• # Jolie petite histoire

    Posté par (site web personnel) . En réponse au journal Article « Pourquoi se syndiquer en informatique » sur Framasoft et questionnements personnels. Évalué à 10.

    Je vais vous raconter une jolie petite histoire.

    Il y a maintenant bien longtemps, je travaillais en tant que mercenaire... Pardon, prestataire (mais vous comprendrez) dans un service IT d'une compagnie française dont le coeur de métier est de transporter des gens dans des véhicules qui roulent sur des longues barres d'acier parallèles. J'y ai passé presque onze ans, en passant d'une mission à l'autre, puis d'une SSII (oui, je sais qu'on dit ESN mais je m'en fous). Durant ce temps, j'ai vu des choses, plein de choses. Globalement, j'ai vu de gens investis dans leur métier, moyennant une certaine catégorie de personnel dont il va partiellement être question ici.

    J'ai vu les "vrais" (notion très relative comme on le verra) "tchoutchoumen" se foutre ouvertement des prestataires qu'ils appelaient mercenaires. J'ai vu les "tchoutchoumen syndiqués" mettre le grapin sur les petits jeunes embauchés dès le premier jour pour les faire rentrer dans le moule, limite en mode harcèlement. J'ai vu ces mêmes braire sur tout et n'importe quoi, fustigeant le patronat qui voulait les faire bosser de 8h à 16h17, le les ai vus sortir en pleine réunion importante à cette heure pile, se barrer le vendredi midi en plein incident de prod, laissant les "mercenaires" se démerder seuls. Y'en a même un qui s'est foutu de ma gueule quand, suite à une opération de blocage des rues par le cancer généralisé du travail, j'ai claqué le joint de culasse de ma pauvre petite voiture en pleine chaleur après 3h de souffrance, en tentant d'aller assister à l'échographie de mon épouse pour savoir si c'était une fille ou un garçon qui allait sortir quelques mois après.

    Et un jour, la société faisant rouler des caisses sur des poteaux horizontaux, trouvant que tous ces gens, mercenaires comme "vrais", coutaient bien cher, parce qu'en plus c'est pas son métier, pour diverses raisons de copinage limite à haut niveau, s'est dit que passer tout ça en infogérance ce serait pas mal, et a commencé à négocier avec HAL+1. Fort de l'adage "Là où HAL+1 passe, ton IT trépasse", les "tchoutchoumen" syndiqués ont évidemment décidé que ça ne se passerait pas comme ça, au nom de la défense du service public, des gens déjà en poste, etc. Notez qu'ils ne risquaient pas grand chose, ils étaient encore au "statut", et finalement ils auraient gardé la maitrise du truc, seuls les mercenaires auraient été impactés, finalement. Mais sur le fond comme sur la forme, cette fois ils avaient raison.

    Mais les "camarades" n'avaient pas pensé à tout : ils étaient informaticiens, les bougres ! Et les "vrais vrais tchoutchoumen syndiqués", ceux qui s'occupaient de plus ou moins près, à faire voyager les gens dans des véhicules roulant sur des poteaux metalliques horizontaux, considéraient que les tchoutchoumen informaticiens, c'était pas des vrais tchoutchoumen. Et en plus, beaucoup des "vrais faux tchoutchoumen", étaient cadres. Et le cadre, pour les syndicats "cancer généralisé du travail", "farce ouvriere", ou "opposé au nord", c'est l'ennemi. Quant aux mercenaires, dont je faisais partie, ils n'en avaient rien à faire. Après tout, ils s'étaient même opposés à ceux nous accédions au restaurant d'entreprise. Faut pas mélanger les couleurs, ça pourrait déteindre.

    Et voila donc nos pauvres "vrais-faux tchouchoumen syndiqués", qui se foutaient de la gueule de tout ceux qui n'étaient pas comme eux, dont les mercenaires, bien seuls à s'opposer au méchant patronat et l'incursion de HAL+1. Les arroseurs arrosés... Ils n'ont reçu aucun soutien des "vrais vrais", qui se sont foutus de leur gueule (z'êtes pas des vrais). Ils ont tout de même organisé des actions, et j'avoue que même moi, attaché au travail et à l'équipe dans laquelle je bossais, je les ai soutenus. Et j'ai donné une journée à leur cause. Faut dire que j'aimais beaucoup ce que je faisais, la plupart des gens que je cotoyais, et l'idée de voir une équipe de 7 "mercenaires" (et un chef tchoutchou inutile) dégagée pour être remplacé par 3 HAL+1, ça me faisait mal.

    Alors, aussi fou que ça paraisse, les "vrais faux tchoutchoumen syndiqués" ont gagné. Enfin, ils l'ont cru, et c'est pas vraiment leur action qui a fait tout basculer. L'affaire est remontée jusqu'à l'Assemblée Nationale, ça a fait scandale, etc. On a placardisé le boss qui avait eu cette drôle d'idée, et on a étouffé l'affaire. Sauf que, quand HAL+1 sort par la porte, il revient par la fenêtre. Et donc, cette fois sans pouvoir rien faire, l'IT a été déléguée à une filiale sous régime privé, et donc transférée à une SA fantoche peuplée de gens HAL+1. Evidemment, les "statuts" ont été mutés dans cette structure, les nouveaux embauchés sous droit privé, etc. Et moi, j'ai été remplacé, comme prévu. Contrairement à d'autres, j'avais compris assez tôt, et c'est là que j'ai réalisé que c'était fini. Je suis parti ailleurs, et ça a été la meilleure décision de ma vie professionnelle.

    Et les anciens "vrais faux tchouthoumen syndiqués", il parait que certains errent encore, plus ou moins désoeuvrés, dans les couloirs, n'ayant pas pu s'adapter au monde qui les entoure... Au sein même de leurs syndicats, is ont été abandonnés, parce que pas des "vrais", parce que cadres.

    Là où je suis maintenant, les employés sont essentiellement des "professions intellectuelles supérieures", et donc il y a beaucoup de cadres. Les syndicats sont présents et bien représentés, essentiellement les "travailleurs démocrates confédérés", "les syndiqués autonomes nationalement unis", et les "cadres français généralement confédérés" ces derniers étant majoritaires. Les relations avec le patron sont apaisées (en tout cas autant que possible, avec une grande vigilance), et ils nous défendent bien, même en cas de coup dur (protection du salarié, entretiens en vue de licenciements, plans de départ, etc.). Sans être syndiqué, je donne chaque année mes bons syndicaux à l'un d'entre eux.

    Le syndicalisme se heurte donc encore au corporatisme et à la lutte des classes. Ils sont extrêmement nécessaires pour nous défendre tous, y compris les informaticiens. Mais même eux, au sein d'une même boite, stigmatisent ceux qu'ils ne considèrent pas comme eux. Créer un syndicat lié à une corporation ou un métier(par exemple les informaticiens), et non pas pour l'ensemble des travailleurs d'une entreprise ou de France, c'est rajouter un nouveau clivage. J'ai vu les gens souffrir (y compris les syndiqués eux-mêmes), et je ne veux revivre ça. Je me sens assez représenté par un syndicat classique qui défend la majorité des employés de ma société.

    Cordialement, bisous.