• # Un message de Philippe Matherat

    Posté par (site web personnel, Mastodon) . En réponse au journal La thèse de Jean Gastinel: conception et intégration d'un terminal alphanumérique (1977). Évalué à 10.

    Je vous partage un message de Philippe Matherat, qui a été contacté par un lecteur de cette dépêche (bublbobl) et qui a donné son accord pour la publication de ce message.

    Je vous remercie de votre message, et de votre intérêt pour ces circuits et cette époque.

    En effet, je suis le concepteur du premier GPU, au niveau mondial !
    Ce sont les circuits EF9365 et EF9366.

    Nous étions une bande de copains, élèves de l’Ecole normale Supérieure, de la promotion 1973.

    L’informatique était balbutiante, les ordinateurs étaient gigantesques (un bâtiment), très rares et très chers. Personne n’envisageait qu’ils puissent être répandus et bon marché. Les seuls écrans connus étaient ceux de la télévision. Les terminaux informatiques étaient des machines à écrire mécaniques actionnés par des relais électromécaniques. Ces terminaux étaient reliés à des gros ordinateurs distants, par une ligne téléphonique à 300 bits/s.

    Jean Gastinel était le seul de notre promotion qui connaissait un peu ce qui se passait aux Etats-Unis, grâce à son père : Noël Gastinel, qui était professeur à Grenoble et qui avait fait des voyages dans les universités américaines et chez IBM. Il avait fait équiper l’université de Grenoble d’un ordinateur IBM 370.

    Il nous a sensibilisé aux circuits intégrés. Les premières mémoires MOS de taille correcte sont apparues dans ces années-là chez Intel (1 K bits en 1971, 4 K bits en 1974, 64 K bits en 1978).

    Jean Gastinel, avec Jean-Marc Frailong et Jean-Luc Richier, ont réalisé un ordinateur 12 bits, à base de circuits MSI de Texas-Instruments, dans les années 1973-1975. Puis Jean-Gastinel s’est lancé dans la conception du circuit d’affichage alpha-numérique, qui a été commercialisé sous le nom de SFF364 puis EF9364 (le changement de nom correspond au changement de nom de la société Sescosem en EFCIS). Cette conception a fait l’objet de sa thèse de 3è cycle.

    À la suite, j’ai pensé qu’on pouvait faire du graphique. Il faut bien voir que ceci n’est devenu possible que grâce aux nouvelles mémoires de 4 K bits, car un affichage 512 x 512 à 1 bit/pixel nécessite 64 boitiers mémoires de 4 K bits. En fait cela ne devient raisonnable qu’avec 16 boîtiers de 64 K bits. Il n’était donc pas possible de faire un GPU avant ces années-là. Mon mérite a été d’avoir le flair de voir qu’une période nouvelle pouvait s’ouvrir, et que les écrans graphiques pouvaient se démocratiser.

    Nous avons bénéficié d’une période magique, dans laquelle une bande de jeunes étudiants pouvaient passer un contrat d’industrialisation avec une entreprise de semi-conducteurs française. Nos intentions n’étaient pas du tout de gagner de l’argent en créant une start-up. Nous avons tout donné au public, les contrats ont été passés entre Efcis et l’Ecole normale supérieure. L’argent rapporté a servi à créer le Laboratoire d’informatique de l’Ecole normale supérieure, qui n’existait pas auparavant.

    D’après ce que je crois savoir, les circuits du Minitel ont été conçus par Efcis, à partir des briques de base de ma thèse de 3è cycle.

    Après cela, nous avons été recrutés comme chercheurs au CNRS, installés dans le nouveau laboratoire que nous avions créé à l'ENS. Jean Gastinel et quelques autres sont ensuite partis en 1986 dans la Silicon Valley, chez Xerox-Park. Je suis resté à Paris, chercheur CNRS. J’ai travaillé sur la dissipation du calcul, puis sur les circuits asynchrones.

    Dans les années 70, nous faisions la même chose que les créateurs d’Apple, eux dans un garage, nous dans les caves de l’ENS. Mais nous n’avions pas du tout la même mentalité. Notre idéal était de créer des choses qui profiteraient au grand public, avec l’idée que notre rôle était de concevoir, puis de passer à l’industrie qui réaliserait et commercialiserait. Nous avions un dédain pour la fonction commerciale et la finance. Nous avons mis longtemps à comprendre que cela ne pouvait réussir que si les créateurs étaient les mêmes que ceux qui géraient l’industrialisation et la montée en puissance financière.
    Cette différence de mentalité explique la différence de succès entre la Silicon Valley et la France.

    Cordialement,
    Philippe Matherat