Bon, ben puisque linuxfr devient un site culturel:
Texte de Normand Baillargeon
Affirmez que vous êtes anarchistes et presque immanquablement on vous assimilera à un nihiliste, à un partisan du chaos voire à un terroriste.
Or, il faut bien le dire : rien nest plus faux que ce contresens, qui résulte de décennies de confision savamment entretenues autour de lidée danarchisme. Les dictionnaires ne sont dailleurs âs en rete et véhiculent largement la même prénotion, le même préjugé.
« Absence de gouvernement; confusion ou désordre qui en résulte » : voilà ce que serait lanarchie selon Le Robert.
« Absence (an) de gouvernement (archie) et par suite désordre et confusion », assure Le Littré, tandis que Le Larousse conclut que « la doctrine anarchiste offre un singulier mélange dilluminisme désintéressé et de violence aveugle ou brutale. »
On ne saurait faire pire en si peu de mots. Et la culture savante comme le monde universitaire ne font parfois guère mieux. Cest ainsi que lépistémologie relativiste et irrationaliste de Paul Feyerabend y a été récemment décrite et discutée comme une théorie anarchiste de la connaissance, ce qui dénote une complète ignorance de lanarchisme et du rationalisme qui la toujours animé.
Mais quest-ce donc que lanarchisme, sil nest rien de tout cela?
Lanarchisme se définit étymologiquement comme an (privatif) archos (pouvoir, commandement ou autorité); il est donc, littéralement, labsence de pouvoir ou dautorité. Ce qui ne signifie ni confusion ni désordre, si lon admet simplement quil y a dautres ordres possibles que celui quimpose une autorité : voilà, exprimé le plus simplement possible, ce quaffirme dabord lanarchisme. Cet ordre en labsence de pouvoir, les anarchistes pensent quil naîtra de la liberté, de la liberté qui est la mère de lordre et pas sa fille, comme laffirmait Pierre-Joseph Proudhon. Pour le dire autrement, lanarchisme pense que le désordre, après tout, ce peut bien nêtre que « lordre moins le pouvoir, » selon le beau mot de Léo Ferré.
Les anarchistes insistent inlassablement sur cet aspect antiautoritairiste de leur théorie. Par exemple, Sébastien Faure : « Quiconque nie lautorité et la combat est anarchiste »; ou Proudhon : « Plus dautorité, ni dans lÉglise, ni dans lÉtat, ni dans la terre, ni dans largent. » On multiplierait aisément les citations Jai pour ma part rencontré un jour une vieille dame ayant combattu lors de la Guerre dEspagne et qui me disait le plus simplement du monde : « Je suis anarchiste : cest que je naime ni recevoir ni donner des ordres. »
On le devine : cette idée est impardonnable, cet idéal inadmissible pour tous les pouvoirs. On ne la donc ni pardonné ni admis.
En première approximation, on peut donc dire ceci : lanarchisme est une théorie politique au cur vibrant de laquelle loge lidée dantiautoritarisme, cest-à-dire le refus conscient et raisonné de toute forme illégitime dautorité et de pouvoir. La question devient dès lors, bien sûr, de savoir ce qui constitue un pouvoir légitime. Car il va sans dire quil y a certes des pouvoirs et des formes dautorité qui passent le test de légitimité que les anarchistes sont enclin à leur faire subir. Georges Brassens affirmait ainsi : « Je suis tellement anarchiste que je fais un détour pour passer au passage clouté! »
Quels sont donc ces pouvoirs et ces formes dautorité légitimes? Pourquoi le sont-elles? Il ny a pas de réponse simple ou définitive à ces questions, dautant moins que lanarchisme soutient aussi que les avancées de la liberté conduisent bien souvent à rétrécir le champ des formes de pouvoirs légitimes et donc à refuser daccorder aujourdhui une légitimité à ce qui était hier encore perçu comme justifiable.
Tirant les conséquences aussi bien théoriques que pratiques de cet antiautoritarisme, lanarchisme est encore un amour passionné de la liberté et de légalité qui débouche sur la profonde conviction je devrais plutôt dire sur lespoir que des relations librement consenties sont plus conformes à notre nature, quelles sont, en définitive, seules aptes à assurer une organisation harmonieuse de la société et quelles constituent donc, en dernière analyse, le moyen le plus adéquat permettant de satisfaire ce que Kropotkine appelait « linfinie variété des besoins et des aspirations dun être civilisé. »
Lanarchisme affirme parfois tout cela dans un climat passionnel au sein duquel la révolte occupe une place considérable. Cette révolte, dirigée contre toutes les formes illégitimes dautorité (Ni Dieu, ni maître!), porte, de manière prépondérante mais non exclusive, sur lÉtat, qui est tenu pour une forme supérieure et particulièrement puissante et néfaste de lautorité illégitime.
