• [^] # Re: Merci pour les exemples

    Posté par . En réponse au lien Tolérer l’intolérance ? Comment gérer les intolérants dans une communauté ?. Évalué à 6.

    Allez, il y a un plat, il serait dommage de ne pas mettre les pieds dedans ;)

    Le fond du problème, à mon sens, est que tout racisme, et de manière générale toute essentialisation, provoque chez la personne qui le subit un réflexe de défense qui finit, de façon assez fréquente, par devenir à son tour un racisme. J'aimerais trouver une base théorique à ceci, pour le moment ça n'est que la théorie de Liorel sur le racisme, et c'est un peu léger.

    Je vais prendre un exemple : mon grand-père. Il a été l'un des plus jeunes résistants de France, peut-être le plus jeune (c'est du moins ce qu'il racontait), embarqué par son propre père dans la Résistance à 13 ans (son père était commissaire de police à Alger, il est rentré en métropole pour s'engager dans la Résistance alors qu'il aurait très bien pu ne rien faire). Son frère a été torturé par les nazis. Lui-même en a vu des vertes et des pas mûres, a fait sauter des ponts, etc. Arrive la fin de la guerre, il rentre en Algérie, il fait ses études de médecine. Il est choqué par la discrimination subie par les Algériens. Il finit, en tant que Français, par se faire jeter par le FLN.

    Il n'en a jamais voulu aux Algériens, il n'était pas raciste pour deux sous. Sauf à l'égard des Allemands. Depuis la guerre, et même largement après la réunification de l'Allemagne, l'Union Européenne et tout, il n'a pas pu voir un Allemand en peinture. Il savait bien que ce n'était pas rationnel, mais c'était plus fort que lui.

    Prenons un exemple nettement plus polémique, parce que bon, mon grand-père, vous vous en foutez ;)

    Les juifs ont subi, au cours de la seconde guerre mondiale, ce que le racisme pouvait produire de pire. Ils ont été méthodiquement exterminés parce que juifs, sans aucune autre raison que le racisme pur et dur. Ils ont réagi en formant un état juif, où ils seraient en sécurité : Israël. Problème : la zone était déjà habitée. Qu'à cela ne tienne, ils en ont délogé les habitants, et comme on était juste après la seconde guerre mondiale, et que ça faisait mauvais genre de virer des gens juste parce qu'ils étaient là, on leur a inventé toute une ribambelle de prétexte à les délégitimer. Résultat : des juifs, qui "ne pouvaient pas devenir racistes après la Shoah", se sont comportés de façon tout à fait raciste. Ce qui a généré en retour un racisme débridé chez les palestiniens... Eux-mêmes racisés ! La suite, on la connaît : 70 ans de discriminations contre les palestiniens, les attentats du 7 octobre, selon un mode opératoire dégueulasse mais prévisible, et une riposte tout aussi dégueulasse d'Israël.

    Pourquoi dégueulasse ? Dans les deux cas, pour la même raison : parce que les auteurs de violences s'en sont pris à des civils, sans discrimination sur ce qu'ils faisaient, sans se poser de questions sur l'individualisation de l'agression. Les israéliens sont attaqués le 7 octobre parce qu'israéliens et donc coupables de tous les crimes de tous les israéliens. Les palestiniens sont massacrés par la riposte parce que palestiniens et donc coupables de tous les crimes de tous les palestiniens. L'essentialisation, c'est ça : englober un tout sans le dissocier en ses parties.

    Bien sûr, ça dépasse complètement la question des israéliens et des palestiniens. On pourrait parler de l'esclavage dans le sud des USA et de son héritage actuel. On pourrait parler de l'esclavage en France, principalement aux Antilles, et de ses conséquences persistantes. On peut remarquer qu'il existe un courant (minoritaire) du féminisme qui revendique la détestation des hommes, soit de façon provocatrice mais sans réelle intention de nuire, soit de manière sincère. Un des problèmes de ce contre-racisme, ou de cette contre-essentialisation dans le cas plus général, est qu'il est systématiquement monté en épingle par d'authentiques racistes. Ce n'est pas si grave d'être sexiste, les féministes détestent bien les hommes ! On a bien raison de discriminer les palestiniens, regardez ce qu'ils nous font quand on leur laisse une once de liberté !

    Alors qu'est-ce qu'on fait ?
    Déjà, on lutte farouchement contre le racisme à visage découvert, y compris quand il survient en réaction à un racisme subi. Un racisme + un contre-racisme, ça ne fait pas 0 racisme, ça fait 2 racismes. On rappelle que les personnes ne sont pas des noirs, des blancs, des juifs, des arabes : ce sont des individus, et la différence entre deux juifs peut très bien être supérieure à celle entre un juif et un non-juif.

