• [^] # Re: Vérité cruelle

    Posté par (site web personnel) . En réponse au journal J'ai mangé une pomme. Évalué à 10. Dernière modification le 26 août 2021 à 18:21.

    Il y a aussi un autre rapport au monde à développer. Ne pas penser en terme de rendement mais d'expérience et d'échange. Accepter de laisser une partie de sa récolte aux insectes et aux animaux tant qu'on a assez pour se nourrir, donner aux voisins les produits en trop et en profiter pour papoter. Établir ses priorités, ce sur quoi on va lâcher prise, ce sur quoi on va engager des efforts et du temps, pour un objectif hautement personnel. Avoir un jardin, potager compris, que ce soit en permaculture ou autre, ce n'est pas forcément pour viser l'autonomie alimentaire et c'est rarement la motivation première.

    Et si c'est la motivation, il faut plus que quelques livres et vidéos pour arriver à quelque chose. J'en discutais avec un ami récemment : pourquoi les jardins de nos amis (ex)citadins sont si souffreteux, alors qu'en théorie, ils font ce qu'il faut ? J'ai compris en allant aider un de ces amis. Sans avoir grandi dans un milieu paysan, il manque un tas de savoirs et de savoir-faire, des outils, des produits (naturels ou non : le compost, ça reste un apport). Beaucoup de grandes idées mais pas assez de pratique pour comprendre comment tout interagit. C'est compliqué à transmettre : comment on sait que la tomate a soif, qu'elle a trop chaud ou pas assez, qu'un ravageur débarque, que l'équilibre du sol est mauvais ? Ce sont des informations sensitives, qu'on a la chance d'apprendre si on grandit avec des paysans, et qu'on met plusieurs années à acquérir. On peut tenter de compenser par plus de théorie (typiquement, l'équilibre des sols, ça s'analyse) mais avant que le "tout" fonctionne... Et s'il y a des trucs que je peux mettre en mot, il y a aussi plein de choses que je ne saurais expliquer, et qui font que mes carottes poussent là où celles de mon ami sont un désastre (avec des conditions générales pourtant assez proches).

    C'est d'ailleurs le point important des grands noms de la permaculture qui arrivent à avoir des lieux productifs : ceux que je connais ne débarquent pas de la ville avec juste leurs théories, ils ont passés des années les pieds dans la terre avant de se dire "tiens et si on faisait comme ça, ça donnerait quoi ?". Et la narration de leur histoire passe souvent comme négligeable tous les échecs qu'ils ont rencontrés dans leurs expériences. À la fin, ils partagent ce qui a marché pour eux, dans leur environnement, et tentent d'expliquer pourquoi ça semble marcher. Qu'est-ce que le néophyte en retient ? "La butte de culture est magique, avec ça je peux nourrir tout le quartier sans travail et avec 5m2 de jardin".

    Bon, raté. Toutes les pratiques jardinières, quelque soit leurs origines, se révèlent néfastes dans certains milieux et adaptées dans d'autres. Et typiquement arrêtez de faire des buttes partout, c'est une aberration... De même que NPK n'est pas un gros mot (même si on n'est pas obligé de passer par des engrais industriels pour les avoir... mais ça aide sur les grandes parcelles).

    Toute la difficulté quand on commence à jardiner à l'âge adulte est de mettre son (petit) savoir de côté et aller voir les autres jardiniers pour apprendre. On peut toujours discuter avec eux de la pertinence d'utiliser du glyphosphate et de faire des labours profonds... Mais si la personne a des tomates depuis 30 ans et qu'on est à notre deuxième année sans arriver à faire une vraie récolte, c'est signe qu'il faut de l'humilité et prendre le temps de voir tout ce qui est au delà des mots. Questionner ce qu'on apprends et les pratiques, oui, mais ne pas s'arrêter à la surface des choses, comprendre comment tout s'imbrique, ne pas croire qu'on a compris trop vite. Et tout reprendre à zéro quand on change de région ! Parce que je fais ma maligne, mais je rame sacrément à faire prendre une haie... Mauvaise prise en compte des contraintes locales ;)