• [^] # Re: tintamarre médiatique

    Posté par (site web personnel, Mastodon) . En réponse au lien IA : pourquoi les intellectuels paniquent-ils ?. Évalué à 8.

    L'imprimerie a mis en danger les moines copistes et tout un écosystème de contrôle de l'information.

    Il y a probablement trois ou quatre anachronismes dans cette phrase.

    L’imprimerie a rendu obsolète le métier de copiste, c’est différent.

    La rareté des livres n’était pas le produit d’un contrôle de l‘information, mais de la difficulté de les produire. Que les institutions qui produisaient ces livres à leur frais contrôle leur production est normal. Que la rareté de la ressource leur donnait de fait un pouvoir de sélection est inévitable. C’est de la gestion de ressources. Quand tu dois nourrir à vie des copiste, tu choisis ce que tu édites et tu priorise les ouvrages que tu juges essentiels. Que ce contrôle de fait entraîne des choix discutables, probablement, là où il y a de l’homme il y a de l’hommerie.

    La notion même de droit d’auteur était d’ailleurs complètement étrangère aux moines copistes. Même l’idée de domaine-public est faible à côté de la conception chrétienne médiévale de la parole. Dans le christianisme tout homme est dépositaire (peut faire hériter intégralement ce dont il a hérité) de la parole, et la parole est Dieu (évangile de Jean, chapitre 1). Il n’y a pas de hiérarchie entre les hommes vis à vis de la parole (tout homme est égal devant Dieu), et la parole n’est pas qu’un domaine public, ce n’est pas qu’une chose commune, la parole est littéralement Dieu et la cause de toute création. La parole c’est littéralement le code source de toute chose créée : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était auprès de Dieu, et le Verbe était Dieu. Il était au commencement auprès de Dieu. C’est par lui que tout est venu à l’existence, et rien de ce qui s’est fait ne s’est fait sans lui. ». Le premier chapitre de l’Évangile de Jean écrit littéralement, « C’est par la parole que tout est venu à l’existence ». Et cet ouvrage, appartenant au corpus biblique, était donc parmi les ouvrages prioritaires des copistes médiévaux.

    Le christianisme actuel est très imprégné des lumières et a donc perdu de vue une bonne partie de cette conception médiévale des choses, mais cette idée ressurgit parfois, comme par exemple sous la plume de Thérèse de Lisieux (19e siècle) quand elle écrit que si une première personne qui partage à une seconde personne une pensée reçue pendant l’oraison s’offusque que cette seconde personne partage à son tour cette même pensée comme si elle était la sienne, cette première personne serait comme un âne portant des reliques qui croit que les hommages que les hommes expriment autour de lui s’adressent à lui. C’est exactement la pensée chrétienne : ce que tu sais vient de Dieu et prétendre en être l’auteur c’est être autant stupide que prétentieux, et vouloir contrôler cette pensée, c’est vouloir contrôler Dieu.

    Le droit d’auteur est une conséquence de l’imprimerie. Le besoin de contrôle de l’information, de contrôler ce que les autres éditent, c’est une conséquence de l’imprimerie. Par exemple l’Index (la liste historique d’ouvrages interdits par l’Église) est postérieure à l’imprimerie, elle est instauré au 16e siècle à l’occasion du concile de Trente. Gutenberg et l’imprimerie c’est le 15e siècle. Il a fallu que l’imprimerie rende obsolète les moines copistes chrétiens pour que des chrétiens qui n’étaient plus des moines copistes puissent commencer à établir un contrôle de l‘information.

    La possibilité de ne plus être limité dans l’édition par la ressource a rendu possible de limiter l’édition par la loi, loi qui sera plus tard soumise au contrat social. Cela a permis de passer peu à peu de l’idée médiévale chrétienne où chaque personne est dépositaire de la parole, au concept de lumières où la relation intellectuelle devient asymétrique entre les « lumières » qui éclairent d’autres personnes qui sont donc « éclairés ». C’est d’ailleurs Beaumarchais, éditeur de Voltaire, qui est à l’origine en France de la première loi de droit d’auteur et qui est le fondateur de la Société des auteurs (aujourd’hui la SACD).

    Il aura fallu attendre qu’un moyen de copie devienne encore plus économique (l’informatique) et surtout l’émergence de nouveaux besoin (exécution de code de manière répétée et reproductible, assemblage et réutilisation de parties de code) pour que le mouvement du logiciel libre éclose et que des personnalités comme Richard Stallman se servent du système légal du droit d’auteur tel que portées par les Lumières et de la notion de contrat social portées par les lumières pour rendre à nouveau possible la création d’un commun intellectuel, en se servant des armes de l’adversaire pour rendre la brèche inattaquable. La GPL comme les autres licences sont écrites avec les armes d’un système social et légal où le contrôle intellectuel est total et la conformité sociale fondamentale. C’est parce que le droit d’auteur donne à l’homme un contrôle de l’information total et inaliénable sur sa parole qu’il peut partager des parties de ce contrôle, et il reste le seul à pouvoir contrôler le partage des parties de ce contrôle, par le principe même du contrôle de l’information. Et c’est parce que la conformité sociale est fondamentale que les personnes qui ne sont pas l’auteur se soumettent au contrôle intellectuel total qui est utilisé par l’auteur pour leur partager des parties ce contrôle.

    L’idée de moine copiste faisant partie d’un écosystème de contrôle de l’information est une somme d’anachronismes. La sélection des ouvrages était organique et la conséquence directe de la rareté, elle était nécessairement le reflet des priorités de ses acteurs. Ils copiaient ce qui leur paraissaient essentiel : livres religieux, traités de philosophie, de science, d’histoire... Ce n’est rien de plus que le travail d’un éditeur de sélectionner les ouvrages qu’il reproduit et publie. La rareté et le coût très élevé implique une très forte proximité entre fourniture et demande. Il faut remplacer la rareté par l’abondance pour commencer à penser le contrôle.

    Par contre oui l’idée générale de ton commentaire est juste : l’imprimerie a mis en danger des métiers de copie et d’édition, l’informatique a mis en danger des métiers de secrétariat, de dessin, de calcul et d’autres choses, etc. L’IA ne fait pas différence dans certains domaines (par exemple la traduction).

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