Bon très bien. J’essaie la version longue et un peu plus méchante. Je suis hélas pour vous à la fois moins doué que Scott Alexander à la prose, et moins vertueux en terme de conciliation.
Comme tous bons les slogans, en tant qu’arme de propagande, « tout est politique » est basés sur un fond de vérité tellement banal qu’il est accepté par tous, pour mieux faire passer une pilule très difficile à avaler si elle était présentée telle quelle et honnêtement (la manipulation est évidente mais n’en reste pas moins efficace : si quelqu’un proteste sur la pilule, il suffit de dire « je ne faisais que référence au fond de vérité » ; si personne ne proteste, on peut commencer à essayer de faire passer la pilule. C’est pour ça que ces slogans se trouvent dans des messages courts, pauvres en détails, pleins de sous-entendus plutôt que d’affirmations claires et précises ; les détails rendent plus difficile de garder en place cette ambiguïté tellement pratique).
Il se trouve que « tout est politique » n’a non pas deux sens mais trois, ce qui est encore plus pratique pour noyer le poisson :
Le sens descriptif faible : tout à un degré où à un autre peut être lié à des questions politiques, même la recette de la tarte aux poires. De plus, la décision de « rendre politique » quelque chose est en soi en choix politique : on peut par exemple décider de faire de la tarte au poire un trésor national et en discuter au parlement, ne pas le faire est un « choix politique ».
Le sens descriptif fort : tout est également politique, il n’y a pas de sens à dire « la recette de la tarte au poire est un sujet très largement moins politique que le budget de l’état ou la politique étrangère ». C’est l’objet de l’article que j’ai donné plus haut : s’il y a gradation, alors il y a du sens d’introduire des catégories « non politique » (comme la recette de la tarte aux poires) et « politique » (comme le budget de l’état) (et avant de réagir : « il n’y a pas de limite claire et rien n’est parfaitement apolitique », revoir le lien plus haut, qui aborde ces points). C’est d’ailleurs tout ce que tout le monde dit et comprend quand on dit « X n’est pas politique », « il ne faut pas politiser X ». Et évidemment, quand quelqu’un dit « X est politique parce que tout est politique », il essaie d’utiliser le sens faible plus haut pour défendre l’indéfendable sens fort, parce que son but final est la grosse pilule...
Le sens prescriptif : « tout doit être ramené dans la sphère politique ». Note qu’on passe du « tout peut être ramené dans la sphère politique » à un « tout doit être ramené dans la sphère politique » (jamais explicitement, bien sûr, simplement en disant « non, X est forcément politique parce que tout est politique ». Au fond difficile de ne pas être admiratif devant le tour de passe-passe rhétorique). La plupart des gens bien intentionnés sentent confusément que c’est une pilule difficile à avaler et tendent à y résister intuitivement. Alors laissez-moi être explicite sur ce que ça signifie, « tout est politique », historiquement :
« Tout est politique » est lui-même un slogan politique. Celui du totalitarisme et de la réaction contre les valeurs des Lumières.
« Tout est politique » : tout doit être jugé sur l’étalon de l’Idéologie du Parti. Tenter d’y résister en disant « mais ma recette de la tarte au poire, c’est pas politique » est une réaction de résistance suspicieuse.
« Tout est politique » : il doit donc il y avoir un Commissar dans toute tâche collaborative (qu’elle soit politique, industrielle, associative...), pour s’assurer de l’alignement avec les Valeurs de la Révolution.
« Tout est politique », y compris la religion. Le Roi ne peut pas être Catholique et avoir des sujets Protestants... Tuez les tous, Dieu reconnaîtra les siens.
Oui, tout est politique ; et un fondement politique des démocraties modernes est justement qu’il existe de larges sphères où l’influence de la politique est volontairement limitée (et il y a aussi un aspect culturel ici, mais mon message est bien assez long comme ça). C’est un des sens du premier mot dans la devise nationale, « Liberté » : par exemple (et centralement !) liberté de conscience, ma religion n’est pas un sujet politique. Le slogan « tout est politique » vise à miner cet état de fait très largement accepté en utilisant la politique (à la manière du paradoxe de l’intolérance).
Je n’ai aucun doute que la réponse à mon message sera « mais non c’est pas ce que je voulais dire avec tout est politique, je parlais simplement du premier sens ». Je rappellerai simplement au lecteur possédant un minimum d’attention que c’est précisément l’objectif de l’ambiguïté, que de permettre de se replier vers cette réponse.
[^] # Re: Je ne te le fais pas dire...
