• [^] # Re: Hein ?

    Posté par . En réponse au lien Synchroniser les horloges entre la Terre et Mars. Évalué à 6.

    Du coup, la réponse à Voltairine est quand même un peu "élitiste", non ?

    Sans doute, c'est pour cela que dans mon premier message je proposais à Pierre-Matthieu de développer sa pensée pour que l'on comprenne ce qu'il voulait dire.

    Mais, autant que je le comprennes, sa position epistémologique est assez classique et pas spécialement propre à Niels Bohr. Elle est commune à l'ensemble des physiciens, Einstein y compris, et pourtant leurs différends épistémologiques ont fait des étincelles. ;-)

    Dans son recueil de texte intitulé Comment je vois le monde, on trouve un article qu'Einstein a écrit sur la philosophie de Russell. On peut y trouver cette citation tirée de An inquiry into Meaning and Truth :

    Nous commençons tous avec le réalisme naïf, c'est-à-dire avec la doctrine que les objets sont tels qu'ils paraissent. Nous admettons que l'herbe est verte, que la neige est froide et que les pierre sont dures. Mais la physique nous assure que le vert des herbes, le froid de la neige et la dureté des pierres ne sont pas le même vert, le même froid et la même dureté que nous connaissons par notre expérience, mais quelque chose de totalement différent. L'observateur qui prétend observer une pierre observe, en réalité, si nous voulons ajouter foi à la physique, les impressions des pierres sur lui-même. C'est pourquoi la science paraît être en contradiction avec elle-même; quand elle se considère comme étant extrêmement objective, elle plonge contre sa volonté dans la subjectivité. Le réalisme naîf conduit à la physique, et la physique montre de sno côté, que ce réalisme naîf, dans la mesure où il reste conséquent, est faux. Logiquement faux, donc faux.

    Russell, An inquiry into Meaning and Truth.

    Après avoir cité Russell, Einstein ajoute ce commentaire : « Mise à part leur parfaite formulation, ces lignes expriment quelque chose à laquelle je n'avais jamais songé ». C'est ce réalisme naïf que la physique rejette et contre lequel un enseignant en physique doit prémunire ses étudiants.

    Cette idée, Russell la développe en longueur et d'une façon extrêmement clair dans son ouvrage Les problèmes de philosophie en particulier dans son premier chapitre Apparence et réalité.

    Cela vaut tout autant pour la température. Henri Poincaré traite cette problématique philosophique à sa façon dans La science et l'hypothèse, en particulier dans son chapitre sur la mécanique classique. Traitant du problème de ce qu'il nomme la mécanique anthropomorphique (là où Russell parle de réalisme naîf), on peut lire :

    Ce qui importe, ce n’est pas de savoir ce que c’est que la force, c’est de savoir la mesurer.

    Tout ce qui ne nous apprend pas à la mesurer est aussi inutile au mécanicien, que l’est, par exemple, la notion subjective de chaud et de froid au physicien qui étudie la chaleur. Cette notion subjective ne peut se traduire en nombres, donc elle ne sert à rien ; un savant dont la peau serait absolument mauvaise conductrice de la chaleur et qui, par conséquent, n’aurait jamais éprouvé, ni sensations de froid, ni sensations de chaud, pourrait regarder un thermomètre tout aussi bien qu’un autre, et cela lui suffirait pour construire toute la théorie de la chaleur.

    Poincaré, La science et l'hyptothèse

    Autrement dit, un être humain pourrait être totalement dépourvu de toute sensation de chaud et de froid, cela ne empêcherai pas de développer la notion de température. Notion qui nécessite, tout de même, de poser au fondement les intuitions de l'espace et du temps : c'est une mesure statistique d'agitation des molécules, c'est-à-dire du mouvement, et un mouvement sans espace ni temps est vide de sens.

    Pour revenir au thème original du journal, on pourra aussi lire un autre ouvrage de Poincaré : La valeur de la science. On y trouve au chapitre sur la Crise actuelle de la physique mathématique, un exposé sur la théorie du temps local de Lorentz et la synchronisation des horloges par des rayons lumineux. Théorie qui donnera par la suite la fameuse relativité restreinte d'Einstein.

    Je manque de temps pour développer ce que je souhaite, je continuerais donc dans un autre commentaire. Mais avant cela, je voudrais ajouter une dernière chose.

    Au final, et contrairement à ce que j'ai cru comprendre à tort, ce n'est pas tant le fait que le temps puisse être un phénomène émergeant (voire même une illusion) que PMA trouve absurde (c'est peut-être le cas mais il me semble maintenant que ce n'était pas l'objet de son commentaire), mais le fait qu'on puisse espérer le déduire d'une théorie.

    Je partage son point de vue là-dessus. Il me faudra, comme Russell, faire une enquête sur la signification et la vérité. Cela me permettra, au passage, de reprendre notre discussion sur l'axiomatisation de la physique. Dans l'article que je t'avais donné, il y avait deux symboles utilisés : et . Le premier concerne ce que l'on peut prouver et le second traite de la sémantique, c'est-à-dire de la signification et de la vérité. Les énoncés peuvent ne pas évoquer le temps, mais pour leur donner un sens, parler de vérité, il faut les interpréter et c'est dans ce passage (le ) qu'interviennent les intuitions pures de l'espace et du temps, ce que Kant appelait la schématisation des concepts (et c'est aussi là que se trouvent ce que tu appellais les postulats de la physique quantique, et non dans les axiomes, qui eux sont concernés par la déduction et le ).

    J'espère trouver du temps d'ici la fin du week-end pour revenir là-dessus.

    Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement. Voilà la devise des Lumières.