• [^] # Re: Sponsors institutionnels ?

    Posté par (site web personnel, Mastodon) . En réponse à la dépêche GIMP fête ses 27 ans avec la version de développement 2.99.14. Évalué à 10.

    Il faudrait leur demander mais je ne pense pas que leur position ait changé (à propos, je crois avoir retrouvé le post en question, de 2016). En gros, là (dans cet article de Framasoft de ce mois-ci que tu postes) le ministère a financé directement une fonctionnalité de Peertube, d'ailleurs on ne nous dit pas comment. Peut-être ont-il payé des développeurs en interne. Peut-être ont-il fait un contrat de service avec Framasoft. Dans les 2 cas, il est fort possible que c'est le ministère qui les a contactés en premier d'ailleurs (même si ça ne changerait pas grand chose si c'était l'inverse).

    Quels que soient les détails, ce n'est de toutes façons pas la même chose que du "sponsor institutionnel". C'est un rapport plus proche soit de la contribution à un logiciel libre, soit de la fourniture de service. Ce qui est super cool déjà, dans les 2 cas, mais pas du tout la même dynamique.

    Ce dont je parle est vraiment un truc que beaucoup de ceux qui ont été très actifs dans une asso (étant moi-même actif dans plusieurs assos) connaissent: les assos qui s'épuisent à avoir du financement ou de l'aide de manière générale pour des activités de biens communs.

    Par exemple, une asso dans laquelle je suis administrateur, on a un compost de quartier et l'un des trucs qu'on aurait aimé, c'est de répandre le concept dans tous les quartiers de la ville. C'est écologique, pratique, moins odorant que ces poubelles de quartier qui sentent à 10m à la ronde, un bon moyen de faire vivre le quartier...
    Mais comme notre mairie n'est pas très ouverte à ce type d'arguments, on essaie aussi de faire valoir que le tri des biodéchets dans les foyers sera obligatoire en 2024. Si la ville est capable de généraliser un système basé sur le compost citoyen d'ici là, ce serait un énorme avantage économique. Mais ils ne font rien. Ça fait 2 ans qu'on pousse; même notre compost, ils étaient censé participer après installation (livrer la matière sèche notamment, installer des barrières à certains endroits, etc.) mais au final on doit tout faire nous-même, trouver des fournisseurs de matière sèche qui le font gratuitement (la mairie nous assurait que c'était impossible, qu'il faudrait faire des contrats, que ce serait très compliqué — en fait je crois qu'ils ont juste dit ça par habitude et qu'ils ont pas cherché, tout simplement —; au final c'est un instituteur seul dans son coin qui s'est démené et a prouvé que ce que disait la mairie était totalement bidon) notamment a été un énorme travail par un des administrateurs surtout, etc. Au final certains des membres les plus actifs du début s'épuisent et arrêtent. Et on sait bien ce qu'il va se passer en 2024: la ville va juste faire un gros contrat juteux avec une grosse entreprise (probablement Veolia) pour une collecte "biodéchets" séparée, monter les taxes des ordures ménagères pour pouvoir le payer, et dire que c'est pas leur faute ("c'est la loi!"). Alors qu'on aurait pu avoir une ville plus propre avec une gestion solidaire des biodéchets.

    L'asso locale de vélo (je n'y suis que simple membre), qui font vraiment un boulot extra, ont un gros local partagé de réparation gratuite et solidaire de vélo (avec du super matos), des permanences hebdomadaires pour aider les gens, poussent à avoir une politique de déplacement propre et une infrastructure sécurisée pour les vélos dans la ville, etc. Ils rencontrent les élus mensuellement (si je ne m'abuse) dans des réunions où ils consacrent énormément d'énergie, de temps et de compétence. Mais il se passe quasi rien en faveur du vélo ou de déplacements propres de manière générale (en fait, si il se passe tout juste assez pour faire des encarts dans les journaux locaux ou le magazine de la ville qui met la tête du maire à toutes les sauces; mais rien de ce qui est véritablement important n'est presque jamais mis en place). Financièrement aussi, on m'a dit qu'ils ont à peine quelques centaines d'euros annuels de subventions (si ma mémoire est bonne; mais même si c'est plus, je me souviens que c'était un montant ridicule par rapport à ce qu'ils apportent à la vie de société, écologiquement, etc.).

