• [^] # Re: L’imprégnation des esprits ?

    Posté par . En réponse au lien Debout pour les sciences, nécessité de défendre l’intégrité scientifique et combattre désinformation. Évalué à 4.

    Mais non, mais c'est juste que je ne vois pas l'intérêt de s'offusquer pour le principe. À qui s'adressent ces documents? Les graphiques illustrent des choses qu'on sait très bien, mais ils les illustrent d'une manière que je ne trouve pas informative, et ça me gonfle. On ne peut pas se prétendre scientifique le jour, et militant le soir, en partant du principe que la rigueur du raisonnement, ça ne vaut pas pour les activités militantes.

    Si tu veux parler de l'effort de recherche, alors tu dois regarder l'évolution des équivalents temps plein ou de la masse salariale, pas des seuls recrutements. C'est complètement trivial, tu peux réduire tes recrutements tout en augmentant ta masse salariale, ça dépend de la pyramide des ages, qui reste très déséquilibrée au CNRS. En fonction de la succession des gouvernements, tu as eu une alternance de périodes fastes et moins fastes, et donc la masse salariale fait le yoyo en fonction des départs à la retraite.

    Tu peux aussi considérer la totalité de la masse salariale, et pas seulement cette des fonctionnaires. Parce que tu peux très bien augmenter ton personnel sans ouvrir de concours de fonctionnaire. Évidemment, idéologiquement, tu peux trouver ça bien ou mal, mais la question est assez indépendante de l'investissement dans la recherche (à moins d'imaginer par essence qu'un fonctionnaire est un meilleur chercheur, ce qui reste quand même assez douteux). Ce que le graphique montre, ce n'est pas une diminution de l'investissement public dans la recherche, c'est un changement progressif de modèle, avec une baisse du recrutement des cadres (fonctionnaires) de la recherche, qui vont chacun devoir financer leurs équipes par d'autres moyens (appels à projets, partenariats). À comparer par exemple avec le budget de l'ANR https://anr.fr/fileadmin/documents/2024/page-budget-2023-fig1.jpg

    Au fond, quelle est la raison du changement de modèle? Bon, c'est évidemment multifactoriel, mais c'est principalement parce que l'État n'a pas confiance dans l'efficacité du modèle "traditionnel" de la recherche française. Pour plein de raisons plus ou moins idéologiques ou plus ou moins objectives, mais en gros, l'idée c'est que l'argent public serait mieux dépensé dans des groupes de recherche temporaires qui se concentreraient sur un projet scientifique pendant 4 ou 5 ans avant d'être refondu avec des contours différents pour un autre projet. Les labos et instituts de recherche seraient les hôtes de ces projets et leurs fourniraient les moyens de travailler, mais sans autre politique de recherche que de favoriser l'épanouissement scientifique des chercheurs pendant le temps de leur projet.

    Sans surprise, c'est déja comme ça que fonctionnent les instituts scientifiques qui sont sur le devant de la scène (institut Pasteur, collège de France, etc). De nombreux chercheurs qui ont une activité scientifique soutenue n'ont pas de problèmes majeurs à être financés et à recruter les membres de leurs équipes selon leurs besoins au fil de leurs projets; ils ont par contre besoin d'un environnement scientifique (administration, locaux) et d'un accès à des équipements parfois coûteux; les enseignant-chercheurs cherchent à se débarrasser de leurs charges d'enseignement en les "rachetant" grâce au budget des projets, etc. Ce que ne dit pas par exemple les graphiques de RoguESR, c'est quelle part des chercheurs recrutés au CNRS ont déja tout ou partie de leur salaire de jeune chercheur financé par une source extérieure (typiquement, contrat européen). Ça doit énormément dépendre des sections du CNRS, mais je pense que la norme s'établit autour de 50%. Ce modèle définit un statut du chercheur plus proche d'une profession libérale que d'un statut de fonctionnaire.

    Je comprends les critiques du modèle "moderne" de la recherche, mais je ne comprends pas quel modèle on propose à la place. Un monde où on recrute toujours plus, où tout le monde a des crédits pour fonctionner, où la recherche n'est évaluée ni en terme de productivité, ni en terme de retombées pour la société, où la liberté académique est totale... En gros, il faudrait que ça soit les chercheurs qui aient le contrôle du robinet du pognon, et qu'ils n'aient pas de comptes à rendre, parce que leur statut garantirait automagiquement à la société que ce que le chercheur veut, c'est ce qui est bon pour la société. À part donner envie aux dirigeants de restreindre encore plus les marges de manœuvre, je ne vois pas ce que ça peut apporter.

    Ça parait tellement caricatural que je trouve ça contre-productif. Si on veut la la liberté académique, alors c'est normal de devoir négocier avec la société. Si on veut plus de PIB vers la recherche, c'est normal qu'il y ait des contreparties, notamment sur les retombées économiques. Si on veut des emplois sécurisés, alors c'est normal d'être évalués. C'est normal que le gouvernement et l'État aient le contrôle du robinet de pognon, c'est normal que la politique de la recherche dépende du résultat des élections. Ça ne fait pas forcément plaisir, mais c'est normal.