Sans être directement du milieu, j'ai des personnes dans mon entourage qui appliquent ces principes, avec plus ou moins de convictions. Je vais tenter d'en expliquer ce que j'en comprends.
La première chose à poser, c'est qu'il y a des croyances dans tout système, qu'on parle de biodynamie ou d'agriculture intensive. C'est humain, on a tendance à croire ce qu'un "expert" va nous dire, peu importe les sources de ce même expert, et il est impossible d'aller chercher la véracité scientifique de chaque élément quand le but est de passer à l'action. On s'en moque d'ailleurs en milieu rural avec l'expression "on a ben toujours eu fait comme ça", parfois dit avec sérieux, souvent pour pointer une habitude dans les pratiques dont l'origine est perdue et qui est peut-être à questionner (et peut-être très pertinente ; l'empirisme marche aussi en partie). Mais j'appuie bien là-dessus : tout le monde choisit un système de croyance et va l'appliquer, qu'il s'agisse de biodynamie ou de suivre les préceptes de la NFSEA, et peu de monde prends le temps d'interroger tout le pack qui leur est fourni avec cette adhésion à un système de croyance ou un autre. Ceux qui se posent des questions ont d'ailleurs souvent tendance à avoir des pratiques mixtes, en empruntant ici et là ce qui leur semble utile à leur activité.
Pour rester sur la biodynamie, c'est un sujet qui va intéresser des gens qui sont dans des croyances et en assument pas mal comme tel, de ce que je vois. La "science" n'est pas forcément un argument pour tout le monde, c'est même parfois un argument qui amène à la réactance.
Cependant, le cahier des charges Demeter n'est pas inintéressant. On y trouve effectivement de tout, mais comparativement à d'autres modes de production, je crois qu'il y a peu de pratiques problématiques pour l'environnement (je peux me tromper, je n'ai pas le courage de tout relire en détail et je ne suis pas une experte sur ces sujets). Il y a des pratiques que je qualifierais d'inutiles, un certain nombre aussi qui rajoutent une bonne charge de travail pour les agriculteurs/éleveurs, mais l'ensemble cherche tout de même à offrir du mieux à tout le monde. Et surtout, ça reste un modèle technocratique avec des procédures, ce qui reste préférable dans le cadre de la production de masse. C'est un ensemble de règles qui permettent de s'assurer que nombre de points critiques sont couverts, y compris dans le respect des règlements plus généraux. Par exemple, ça n'interdit pas l'usage des antiobiotiques, et précise bien que dans certains cas, ils sont nécessaires, même si la tendance doit être d'éviter d'en avoir besoin. Précision utile face à certains qui pensent que les antibio c'est juste mal... Et on sais que limiter l'usage des antibiotiques limite aussi l’apparition des résistances (du moins ce discours semble OK parmi des gens que je qualifierais de scientifique). À comparer avec les élevages intensifs où les antibiotiques sont donnés en grande quantité, en prévention ou pour compenser tous les problèmes de santé qui apparaissent suite aux mauvais traitements des animaux : là, la croyance est autre, mais le résultat aussi néfaste que celui qui va laisser une zoonose s'installer parce qu'il ne jure que par l'homéopathie.
Donc on a un cahier des charges, qui va contraindre à respecter un certain nombre de règles, qui sont là pour éviter pas mal de problèmes. Rien de très différent de ce qu'on peut trouver dans d'autres secteurs, mais ici c'est quelque chose qui va parler à des gens rétifs à la "grande industrie". Pourtant ils y sont aussi, s'ils passent par ces procédure. Mais symboliquement "ce n'est pas pareil".
