Juste une remarque en passant : la discussion sur les bienfaits de la technique (ou ses apports négatifs) se heurte au problème suivant. Lorsqu'il faut prendre une décision politique majeure (déclarer ou non la guerre, changer la constitution, etc.), va-t-on ouvrir le capot d'une Tesla, ou appeler une dizaine d'ingénieurs du CEA ? Contrairement à une idée répandue (notamment par Francis Bacon au XVIe siècle, suivi par René Descartes [Discours de la Méthode, Partie VI]), "les progrès scientifiques font évoluer la société", certes, et très certainement de manière visible (cf. la disparition de la paysannerie dans les zones rurales du fait de la mécanisation); mais c'est "le souci de soulager la situation de l'homme" (the relief of humane state, dit Bacon), c'est-à-dire une réflexion morale et politique qui engage le désir de modifier les rapports humains, en présentant la technique comme le véritable moteur de l'Histoire humaine. Bien que ce point de vue garde toute sa valeur, il n'en reste pas moins vrai que les sociétés humaines ne trouvent pas leur fondations dans le levier, le fil à couper le beurre ou le téléphone GSM. De ce point de vue, le tournevis, les recherches sur l'électro-magnétisme ou la pharmacopée ne sont que des instruments en vue d'une fin qui relève de la littérature, des arts et de la réflexion sur les fins dernières de l'Homme. En effet, la manière dont l'Homme se représente sa situation dans le monde (sa Weltanschaung, si on préfère) n'est pas d'abord technique. On peut se demander en effet pourquoi les anciens Grecs et Romains (sans parler des Chinois), qui possédaient une culture mathématique (sauf l'algèbre analytique et le calcul intégral), n'ont pas inventé la machine à vapeur ou le moteur à combustion interne ?
Beaucoup se sont essayé à mathématiser la sociologie et l'économie pour en faire des instruments d'aide à la décision politique, par exemple dans les politiques de santé. Mais on voit bien qu'entre la gestion des flux (la circulation automobile, les cohortes de personnes âgées et malades, des stocks de denrées, etc.), qui en effet peuvent être modélisés et traités de manière technique, et la manière dont une société oriente son urbanisation (autour de la circulation automobile, ou bien autour d'équipements de transports collectifs ?) la réflexion doit s'appuyer en premier lieu sur des représentations qui n'ont rien de technique. L'idée, pour finir, selon laquelle le monde dans lequel nous vivons se constitue autour d'une matière exploitable et dont nous devons disposer à loisir grâce aux machines et à l'électricité (ce que les techniques de l'ingénieur nous proposent), est contre-balancée par la thèse selon laquelle il existe fondamentalement des secteurs qui ne sauraient être exploités, ni être réduits à une réification marchande, sans être passés au crible de réflexions bio-éthiques. Aussi voyons-nous se poser à nouveaux frais aujourd'hui comme hier la question centrale étudiée dans les programmes de philosophie de la classe de Terminale : "Ce que nous pouvons faire, devons-nous le faire ?".
[^] # Re: Évolutions techniques
Posté par Adeimantos . En réponse à la dépêche Marion Créhange, l’informatique au service des sciences humaines. Évalué à 4.
Juste une remarque en passant : la discussion sur les bienfaits de la technique (ou ses apports négatifs) se heurte au problème suivant. Lorsqu'il faut prendre une décision politique majeure (déclarer ou non la guerre, changer la constitution, etc.), va-t-on ouvrir le capot d'une Tesla, ou appeler une dizaine d'ingénieurs du CEA ? Contrairement à une idée répandue (notamment par Francis Bacon au XVIe siècle, suivi par René Descartes [Discours de la Méthode, Partie VI]), "les progrès scientifiques font évoluer la société", certes, et très certainement de manière visible (cf. la disparition de la paysannerie dans les zones rurales du fait de la mécanisation); mais c'est "le souci de soulager la situation de l'homme" (the relief of humane state, dit Bacon), c'est-à-dire une réflexion morale et politique qui engage le désir de modifier les rapports humains, en présentant la technique comme le véritable moteur de l'Histoire humaine. Bien que ce point de vue garde toute sa valeur, il n'en reste pas moins vrai que les sociétés humaines ne trouvent pas leur fondations dans le levier, le fil à couper le beurre ou le téléphone GSM. De ce point de vue, le tournevis, les recherches sur l'électro-magnétisme ou la pharmacopée ne sont que des instruments en vue d'une fin qui relève de la littérature, des arts et de la réflexion sur les fins dernières de l'Homme. En effet, la manière dont l'Homme se représente sa situation dans le monde (sa Weltanschaung, si on préfère) n'est pas d'abord technique. On peut se demander en effet pourquoi les anciens Grecs et Romains (sans parler des Chinois), qui possédaient une culture mathématique (sauf l'algèbre analytique et le calcul intégral), n'ont pas inventé la machine à vapeur ou le moteur à combustion interne ?
Beaucoup se sont essayé à mathématiser la sociologie et l'économie pour en faire des instruments d'aide à la décision politique, par exemple dans les politiques de santé. Mais on voit bien qu'entre la gestion des flux (la circulation automobile, les cohortes de personnes âgées et malades, des stocks de denrées, etc.), qui en effet peuvent être modélisés et traités de manière technique, et la manière dont une société oriente son urbanisation (autour de la circulation automobile, ou bien autour d'équipements de transports collectifs ?) la réflexion doit s'appuyer en premier lieu sur des représentations qui n'ont rien de technique. L'idée, pour finir, selon laquelle le monde dans lequel nous vivons se constitue autour d'une matière exploitable et dont nous devons disposer à loisir grâce aux machines et à l'électricité (ce que les techniques de l'ingénieur nous proposent), est contre-balancée par la thèse selon laquelle il existe fondamentalement des secteurs qui ne sauraient être exploités, ni être réduits à une réification marchande, sans être passés au crible de réflexions bio-éthiques. Aussi voyons-nous se poser à nouveaux frais aujourd'hui comme hier la question centrale étudiée dans les programmes de philosophie de la classe de Terminale : "Ce que nous pouvons faire, devons-nous le faire ?".