• [^] # Re: Tirs mortels

    Posté par . En réponse au lien Tirs mortels en France: un problème systémique (vidéo, 3min). Évalué à 2.

    Je ne sais pas trop quoi répondre, ni comment tu as pu arriver à de telles conclusions. Ôte moi d'un doute : tu as lu tout le traité ou juste la page du lien, qui n'en est que l'introduction ? J'aurais peut être du donner le lien de la tables des matières.

    En tout cas, les socialistes de son temps étaient plus ouverts d'esprit, lorsqu'ils l'acclamèrent à la tribune de l'Assemblé Nationale, tandis qu'il défendait un amendement pour légaliser la création de syndicats et le droit de grève. Outre le fait que ce fût un grand économiste (mon premier lien est un traité d'économie bien plus rigoureux, en la matière, que le Capital de Karl Marx), il fût député et membre de la commission des finances durant l'éphémère seconde République. Malheureusement, l'amendement qu'il défendit ne fût pas voté, et il fallut attendre la troisième République.

    J'ai du mal avec cette tendance contemporaine consistant à importer du vocabulaire américain, là où nous possédons déjà le vocabulaire adéquate. Ce n'était pas un libertarien mais un libéral tout ce qu'il y a de plus classique, aussi bien en politique qu'en économie. Ensuite où vois-tu toute cette série de sophismes dont tu l'accuses. Il se réclame de la science car son livre est un traité de sciences économiques, et il ne considère pas par principe tout ce qui ne va pas dans son sens comme une erreur, mais il le prouve dans la suite de son traité. Encore faut-il l'avoir lu !

    Si l'on prend le concept de lutte des classes chez Marx, par exemple. La structure logique de son argumentaire (oui j'ai lu le Capital, quand je critique un traité, je l'ai lu) est schématiquement la suivante :

    • la valeur d'un bien (ou service) provient seule du travail, et la quantité de travail détermine la valeur (théorie de la valeur travail qu'il emprunte à David Ricardo, pourtant théoricien de l'école libérale anglaise);
    • seul l'ouvrier travail et met en œuvre le capital;
    • en conséquence de la théorie précédente, toute la plus-value lui revient;
    • or le capitaliste, par sa rente, prélève une part de cette plus-value;
    • donc le capitaliste vole l'ouvrier d'un bien qui lui revient de droit.

    De cette conclusion, entre autres, il développe une théorie de la lutte des classes qui serait le moteur de l'Histoire, connue sous le nom de matérialisme historique. Marx se prenait pour le Newton de l'Histoire, cette lutte des classes étant le centre de la dynamique historique à l'instar de la gravitation universelle de Newton pour la dynamique des corps célestes. Si il y en a un qui avait le melon (et à tort), c'est plutôt Marx, et ses thèses n'avaient absolument rien de scientifique ni dans sa démarche, ni dans ses hypothèses. Je t'invite à lire le Capital pour t'en convaincre. Méthode que savait pertinemment suivre Bastiat, ainsi qu'une rigueur logico-déductive à toute épreuve (lit son discours à l'assemblée pour t'en convaincre) qui faisait complètement défaut à Marx.

    Par exemple, Bastiat avait réfuté par avance (son traité est antérieur au Capital) la théorie de la valeur-travail de Ricardo dans le chapitre 5 du traité, chapitre dédié à l'étude de la notion de valeur marchande. Comme pour réfuter un syllogisme il suffit de réfuter les prémisses, comme pour un bâtiment dont on a sapé les fondations et dont s'ensuit l'effondrement, il ne reste plus grand chose pour soutenir l'édifice du Capital. Pour la question de la légitimité de la rente, cela se trouve ici.

    Enfin, il n'a jamais considéré la société comme une fonction mathématique à laquelle il faut trouver une solution, mais bien comme un problème qui relève du droit et de la justice (cf. encore une fois, son discours à l'Assemblée). D'ailleurs à l'origine, en France, les facultés d'Économie étaient subordonnées aux facultés de Droit. C'est en cela que je le trouve Kantien dans l'esprit (bien qu'il ne l'ait jamais lu) : il traite la question du point de vue du Droit (lieu où, pour un kantien, faire usage de mathématique relève de l'hérésie), et totalement formaliste dans sa méthodologie (il fonctionne beaucoup par comparaison d'exemples, en ne retenant que l'élément formel qui les relie entre eux, pour en déduire ses principes) et sa doctrine se formalise parfaitement dans la doctrine du Droit de Kant. Il procède ainsi pour établir sa thèse, annoncée dans l'introduction, que les intérêts individuels sont harmoniques et non antagoniques (il n'y a pas de luttes des classes). Et si tu n'aimes pas les sophismes, je te propose sa série sur les Sophismes Économiques; où l'on voit qu'il n'use pas à tort et à travers du terme de sophisme (comme c'est devenu la mode), qu'il sait exposé les thèses sophistiques et révéler ce qu'il y a de sophistique en elle (c'est-à-dire les réfuter).

    J'aurais bien développer sur cette idée de la religion disant qu'il faut mourir pour elle (quelle drôle d'idée !), mais je me contenterai d'une citation :

    La religion (considérée subjectivement) est la connaissance de tous
    nos devoirs comme commandements divins. Celle dans laquelle je
    dois savoir au préalable que quelque chose est un commandement
    divin pour le reconnaître comme mon devoir est la religion révélée (ou
    qui nécessite une révélation) ; celle, en revanche, dans laquelle je dois
    d’abord savoir que quelque chose est un devoir avant que je puisse le
    reconnaître comme un commandement divin, est la religion naturelle.
    – Celui qui proclame que seule la religion naturelle est moralement
    nécessaire, c’est-à-dire est un devoir, on peut aussi l’appeler
    rationaliste (en matière de foi). Lorsque ce dernier nie la réalité de
    toute révélation divine surnaturelle, on l’appelle naturaliste ; mais s’il
    admet cette révélation tout en prétendant qu’il n’est pas
    nécessairement exigé pour la religion de la connaître et de la tenir
    pour réelle, on pourrait l’appeler un pur rationaliste ; alors que s’il
    tient la foi en cette révélation pour nécessaire à la religion universelle,
    on pourrait l’appeler un pur supranaturaliste en matière de foi.

    Kant, La Religion dans les limites de la simple raison.

    Pour ma part je suis un rationaliste naturaliste en la matière (même si j'ai une représentation trinitaire de la divinité, par analogie à la structure formelle trinitaire de l'esprit humain : raison, entendement et faculté de juger) et pour Bastiat, d'après mes lectures, je le vois aussi comme un rationaliste en la matière. Dans un filiation, typiquement kantienne, il n'est pas pour nous concevable que les lois de la nature et les lois morales, voulues par le Créateur Suprême, soient en contradiction; mais développer un tel point m'aménerai trop loin dans l'exposé de la philosophie kantienne.

    Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement. Voilà la devise des Lumières.