Concernant les préparations biodynamiques que tu as mis en lien : en fait, il s'agit juste de préparation d'engrais. Au lieu d'acheter du NPK et de le disperser dans tes champs, tu le fabrique à partir de composants que tu as, en principe, sur ta propre ferme. La corne, la bouse et le compost sont d'ailleurs à la base d'engrais dit "chimiques" (simple question de présentation, et au final il s'agit de chimie aussi...). Une partie des conseils est valable d'un point de vue scientifique même si ce n'est pas expliqué (utiliser des matériaux neutres et sans contamination pour les préparations, c'est du bon sens et ce sera pareil dans l'industrie, bien que je n'aurais pas mis le bois et le cuivre dans cette optique, mais bon). Il y a un vocabulaire ésotérique, c'est sûr : le "vortex énergétique", ça a quand même plus la classe que de dire "touille et malaxe et retouille et mélange bien". Attention je ne prétends pas que c'est "bien" : on fait faire aux gens un truc présenté comme de la magie, et je n'ai aucun doute sur le fait qu'un certain nombre de trucs doivent se monnayer assez cher dans l'affaire (les ustensiles, la formation). En même temps, vu le public, tu ne peux pas leur dire "mettez des engrais", car il y a beaucoup de confusions : dans la tête de beaucoup, engrais = grosses industries qui exploitent les petits paysans et détruisent les écosystèmes = produits chimiques néfastes pour la santé et l'environnement = artificialisation de la nature. C'est un bon gros mélange à la con, mais c'est comme ça que c'est perçu, donc on va vanter les mérites du compost et de la valorisation du purin (pardon, des bouses), pour ne surtout pas parler de NPK (non, ce n'est pas un gros mot, quoi que... ça dépend des milieux). Par ailleurs, c'est plutôt positif de gérer sa propre production d'engrais en valorisant ses déchets et en les utilisant d'une façon contrôlée et saine, et c'est quelque chose qui a un impact économique positif sur l'exploitant qui le fait : pas besoin d'acheter à l'extérieur, les terres ne sont pas appauvris par l'exploitation.
Concernant le rapport à la théosophie et d'autres dogmes tout aussi foireux, je dirais... c'est compliqué. On ne peut pas nier qu'un certain nombre de gens dans ces milieux là adhèrent aux discours de diverses religions (chrétiens compris, car oui il y en a, et on oublie parfois que cette religion aussi a des discours discutables), y compris parmi les gens qui vont écrire les normes. Ceci dit, on trouve aussi ça dans le reste de la population. Et de même, on trouve des gens qui approuvent la biodynamie mais ne vont pas forcément adhérer à certains discours religieux (ouf). Je m'intéresse plus aux pratiques, dans ce genre de cas, qu'au discours.
Ma conviction personnelle, c'est que le logo "Demeter" assure que le produit répond plus à certaines de mes propres croyances (plus d'attention au bien-être animal et à l'environnement) que des produits que je sais issus de pratiques que je condamne (élevage intensif et usage abusif de produits phytosanitaires). C'est son but : être un repère pour le consommateur, pour lui dire "hey, ici, on affirme que telles règles ont été respectés pour la production de ce que tu achète".
[^] # Re: militants "écologistes" = méfiance
Posté par Zatalyz (site web personnel) . En réponse au journal Les vidéos de Devoxx fr sont disponibles. Évalué à 9.
Sans être directement du milieu, j'ai des personnes dans mon entourage qui appliquent ces principes, avec plus ou moins de convictions. Je vais tenter d'en expliquer ce que j'en comprends.
La première chose à poser, c'est qu'il y a des croyances dans tout système, qu'on parle de biodynamie ou d'agriculture intensive. C'est humain, on a tendance à croire ce qu'un "expert" va nous dire, peu importe les sources de ce même expert, et il est impossible d'aller chercher la véracité scientifique de chaque élément quand le but est de passer à l'action. On s'en moque d'ailleurs en milieu rural avec l'expression "on a ben toujours eu fait comme ça", parfois dit avec sérieux, souvent pour pointer une habitude dans les pratiques dont l'origine est perdue et qui est peut-être à questionner (et peut-être très pertinente ; l'empirisme marche aussi en partie). Mais j'appuie bien là-dessus : tout le monde choisit un système de croyance et va l'appliquer, qu'il s'agisse de biodynamie ou de suivre les préceptes de la NFSEA, et peu de monde prends le temps d'interroger tout le pack qui leur est fourni avec cette adhésion à un système de croyance ou un autre. Ceux qui se posent des questions ont d'ailleurs souvent tendance à avoir des pratiques mixtes, en empruntant ici et là ce qui leur semble utile à leur activité.
Pour rester sur la biodynamie, c'est un sujet qui va intéresser des gens qui sont dans des croyances et en assument pas mal comme tel, de ce que je vois. La "science" n'est pas forcément un argument pour tout le monde, c'est même parfois un argument qui amène à la réactance.
