• [^] # Re: 워 !!!!

    Posté par (site web personnel, Mastodon) . En réponse à la dépêche Comment écrit-on les systèmes d’écriture aujourd’hui ?. Évalué à 5. Dernière modification le 22 novembre 2023 à 15:11.

    Ce qu'il faut tout de même savoir, c'est qu'en vrai, de nos jours, les coréens n'utilisent pas les caractères chinois. Ils sont quasiment inexistants en Corée de nos jours, sauf sur des frontons de bâtiments historiques ou autres documents (tout aussi historiques).

    Des fois, sur le web, certains racontent que sur des documents officiels tels qu'une carte d'identité, il reste des idéogrammes, mais ce n'est même pas vrai. Il peut y avoir des caractères chinois si le nom de la personne est dérivé d'un nom qui s'écrit avec caractères chinois. Les caractères chinois sont alors juste la transcription (le nom est simplement écrit 2 fois: la version Hangeul en avant, et version Hanja entre parenthèses). Même si cela reste la majorité des cas, il y a toutefois des cas, de nos jours, de personnes dont le nom est purement Hangeul, sans aucune correspondance Hanja. Cette personne aurait une ID sans le moindre caractère chinois. Et en tous cas, les autres textes (titres de champs, etc.) sont en pur hangeul.

    Alors on apprend sûrement encore les hanja à l'école, parce que cela reste une histoire proche (même y a 30 ans, on pouvait a priori voir un peu plus de reste d'usage de ces caractères chinois dans la vie courante, notamment un peu les journaux de ce que j'ai compris, que de nos jours), et dans les familles plus aisés en particulier, je suis persuadé que c'est d'usage de les apprendre et maîtriser (on voit ce phénomène dans les films et séries coréennes où il y a fréquemment des personnages de type chaebol — les méga-riches des conglomérats coréens — où on entend qu'il est important que les enfants apprennent les idéogrammes pour l'éducation), ne serait-ce que pour se "différencier de la masse" quand on vient d'une famille aisé. C'est un peu comme notre latin à nous.

    Et sur des documents officiels, je suis persuadé que certains termes ont aussi une version en idéogrammes, sûrement entre parenthèses en doublon, et que personne ne lit jamais. Les gens se contenteront de lire le Hangeul et de sauter les idéogrammes. Ce ne serait qu'une sorte de reliquats d'un temps ancien, des habitudes que les administrations mettent (on le sait) des décennies à perdre.

    D'ailleurs il me semble bien que les hanja sont utilisés dans les métiers de loi (et dans les livres de loi). Il y a peut-être quelques rares métiers où ces idéogrammes subsistent ainsi. Mais hormis cela, le coréen actuel, c'est purement avec du hangeul (leur alphabet qui a remplacé les caractères chinois donc).

    C'est une idée erronée assez commune de nos jours de croire que le coréen utilise encore les caractères chinois massivement, et notamment chez les informaticiens qui connaissent l'acronyme CJK ("Chinese, Japanese, Korean") et qui supposent donc tous que ces 3 langages utilisent encore ces caractères au quotidien (ce n'est vrai que dans les 2 premières langues de l'acronyme).

    Dernier point que je trouve d'ailleurs très intéressant sur l'évolution du coréen: le hangeul a été créé spécifiquement dans le but d'être simple à apprendre pour éduquer le peuple et afin donc de réduire l'écart et les inégalités de classe. La légende veut que ce soit le roi Sejong de l'époque, en personne, qui aurait créé cet alphabet. Évidemment cela n'a pas plu aux nobles de l'époque. Et d'ailleurs on voit que de nos jours encore, les derniers qui s'accrochent encore aux caractères chinois et veulent en faire une marque sociale de différenciation, ce sont les classes élevées. C'est donc ce qui rend ce langage si simple à maîtriser à l'écrit et à l'oral, avec des formes presque mathématiques qu'on retient en une heure ou 2.

    Pourquoi c'est intéressant? C'est le contraste avec le français où il est assez connu que la langue a justement été complexifié par les nobles au cours des siècles justement pour se différencier de la "populace", en particulier quand cette dernière a commencé à s'éduquer et à apprendre à lire et écrire.

