Tu n'es pas sans savoir que les syndicats, même dans la fonction publique, ont un problème de représentativité. Qui plus est, chaque nouvelle élection conforte les syndicats dits «constructifs» et voit baisser les syndicats qui basent leur discours sur la lutte de classes. Dans un tel contexte, la radicalisation semble être la stratégie qu'on choisi ces derniers. Ça mène à un jeu de postures où de toutes manières la négociation n'a jamais été envisagée.
Pour une information moins partisane, on peut par exemple lire le compte rendu de Nicolas Holzschuch (dont je n'arrive pas à trouver l'affiliation syndicate) sur Twitter (https://twitter.com/nholzschuch/status/1274665348101521410), qui donne un son de cloche nettement différent (et, à mon avis, beaucoup plus pertinent sur les rapports de force en vigueur et l'analyse de la situation).
Malheureusement, une partie du monde syndical est resté bloqué dans un «logiciel» archaïque, dans lequel il a besoin de la radicalisation de sa base électorale pour constuire un rapport de force. Si tu communiques autour de «Au cours de la réunion, le gouvernement a accepté des concessions sur quelques points clé; mais nous sommes toujours en désaccord avec l'alinéa 3 du chapitre II», tu ne peux pas finir ton tract avec «Marchons tous sur l'Élysée pour couper la tête à ce tyran». Que ça soit FO, Sud, ou CGT, les lettres d'information sont des copier-coller : «Le gouvernement nous méprise», «Nous n'accepterons aucune négociation tant qu'il n'y a pas 120 milliards sur la table et des postes de fonctionnaires dès le stage de master», «Halte à la casse sociale dictée par le lobby ultra-libéral», «Ces conditions sont inacceptables», «Rendez vous dans la rue mercredi prochain». C'est une méthode de communication, elle a fait ses preuves dans certains milieux, notamment les milieux ouvriers, et elle a donné lieu à des avancées sociales indéniables au cours du XXe siècle. Personnellement, je la trouve totalement inadaptée au XIXe siècle, et je ressens ces tracts comme une insulte à mon intelligence—ces gens ne trouvent même pas nécessaire d'expliquer pourquoi je devrais être d'accord avec eux.
Je pense que c'est un bel exemple de Hooliganisme politique : des gens parfaitement normaux et capables d'avis pondérés sur tout un tas de sujets deviennent totalement sectaires et agissent comme des automates selon une stratégie codifiée dans un certain contexte (ici, celui des négociations syndicales). Sur Twitter, je me suis fait traiter de «troll Macroniste» parce que je demandais s'il existait des arguments macroéconomiques derrière la demande de croissance exponentielle des budgets de la recherche. Je suis chercheur, je demande à d'autres chercheurs des liens vers une analyse argumentée de leurs revendications, et je me fais insulter? (enfin, j'imagine que c'est une insulte à leurs yeux?). De telles réactions sont quand même assez stupéfiantes, je trouve. Je ne sais pas les interpréter autrement qu'en comparant avec la réaction de complotistes quand ils sont confrontés à des éléments matériels ou des arguments qui remettent en doute la terre plate ou le complot de la NASA : leur poser la question prouve qu'on est un agent du mal, on a été payé par l'autre côté, les vrais gens voient la vérité et n'ont pas besoin d'arguments... La radicalisation politique est une calamité, et dans les faits je pense qu'elle explique en partie la crise actuelle de la démocratie : soit les élus sont capables de compromis et de réflexion, et ils sont conspués par leur base électorale pour leur trahison des valeurs sur lesquelles ils ont été élus, soit ils sont incapables de compromis et se lancent dans des procédures de diversion non-constructives, et à terme délétères pour l'ensemble du processus démocratique (dépot de 10000 amendements, discussions interminables, donc assemblée désertée, donc défiance vis-à-vis des élus...).