Selon le point de vue quon privilégie, on pourra dire que cette théorie est ou très ancienne ou plutôt récente.
Très ancienne, elle le serait dans la mesure où certaines des composantes de lanarchisme sont repérables, avec une remarquable constance, chez des auteurs et des mouvements sociaux et politiques très éloignés de nous, à la fois dans le temps et dans lespace. Cest dailleurs pour des raisons de cet ordre que certains anarchistes soutiennent, un peu hasardeusement peut-être, que si lanarchisme est une constante de lhistoire humaine, cest précisément quil met en jeu des données appartenant de manière fondamentale et essentielle à notre « nature. » Quoi quil en soit, les sociétés sans État que décrit lanthropologie contemporaine, mais aussi les Esséniens, les Anabaptistes et des personalités aussi diverses que Lao-Tseu, Dioègene, Zénon, Spartacus, Étienne de La Boétie, Thomas Munzer, François Rabelais, Gerrard Winstanley, Denis Diderot ou Jonathan Swift figurent au nombre des précurseurs que les anarchistes reconnaissent le plus volontiers. Et il est vrai, pour ne men tenir quà cet exemple, que Diogène, ce cynique de lAntiquité grecque, porteur dun idéal de fraternité et de rationalisme, habitant dans son tonneau et répondant au puissant conquérant Alexandre Le Grand qui lui offrait absolument tout ce quil pouvait désirer : « Ôte-toi de mon soleil! », que ce Diogène là, donc, apparaît bien comme un lointain semblable à plus dun anarchiste.
Mais lanarchisme est aussi une donnée bien plus récente de lhistoire et, cette fois, dans la mesure où sa formulation explicite et conséquente nadvient quavec la Révolution Française le mot anarchisme lui-même napparaissant pour la première fois que chez Pierre-Joseph Proudhon, au XIXe siècle.
Partant de là, plusieurs auteurs, plusieurs traditions et bien des événements ponctuent lhistoire de lanarchisme. Cest précisément de cela quil sera question dans le présent ouvrage.
[^] # Re: Un peut de poésie
Posté par gnumdk (site web personnel) . En réponse à la dépêche La rébellion s'organise au Royaume d'Espagne. Évalué à -3.
Texte de Normand Baillargeon
Affirmez que vous êtes anarchistes et presque immanquablement on vous assimilera à un nihiliste, à un partisan du chaos voire à un terroriste.
Or, il faut bien le dire : rien nest plus faux que ce contresens, qui résulte de décennies de confision savamment entretenues autour de lidée danarchisme. Les dictionnaires ne sont dailleurs âs en rete et véhiculent largement la même prénotion, le même préjugé.
« Absence de gouvernement; confusion ou désordre qui en résulte » : voilà ce que serait lanarchie selon Le Robert.
« Absence (an) de gouvernement (archie) et par suite désordre et confusion », assure Le Littré, tandis que Le Larousse conclut que « la doctrine anarchiste offre un singulier mélange dilluminisme désintéressé et de violence aveugle ou brutale. »
On ne saurait faire pire en si peu de mots. Et la culture savante comme le monde universitaire ne font parfois guère mieux. Cest ainsi que lépistémologie relativiste et irrationaliste de Paul Feyerabend y a été récemment décrite et discutée comme une théorie anarchiste de la connaissance, ce qui dénote une complète ignorance de lanarchisme et du rationalisme qui la toujours animé.
Mais quest-ce donc que lanarchisme, sil nest rien de tout cela?
Lanarchisme se définit étymologiquement comme an (privatif) archos (pouvoir, commandement ou autorité); il est donc, littéralement, labsence de pouvoir ou dautorité. Ce qui ne signifie ni confusion ni désordre, si lon admet simplement quil y a dautres ordres possibles que celui quimpose une autorité : voilà, exprimé le plus simplement possible, ce quaffirme dabord lanarchisme. Cet ordre en labsence de pouvoir, les anarchistes pensent quil naîtra de la liberté, de la liberté qui est la mère de lordre et pas sa fille, comme laffirmait Pierre-Joseph Proudhon. Pour le dire autrement, lanarchisme pense que le désordre, après tout, ce peut bien nêtre que « lordre moins le pouvoir, » selon le beau mot de Léo Ferré.