Posté par Moonz . En réponse au journal Politique, vélo (et logiciels libre même combat ?).. Évalué à 10. Dernière modification le 15 février 2026 à 10:52.
Bon très bien. J’essaie la version longue et un peu plus méchante. Je suis hélas pour vous à la fois moins doué que Scott Alexander à la prose, et moins vertueux en terme de conciliation.
Comme tous bons les slogans, en tant qu’arme de propagande, « tout est politique » est basés sur un fond de vérité tellement banal qu’il est accepté par tous, pour mieux faire passer une pilule très difficile à avaler si elle était présentée telle quelle et honnêtement (la manipulation est évidente mais n’en reste pas moins efficace : si quelqu’un proteste sur la pilule, il suffit de dire « je ne faisais que référence au fond de vérité » ; si personne ne proteste, on peut commencer à essayer de faire passer la pilule. C’est pour ça que ces slogans se trouvent dans des messages courts, pauvres en détails, pleins de sous-entendus plutôt que d’affirmations claires et précises ; les détails rendent plus difficile de garder en place cette ambiguïté tellement pratique).
Il se trouve que « tout est politique » n’a non pas deux sens mais trois, ce qui est encore plus pratique pour noyer le poisson :
Le sens descriptif faible : tout à un degré où à un autre peut être lié à des questions politiques, même la recette de la tarte aux poires. De plus, la décision de « rendre politique » quelque chose est en soi en choix politique : on peut par exemple décider de faire de la tarte au poire un trésor national et en discuter au parlement, ne pas le faire est un « choix politique ».
Le sens descriptif fort : tout est également politique, il n’y a pas de sens à dire « la recette de la tarte au poire est un sujet très largement moins politique que le budget de l’état ou la politique étrangère ». C’est l’objet de l’article que j’ai donné plus haut : s’il y a gradation, alors il y a du sens d’introduire des catégories « non politique » (comme la recette de la tarte aux poires) et « politique » (comme le budget de l’état) (et avant de réagir : « il n’y a pas de limite claire et rien n’est parfaitement apolitique », revoir le lien plus haut, qui aborde ces points). C’est d’ailleurs tout ce que tout le monde dit et comprend quand on dit « X n’est pas politique », « il ne faut pas politiser X ». Et évidemment, quand quelqu’un dit « X est politique parce que tout est politique », il essaie d’utiliser le sens faible plus haut pour défendre l’indéfendable sens fort, parce que son but final est la grosse pilule...
Le sens prescriptif : « tout doit être ramené dans la sphère politique ». Note qu’on passe du « tout peut être ramené dans la sphère politique » à un « tout doit être ramené dans la sphère politique » (jamais explicitement, bien sûr, simplement en disant « non, X est forcément politique parce que tout est politique ». Au fond difficile de ne pas être admiratif devant le tour de passe-passe rhétorique). La plupart des gens bien intentionnés sentent confusément que c’est une pilule difficile à avaler et tendent à y résister intuitivement. Alors laissez-moi être explicite sur ce que ça signifie, « tout est politique », historiquement :
« Tout est politique » est lui-même un slogan politique. Celui du totalitarisme et de la réaction contre les valeurs des Lumières.
« Tout est politique » : tout doit être jugé sur l’étalon de l’Idéologie du Parti. Tenter d’y résister en disant « mais ma recette de la tarte au poire, c’est pas politique » est une réaction de résistance suspicieuse.
« Tout est politique » : il doit donc il y avoir un Commissar dans toute tâche collaborative (qu’elle soit politique, industrielle, associative...), pour s’assurer de l’alignement avec les Valeurs de la Révolution.
« Tout est politique », y compris la religion. Le Roi ne peut pas être Catholique et avoir des sujets Protestants... Tuez les tous, Dieu reconnaîtra les siens.
Oui, tout est politique ; et un fondement politique des démocraties modernes est justement qu’il existe de larges sphères où l’influence de la politique est volontairement limitée (et il y a aussi un aspect culturel ici, mais mon message est bien assez long comme ça). C’est un des sens du premier mot dans la devise nationale, « Liberté » : par exemple (et centralement !) liberté de conscience, ma religion n’est pas un sujet politique. Le slogan « tout est politique » vise à miner cet état de fait très largement accepté en utilisant la politique (à la manière du paradoxe de l’intolérance).
Je n’ai aucun doute que la réponse à mon message sera « mais non c’est pas ce que je voulais dire avec tout est politique, je parlais simplement du premier sens ». Je rappellerai simplement au lecteur possédant un minimum d’attention que c’est précisément l’objectif de l’ambiguïté, que de permettre de se replier vers cette réponse.