# Jeu de postures
Posté par arnaudus . En réponse au journal Les syndicats mentent-ils ?. Évalué à 8.
Tu n'es pas sans savoir que les syndicats, même dans la fonction publique, ont un problème de représentativité. Qui plus est, chaque nouvelle élection conforte les syndicats dits «constructifs» et voit baisser les syndicats qui basent leur discours sur la lutte de classes. Dans un tel contexte, la radicalisation semble être la stratégie qu'on choisi ces derniers. Ça mène à un jeu de postures où de toutes manières la négociation n'a jamais été envisagée.
Pour une information moins partisane, on peut par exemple lire le compte rendu de Nicolas Holzschuch (dont je n'arrive pas à trouver l'affiliation syndicate) sur Twitter (https://twitter.com/nholzschuch/status/1274665348101521410), qui donne un son de cloche nettement différent (et, à mon avis, beaucoup plus pertinent sur les rapports de force en vigueur et l'analyse de la situation).
Malheureusement, une partie du monde syndical est resté bloqué dans un «logiciel» archaïque, dans lequel il a besoin de la radicalisation de sa base électorale pour constuire un rapport de force. Si tu communiques autour de «Au cours de la réunion, le gouvernement a accepté des concessions sur quelques points clé; mais nous sommes toujours en désaccord avec l'alinéa 3 du chapitre II», tu ne peux pas finir ton tract avec «Marchons tous sur l'Élysée pour couper la tête à ce tyran». Que ça soit FO, Sud, ou CGT, les lettres d'information sont des copier-coller : «Le gouvernement nous méprise», «Nous n'accepterons aucune négociation tant qu'il n'y a pas 120 milliards sur la table et des postes de fonctionnaires dès le stage de master», «Halte à la casse sociale dictée par le lobby ultra-libéral», «Ces conditions sont inacceptables», «Rendez vous dans la rue mercredi prochain». C'est une méthode de communication, elle a fait ses preuves dans certains milieux, notamment les milieux ouvriers, et elle a donné lieu à des avancées sociales indéniables au cours du XXe siècle. Personnellement, je la trouve totalement inadaptée au XIXe siècle, et je ressens ces tracts comme une insulte à mon intelligence—ces gens ne trouvent même pas nécessaire d'expliquer pourquoi je devrais être d'accord avec eux.
Je pense que c'est un bel exemple de Hooliganisme politique : des gens parfaitement normaux et capables d'avis pondérés sur tout un tas de sujets deviennent totalement sectaires et agissent comme des automates selon une stratégie codifiée dans un certain contexte (ici, celui des négociations syndicales). Sur Twitter, je me suis fait traiter de «troll Macroniste» parce que je demandais s'il existait des arguments macroéconomiques derrière la demande de croissance exponentielle des budgets de la recherche. Je suis chercheur, je demande à d'autres chercheurs des liens vers une analyse argumentée de leurs revendications, et je me fais insulter? (enfin, j'imagine que c'est une insulte à leurs yeux?). De telles réactions sont quand même assez stupéfiantes, je trouve. Je ne sais pas les interpréter autrement qu'en comparant avec la réaction de complotistes quand ils sont confrontés à des éléments matériels ou des arguments qui remettent en doute la terre plate ou le complot de la NASA : leur poser la question prouve qu'on est un agent du mal, on a été payé par l'autre côté, les vrais gens voient la vérité et n'ont pas besoin d'arguments... La radicalisation politique est une calamité, et dans les faits je pense qu'elle explique en partie la crise actuelle de la démocratie : soit les élus sont capables de compromis et de réflexion, et ils sont conspués par leur base électorale pour leur trahison des valeurs sur lesquelles ils ont été élus, soit ils sont incapables de compromis et se lancent dans des procédures de diversion non-constructives, et à terme délétères pour l'ensemble du processus démocratique (dépot de 10000 amendements, discussions interminables, donc assemblée désertée, donc défiance vis-à-vis des élus...).