Les anarchistes insistent inlassablement sur cet aspect antiautoritairiste de leur théorie. Par exemple, Sébastien Faure : « Quiconque nie lautorité et la combat est anarchiste »; ou Proudhon : « Plus dautorité, ni dans lÉglise, ni dans lÉtat, ni dans la terre, ni dans largent. » On multiplierait aisément les citations Jai pour ma part rencontré un jour une vieille dame ayant combattu lors de la Guerre dEspagne et qui me disait le plus simplement du monde : « Je suis anarchiste : cest que je naime ni recevoir ni donner des ordres. »
On le devine : cette idée est impardonnable, cet idéal inadmissible pour tous les pouvoirs. On ne la donc ni pardonné ni admis.
En première approximation, on peut donc dire ceci : lanarchisme est une théorie politique au cur vibrant de laquelle loge lidée dantiautoritarisme, cest-à-dire le refus conscient et raisonné de toute forme illégitime dautorité et de pouvoir. La question devient dès lors, bien sûr, de savoir ce qui constitue un pouvoir légitime. Car il va sans dire quil y a certes des pouvoirs et des formes dautorité qui passent le test de légitimité que les anarchistes sont enclin à leur faire subir. Georges Brassens affirmait ainsi : « Je suis tellement anarchiste que je fais un détour pour passer au passage clouté! »
Quels sont donc ces pouvoirs et ces formes dautorité légitimes? Pourquoi le sont-elles? Il ny a pas de réponse simple ou définitive à ces questions, dautant moins que lanarchisme soutient aussi que les avancées de la liberté conduisent bien souvent à rétrécir le champ des formes de pouvoirs légitimes et donc à refuser daccorder aujourdhui une légitimité à ce qui était hier encore perçu comme justifiable.
Tirant les conséquences aussi bien théoriques que pratiques de cet antiautoritarisme, lanarchisme est encore un amour passionné de la liberté et de légalité qui débouche sur la profonde conviction je devrais plutôt dire sur lespoir que des relations librement consenties sont plus conformes à notre nature, quelles sont, en définitive, seules aptes à assurer une organisation harmonieuse de la société et quelles constituent donc, en dernière analyse, le moyen le plus adéquat permettant de satisfaire ce que Kropotkine appelait « linfinie variété des besoins et des aspirations dun être civilisé. »
Lanarchisme affirme parfois tout cela dans un climat passionnel au sein duquel la révolte occupe une place considérable. Cette révolte, dirigée contre toutes les formes illégitimes dautorité (Ni Dieu, ni maître!), porte, de manière prépondérante mais non exclusive, sur lÉtat, qui est tenu pour une forme supérieure et particulièrement puissante et néfaste de lautorité illégitime.
Selon le point de vue quon privilégie, on pourra dire que cette théorie est ou très ancienne ou plutôt récente.
Très ancienne, elle le serait dans la mesure où certaines des composantes de lanarchisme sont repérables, avec une remarquable constance, chez des auteurs et des mouvements sociaux et politiques très éloignés de nous, à la fois dans le temps et dans lespace. Cest dailleurs pour des raisons de cet ordre que certains anarchistes soutiennent, un peu hasardeusement peut-être, que si lanarchisme est une constante de lhistoire humaine, cest précisément quil met en jeu des données appartenant de manière fondamentale et essentielle à notre « nature. » Quoi quil en soit, les sociétés sans État que décrit lanthropologie contemporaine, mais aussi les Esséniens, les Anabaptistes et des personalités aussi diverses que Lao-Tseu, Dioègene, Zénon, Spartacus, Étienne de La Boétie, Thomas Munzer, François Rabelais, Gerrard Winstanley, Denis Diderot ou Jonathan Swift figurent au nombre des précurseurs que les anarchistes reconnaissent le plus volontiers. Et il est vrai, pour ne men tenir quà cet exemple, que Diogène, ce cynique de lAntiquité grecque, porteur dun idéal de fraternité et de rationalisme, habitant dans son tonneau et répondant au puissant conquérant Alexandre Le Grand qui lui offrait absolument tout ce quil pouvait désirer : « Ôte-toi de mon soleil! », que ce Diogène là, donc, apparaît bien comme un lointain semblable à plus dun anarchiste.
Mais lanarchisme est aussi une donnée bien plus récente de lhistoire et, cette fois, dans la mesure où sa formulation explicite et conséquente nadvient quavec la Révolution Française le mot anarchisme lui-même napparaissant pour la première fois que chez Pierre-Joseph Proudhon, au XIXe siècle.
Partant de là, plusieurs auteurs, plusieurs traditions et bien des événements ponctuent lhistoire de lanarchisme. Cest précisément de cela quil sera question dans le présent ouvrage.