• [^] # Re: Question

    Posté par (site web personnel, Mastodon) . En réponse au journal Moins d’un an pour un vaccin, est-ce surprenant ?. Évalué à 10.

    Est-ce parce que les autres pays/entreprises n'ont pas réussi, ou carrément pas essayé d'en faire ?

    Comme le journal l'explique, il est bien plus sûr de procéder à une conception rationnelle d'un vaccin sur la base de mécanismes connus (identifier la protéine la plus immunogène du virus, et en faire le principe actif du vaccin sous une forme isolée qui ne risque pas de provoquer la maladie), que de procéder à des essais empiriques pour inactiver le virus sans être nécessairement capable de déterminer pourquoi ça fonctionne. De mon point de vue, c'est déjà une justification suffisante pour préférer l'approche rationnelle.

    Mais la conception et le développement d'un vaccin, ce n'est qu'une seule facette du problème. En pratique, pour vacciner des milliards de personnes, il faut aussi produire le vaccin à grande échelle. Dans le cas d'un vaccin à virus inactivé, ça signifie qu'il faut commencer par produire de grandes quantités de virus. C'est très difficile et très coûteux pour beaucoup de raisons, entre autres :

    • Les normes de sécurité à suivre : pour travailler avec SARS-CoV-2, il faut des installations de sécurité niveau P4 (peut-être maintenant seulement P3, mais quand aucun vaccin n'existait encore, il fallait P4). Ces installations sont plus rares que des labos ayant affaire à des risques biologiques minimaux, coûteuses à construire si on en a besoin de plus, coûteuses à faire fonctionner, et requièrent du personnel plus spécialement formé.
    • Le risque auquel on expose les travailleurs qui produisent le vaccin : le risque zéro n'existe pas, il peut y avoir des accidents même en suivant toutes les normes de sécurité. Quel niveau de risque on accepte ? La sécurité des travailleurs est bien plus facile à assurer avec l'ARN qu'avec le virus, puisque pour manipuler de l'ARN il suffit d'un labo de biochimie standard et des équipements de protection individuelle minimaux.
    • Le coût de la production : on peut produire des virus à partir de cellules en culture, mais la culture cellulaire coûte bien plus cher que la biochimie.
    • La reproductibilité des lots : si on veut vacciner des milliards de personne, il faut garantir le plus possible des lots de vaccins aussi identiques qu'on peut les produire. Sinon, le suivi des effets secondaires est bien plus compliqué. Garantir la reproductibilité est beaucoup plus difficile quand on utilise un système vivant comme des cellules en culture, car ces cellules évoluent et le virus qu'elles produisent aussi. Il faut commencer par établir une lignée de cellules dans laquelle on peut répliquer le virus, et vérifier qu'on obtient bien les résultats désirés ; tout ça prend beaucoup temps (ce qui influence les coûts, voir le point précédent). L'ARN messager pour les vaccins est produit entièrement in vitro, sans jamais impliquer de culture cellulaire, par des procédés bien caractérisés et fiables (ce qui a nécessité des efforts de développement, c'est le passage de ces procédés à grande échelle, mais pas leur principe de fonctionnement). On peut produire de l'ARN avec une séquence bien définie avec des garanties de reproductibilité bien plus grandes.

    Les vaccins à ARN messager requièrent de produire de grande quantités d'ARN. Ce n'est pas une tâche facile en soi, mais tout de même beaucoup plus facile et fiable que de produire des virus inactivés si on tient compte de ces quelques contraintes. Ce sont les contraintes auxquelles je pouvais penser, en tant que chercheur académique ; mais posez la même question à un chercheur dans l'industrie pharmaceutique et il vous trouvera certainement une myriade d'autres contraintes que je n'imagine même pas, et auxquelles les différentes technologies de vaccination répondent différemment. Il s'agissait donc de trouver un compromis acceptable pour répondre aux mieux à toutes ces contraintes, et ce n'est pas étonnant que différents pays ou différentes entreprises aient choisi des technologies de vaccin différentes.