    Dans le monde du spectacle, j'ai connu de nombreuses petites compagnies qui s'épuisaient pour obtenir des subventions et au final abandonnaient quand ils se rendaient compte qu'ils passaient plus de temps à faire des dossiers qu'à préparer leurs spectacles. C'est à dire que même quand ça marchait "financièrement" parce qu'ils arrivaient enfin à trouver des financements d'organismes, ils se rendaient compte qu'ils n'arrivaient plus à faire ce qu'ils voulaient pouvoir faire dans la majorité de leur temps; c'est le genre de conclusion déprimante et un véritable cercle vicieux: soit on continue comme ça car on arrive à en vivre financièrement mais alors on se spécialise surtout dans le montage de dossier et les "relations" tout en produisant de la qualité médiocre, soit on abandonne. Beaucoup abandonnent.

    C'est ça qui arrive à beaucoup d'associations quand elles commencent à chercher de l'aide institutionnelle. En fait, ils en ont marre de courir après des chimères, de chercher à persuader les instances publiques de les sponsoriser ou même simplement de les soutenir (pas juste avec des mots dans des "tweets" mais en actes réels).
    En fait, je pense qu'on peut même dire que — avec la politique et l'organisation en France (c'est donc une constatation, non un but, car dans l'idéal, oui les projets clairs de biens communs devraient pouvoir être aidés par les instances publiques) — que chercher à tout prix des aides institutionnelles tue beaucoup d'activités associatives (soit parce les gens abandonnent et l'asso meurt; soit au contraire parce qu'elle réussit mais l'asso devient alors parfois un trou noir où une majeure partie du financement est mangé par le financement lui-même et on se rend compte que l'activité première de l'asso est devenue l'ombre de ce qu'on voulait qu'elle soit).

    Quand je lis l'article de Framasoft (je l'ai pas relu depuis sa publication y a quelques années, mais juste vaguement parcouru après l'avoir retrouvé), on voit clairement que c'était là leur propos, commun à de nombreuses autres associations. Ils ont donc changé leur logique et clairement on peut voir que ça leur a réussi (ils étaient surtout une asso francophone, maintenant ils ont une reconnaissance plus internationale et des financements participatifs vraiment d'un autre niveau). Le fait qu'un ministère va maintenant financer certaines fonctionnalités ne va pas du tout à l'encontre de cette nouvelle logique de fonctionnement. Au contraire, ça la valide.

    D'ailleurs la conclusion de cet article de 2016 le dit bien:

    Fermons-nous définitivement la porte à l’Éducation Nationale ? Non... nous inversons simplement les rôles.

    Pour autant, il est évident que nous imposons implicitement des conditions : les instances de l’Éducation Nationale doivent considérer que le logiciel libre n’est pas un produit mais que l’adopter, en plus de garantir une souveraineté numérique, implique d’en structurer les usages, de participer à son développement et de généraliser les compétences en logiciels libres.

    Ça me semble assez clair que c'est ce qu'il s'est passé. Ils n'essaient plus de courir après les institutions (que ce soit pour obtenir des aides financières ou autres, ou pour les persuader), c'est maintenant elles qui viennent à eux. Et ces institutions maintenant ne font plus juste des promesses sur le logiciel libre, ils "participe[nt] à son développement", très concrètement!

    Bien sûr, je peux me tromper et mal lire entre les lignes. Peut-être que Framasoft est effectivement dorénavant revenu dans une logique où ils vont courir après les institutions (perso j'en doute). Seul quelqu'un de Framasoft pourrait le confirmer ou l'infirmer.

    Mais quel que soit cette réponse, cela n'invalide pas que la recherche de soutien institutionnel est un vrai tueur d'associations de manière générale. Les blogs posts d'associations qui sont revenues de ce rêve sont légions sur le web (de même que ma propre expérience associative vérifie aussi ce prédicat).

    C'est là l'idée. Il faut juste arrêter d'espérer une aide quelconque des institutions, ce qui tue l'asso à petit feu. C'est pas juste nous (même si on a un peu essayé à nos débuts), c'est la conclusion d'une majorité des assos en France. Il faut faire notre truc à nous, et ne rien attendre des institutions. Et peut-être qu'ensuite, quand on aura vraiment réussi à atteindre une forme d'équilibre sans l'aide des institutions, celle-ci viendront d'elles-mêmes et participeront finalement (sauf qu'on n'aura plus à dépendre d'elles, donc en plus la relation est bien plus saine, beaucoup moins de rapports de force, sans aucun organisme qui se repose entièrement sur l'aval de l'autre).

    Film d'animation libre en CC by-sa/Art Libre, fait avec GIMP et autre logiciels libres: ZeMarmot [ http://film.zemarmot.net ]