    Ça me rappelle cette conférence (je crois que j'avais eu le lien sur Linuxfr d'ailleurs mais je trouve plus) qui parle notamment de ce sujet: https://peertube.zoz-serv.org/w/7d357d50-eada-4eef-98e2-e5918edf48fa

    Il y a aussi une phrase assez emblématique, qui est citée dans cette conférence (je crois, je l'ai pas revue récemment), et a aussi fait pas mal parler d'elle ces dernières semaines sur le sujet de la féminisation du français (ou les tentatives de l'interdire), notamment de la bouche de certains politiques. Cette phrase se retrouve sur l'histoire de l'orthographe, d'après l'Académie Française (sur son propre site) et témoigne d'un des buts de celle-ci parmi certains de ses honorables membres historiques (gras ajouté par mes soins):

    En 1673, l’Académie française demande donc à l’un de ses membres, François Eudes de Mézeray, d’établir des règles pour l’orthographe française. [...] Pour Mézeray, l’Académie doit préférer « l’ancienne orthographe, qui distingue les gens de Lettres d’avec les Ignorants et les simples femmes ». Avec cette formule de Mézeray, l’Académie définit alors une position qui sera le point de départ d’une durable accusation de « conservatisme ».

    Apparemment on peut lire des copies du document d'origine dans les bibliothèques parisiennes (1 et 2 d'après quelqu'un sur un forum).

    Ces dernières semaines, on parlait surtout de la différenciation avec "les simples femmes" (en rapport avec les discussions politiques sur la féminisation du français), mais il est aussi intéressant de s'attarder sur la partie "les Ignorants" qui sont donc les gens de moins d'éducation, autrement dit les pauvres! Les gueux, les miséreux, qu'il ne faudrait surtout pas mélanger avec les classes supérieures!

    Bon on voit bien sur le site de l'Académie Française que ce n'est pas blanc et noir. D'ailleurs le paragraphe suivant de ce même texte dit:

    Mais, pour certains, la publication du Dictionnaire est marquée par d’intolérables retards : en 1680, Richelet, qui ne considère d’ailleurs nullement Mézeray comme un « historien fort estimable », publie son Dictionnaire françois avec un système complet d’orthographe simplifiée.

    Néanmoins, même s'il y eut plusieurs courants de linguistes ("complexifieurs" vs. simplificateurs), il est clair que globalement, beaucoup de règles du français ont été complexifiées à dessein pour faire la différence entre les classes sociales. Il suffit d'ailleurs de voir sur les sites communautaires où l'orthographe et la grammaire vont rapidement diviser et faire jaillir des commentaires hors-sujet juste pour corriger autrui.

    Je sais qu'au Japon aussi, il y eut — me semble-t-il me rappeler d'après des articles — des velléités de simplification de la langue (surtout que de nos jours, de moins en moins de jeunes adultes savent écrire les kanjis/caractères chinois — sauf les plus courants — sans l'aide de l'informatique). Cela a bien entendu rapidement provoqué des levées de boucliers similaires à ce que les linguistes plus conservateurs pourraient faire dans la plupart des pays.

    Personnellement je trouve donc cela assez intéressant et aussi rafraîchissant un pays dont la langue ancienne a pu être rénovée et simplifiée pour éduquer le peuple plutôt que de le garder dans l'ignorance et faire de la langue un différenciateur de classe (mais aussi un outil dans le but de garder le status-quo). En plus une initiative qui est venue du haut, des classes dirigeantes (les nôtres auraient plutôt tendances à l'inverse)!

    Bon pas que le coréen soit parfait non plus. Niveau classes sociales et différenciation de classe dans la langue même, ils ont aussi de très problématiques (socialement) systèmes de niveaux de langues. Mais ça c'est encore un autre sujet.

    Ah petite anecdote sympa: le hangeul n'a pas seulement permis aux classes moyennes de s'éduquer, mais aussi aux femmes (notamment de classes élevées mais qu'on n'éduquait pas pour autant comme les hommes), puisque le roi va enseigner à toute sa cour — et notamment aux femmes! — le hangeul.
    Ainsi, même si évidemment à la mort du roi-créateur du Hangeul, cet alphabet sera rapidement mis de côté (faut pas rigoler! Les pauvres n'ont pas à savoir lire et écrire! 🙄), c'était trop tard. L'alphabet avait déjà commencé sa vie parmi des gens de classes moyennes et parmi les femmes. Il y aura alors une vague de romans populaires, y compris des romans écrits par des femmes. Quand on y pense, c'est vraiment l'inverse de l'optique et de l'objectif mis en avant par cette citation d'un membre de l'Académie deux siècles plus tard.

    Enfin bon, tout ça pour en revenir au sujet: bien sûr que les idéogrammes chinois sont bien plus proches et utilisés globalement/anecdotiquement par les coréens, parce qu'il y a une histoire avec, mais en coréen moderne, il ne faut donc plus croire que ces caractères sont vraiment utilisés. C'est l'exception plus que la règle de nos jours.

    Film d'animation libre en CC by-sa/Art Libre, fait avec GIMP et autre logiciels libres: ZeMarmot [ http://film.zemarmot.net ]