Cependant, le cahier des charges Demeter n'est pas inintéressant. On y trouve effectivement de tout, mais comparativement à d'autres modes de production, je crois qu'il y a peu de pratiques problématiques pour l'environnement (je peux me tromper, je n'ai pas le courage de tout relire en détail et je ne suis pas une experte sur ces sujets). Il y a des pratiques que je qualifierais d'inutiles, un certain nombre aussi qui rajoutent une bonne charge de travail pour les agriculteurs/éleveurs, mais l'ensemble cherche tout de même à offrir du mieux à tout le monde. Et surtout, ça reste un modèle technocratique avec des procédures, ce qui reste préférable dans le cadre de la production de masse. C'est un ensemble de règles qui permettent de s'assurer que nombre de points critiques sont couverts, y compris dans le respect des règlements plus généraux. Par exemple, ça n'interdit pas l'usage des antiobiotiques, et précise bien que dans certains cas, ils sont nécessaires, même si la tendance doit être d'éviter d'en avoir besoin. Précision utile face à certains qui pensent que les antibio c'est juste mal... Et on sais que limiter l'usage des antibiotiques limite aussi l’apparition des résistances (du moins ce discours semble OK parmi des gens que je qualifierais de scientifique). À comparer avec les élevages intensifs où les antibiotiques sont donnés en grande quantité, en prévention ou pour compenser tous les problèmes de santé qui apparaissent suite aux mauvais traitements des animaux : là, la croyance est autre, mais le résultat aussi néfaste que celui qui va laisser une zoonose s'installer parce qu'il ne jure que par l'homéopathie.
Donc on a un cahier des charges, qui va contraindre à respecter un certain nombre de règles, qui sont là pour éviter pas mal de problèmes. Rien de très différent de ce qu'on peut trouver dans d'autres secteurs, mais ici c'est quelque chose qui va parler à des gens rétifs à la "grande industrie". Pourtant ils y sont aussi, s'ils passent par ces procédure. Mais symboliquement "ce n'est pas pareil".
Concernant les préparations biodynamiques que tu as mis en lien : en fait, il s'agit juste de préparation d'engrais. Au lieu d'acheter du NPK et de le disperser dans tes champs, tu le fabrique à partir de composants que tu as, en principe, sur ta propre ferme. La corne, la bouse et le compost sont d'ailleurs à la base d'engrais dit "chimiques" (simple question de présentation, et au final il s'agit de chimie aussi...). Une partie des conseils est valable d'un point de vue scientifique même si ce n'est pas expliqué (utiliser des matériaux neutres et sans contamination pour les préparations, c'est du bon sens et ce sera pareil dans l'industrie, bien que je n'aurais pas mis le bois et le cuivre dans cette optique, mais bon). Il y a un vocabulaire ésotérique, c'est sûr : le "vortex énergétique", ça a quand même plus la classe que de dire "touille et malaxe et retouille et mélange bien". Attention je ne prétends pas que c'est "bien" : on fait faire aux gens un truc présenté comme de la magie, et je n'ai aucun doute sur le fait qu'un certain nombre de trucs doivent se monnayer assez cher dans l'affaire (les ustensiles, la formation). En même temps, vu le public, tu ne peux pas leur dire "mettez des engrais", car il y a beaucoup de confusions : dans la tête de beaucoup, engrais = grosses industries qui exploitent les petits paysans et détruisent les écosystèmes = produits chimiques néfastes pour la santé et l'environnement = artificialisation de la nature. C'est un bon gros mélange à la con, mais c'est comme ça que c'est perçu, donc on va vanter les mérites du compost et de la valorisation du purin (pardon, des bouses), pour ne surtout pas parler de NPK (non, ce n'est pas un gros mot, quoi que... ça dépend des milieux). Par ailleurs, c'est plutôt positif de gérer sa propre production d'engrais en valorisant ses déchets et en les utilisant d'une façon contrôlée et saine, et c'est quelque chose qui a un impact économique positif sur l'exploitant qui le fait : pas besoin d'acheter à l'extérieur, les terres ne sont pas appauvris par l'exploitation.
Concernant le rapport à la théosophie et d'autres dogmes tout aussi foireux, je dirais... c'est compliqué. On ne peut pas nier qu'un certain nombre de gens dans ces milieux là adhèrent aux discours de diverses religions (chrétiens compris, car oui il y en a, et on oublie parfois que cette religion aussi a des discours discutables), y compris parmi les gens qui vont écrire les normes. Ceci dit, on trouve aussi ça dans le reste de la population. Et de même, on trouve des gens qui approuvent la biodynamie mais ne vont pas forcément adhérer à certains discours religieux (ouf). Je m'intéresse plus aux pratiques, dans ce genre de cas, qu'au discours.
Ma conviction personnelle, c'est que le logo "Demeter" assure que le produit répond plus à certaines de mes propres croyances (plus d'attention au bien-être animal et à l'environnement) que des produits que je sais issus de pratiques que je condamne (élevage intensif et usage abusif de produits phytosanitaires). C'est son but : être un repère pour le consommateur, pour lui dire "hey, ici, on affirme que telles règles ont été respectés pour la production de ce que tu achète".