d’obligations et de droits sur des biens et des personnes, et très généralement de droits du sexe/genre « homme » sur le sexe/genre « femme ».
    Statistiquement, les modalités concrètes de la division socio-sexuée du travail prennent la forme d’une hiérarchisation. De valeur : les tâches et rôles « masculins » sont plus valorisés ; et de fait : outre leur lourd travail reproductif et la quasi-totalité du travail « domestique », les femmes ont assuré une large part de la production dans tous les types de sociétés – sauf rares exceptions où prime le travail sexuel : certaines couches sociales supérieures et/ou certaines sociétés : Hima d’Uganda, Hausa de l’Ader au Niger (Nicole Échard et Pierre Bonte, 1978). Aujourd’hui, selon l’ONU, elles fournissent les deux tiers des heures de travail de l’humanité, reçoivent un dixième du revenu mondial et possèdent moins d’un centième des biens matériels, disparité illustrée entre autres par l’écart des salaires masculins et féminins dans les pays industriels, et accentuée dans le tiers-monde par les politiques de « développement » (Jeanne Bisilliat et Michèle Fieloux, 1983).
    Il faut donc dépasser l’idée d’une simple « répartition » technique (et à base « naturelle ») du travail et considérer les rapports de production entre les sexes. S’il n’existe pas d’activités exclusivement féminines, en revanche certaines tâches sont interdites aux femmes, notamment en fonction de la technicité des outils : une analyse (Tabet, 1979) des instruments de production impartis aux deux sexes, tant dans les sociétés de chasseurs-collecteurs et d’agriculteurs que dans les sociétés industrielles modernes, révèle à la fois qu’existe un écart technologique constant entre hommes et femmes (avec sous-équipement féminin) et que les hommes se réservent le monopole des outils-armes, du travail des matières dures permettant leur fabrication, et des instruments de production les plus complexes et les plus productifs. Les hommes ont le contrôle des moyens de production clés (outils, techniques, terre, capitaux, main-d’œuvre) et des moyens de défense et de violence – d’où la maîtrise de l’organisation symbolique et politique. »