    Ensuite, on exige des clarifications. Explicit is better than implicit, ça n'est pas spécifique à Python. Quand une personne sur Internet s'adonne au dogwhistling, on lui fait préciser. On demande des faits vérifiables et on les vérifie. C'est parfaitement exact que les Européens ont moins d'intolérance au lactose et plus de mucoviscidose que le reste de la population mondiale, c'est génétique, mais ça ne permet pas de fonder une discrimination. Affirmer qu'ils ont un QI plus élevé que le reste du monde... ne permettrait pas de fonder une discrimination, parce que chacun a un QI différent de toute façon. En plus, c'est faux. Et ainsi de suite. "Toutes les femmes aiment se faire emmerder par des gros lourds", c'est faux. "Tous les hommes sont des violeurs", c'est faux aussi (par contre, "face à un homme donné, il est impossible de savoir a priori si c'est un violeur ou non" est probablement exact mais ne permet pas de fonder une discrimination).

    Une fois qu'on a fait ça, des allégations factuelles, exactes, et permettant de fonder une discrimination généralisée, il en reste extrêmement peu. La seule que j'aie en tête est "les hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes ont une probabilité plus élevée d'avoir le VIH que les hommes non HSH". C'est vrai (d'un facteur 10 à 100, ce qui n'est pas négligeable) et ça a longtemps justifié de les exclure du don du sang puisque l'EFS part du principe qu'avec une proba 10 à 100 fois plus élevée a priori, même avec un test négatif, on garde une proba 10 à 100 fois plus élevée d'avoir un faux négatif (le niveau d'exigence de l'EFS est encore plus élevé que la marge d'erreur des tests disponibles et ce niveau d'exigence ne peut être atteint qu'avec des précautions en plus des tests biologiques). Mais donner son sang n'est pas un droit et ne confère aucun avantage puisque le don doit être gratuit et désintéressé.

    Et après ? Il reste le racisme (ou l'essentialisation) "systémique", celui qui diffuse dans les comportements de la vie de tous les jours. Déjà, il faut remarquer que c'est un problème de riches : le problème du racisme de Trump ou du FN, ce n'est pas le racisme systémique, c'est le racisme à visage découvert ! Ensuite, généralement, le problème de ce type de racisme n'est pas tant dans son expression individuelle que dans ses conséquences à l'échelle globale, qui ne se voient que de manière statistique. Oui, les femmes font des études moins rémunératrices que les hommes, c'est une évidence au niveau statistique. Mais sur le terrain, il est impossible d'identifier, pour une femme donnée, si elle a ce diplôme parce qu'elle a été discriminée. Et il est très difficile de mettre en place des corrections ciblées et non discriminatoires. Et parfois, c'est une mauvaise idée. Les noirs sont plus pauvres que les blancs ? C'est exact, mais c'est aussi parce que les blancs héritent de parents plus riches et que l'héritage joue un rôle considérable dans la constitution d'un patrimoine. Peut-être que la solution est de gommer les inégalités d'héritage, solution qui bénéficierait d'ailleurs aux blancs pauvres. Les femmes font des études moins rémunératrices que les hommes ? C'est parfaitement exact, mais cette étude présente un argument intéressant : c'est surtout parce que les hommes ont plus de pression familiale au moment du choix d'orientation. Est-ce que la solution ne serait pas de laisser plus de liberté aux hommes et de moins les contraindre ?

    Noter d'ailleurs que le racisme caché et le racisme systémique sont des moteurs importants du développement d'un contre-racisme : c'est parce qu'on suspecte tous les autres d'être racistes qu'on se défend contre tous et qu'on devient raciste. Les féministes qui ont développé et théorisé la misandrie ne sont pas majoritaires au sein du féminisme, loin de là : il s'agit d'une petite minorité qui considère que, parce qu'on ne peut pas savoir a priori si un homme est un violeur, il faut tous les considérer comme tels jusqu'à preuve du contraire (et le contraire n'est pas prouvable).

    En guise de conclusion de mon pavé beaucoup trop long, l'égalitarisme est un objectif complexe, l'enfer est pavé de bonnes intentions, et il est facile de prendre un authentique égalitariste pour un immonde raciste, justement parce qu'il est difficile de définir l'égalité, et encore plus difficile de définir l'équité. Et d'ailleurs, il est tout à fait possible de démarrer égalitariste et de finir raciste : voir Caroline Fourest, Michel Onfray, la dynastie Klarsfeld. Mais lutter contre le racisme affiché est déjà un bon début, et obliger le raciste masqué à se démasquer une bonne continuation. Pour le reste, savoir où on met le curseur entre liberté, égalité, où s'arrête la liberté des uns et où commence celle des autres quand on a déjà posé ces bases-là... C'est l'essence du débat politique !

    Ça, ce sont les sources. Le mouton que tu veux est dedans.