Edward Snowden se dépeint, sans doute involontairement, sous un jour christique : toute sa vie a convergé vers ce point, où il détient une information susceptible de changer la vie de l'humanité, où il n'a pas le choix et il doit la révéler, et ce faisant, donner sa vie pour sauver l'humanité.
Je n'ai pas eu cette impression en lisant le livre, ni en le relisant. Edward Snowden ne détient pas une information susceptible de changer la vie de l'humanité, comme s'il était tombé dessus pas hasard. Vers la fin de son séjour au Japon, il a eu un pressentiment sur la mise en place d'une surveillance globale par la NSA, ce pressentiment s'est renforcé peu à peu [1] puis il a cherché à s'assurer qu'il ne se trompait pas. Pour se faire il a entrepris des recherches dans les documents de la NSA à partir de sa position stratégique du "Bureau de partage de l'information". Il a alors mis au point l'outil (heartbeat, un agrégateur intelligent de blogs internes de la NSA) qui lui a permis de siphonner la documentation de la NSA et d'y chercher les documents qui décrivent les mécanismes de la surveillance globale. Il ne voulait pas se contenter des discours marketing "internes" dont on ne sait jamais s'ils ne sont pas seulement des propositions commerciales jamais réalisées [2]. Pour être certain de la réalité de la surveillance globale, il lui fallait donc trouver les outils et comprendre leur fonctionnement. D'où la longue enquête qu'il a menée, camouflée par la mise à disposition de heartbeat.
Sur le plan des hésitations, on sent bien le débat intérieur entre la loyauté à l'institution et la loyauté à la constitution. Il ne faut pas oublier que la surveillance globale est anti-constitutionnelle. Quelles que soient les entourloupes sémantiques pratiquées par le gouvernement pour la justifier a posteriori, cela reste un crime fédéral. Il y a aussi l'impossibilité de parler à qui que ce soit. Surtout pas à sa compagne, ne serait-ce que pour la protéger. Et comme, au sens strict, il risque sa peau, c'est difficile à vivre, c'est le moins qu'on puisse dire. La seule solution pour en sortir c'est de fuir à l'étranger et révéler l'information en espérant que ses proches comprendront.
[1] au point de le rendre malade, d'où sa mutation à Hawaï pour un poste moins fatigant...
[2] à ce propos, un point fondamental dans la dérive de la NSA et de la CIA vers la surveillance globale après les attentats du 11/09, c'est le recours forcené aux contractuels (cf. le budget noir de 2013) pour les fonctions informatiques mis à disposition par des sociétés comme Dell, BAE Systems, Booz Allen Hamilton, etc. Cela a abouti à, selon l'expression de ES, donner les clés du royaume à des gamins (lui avait 22 ans) qui détenaient la compétence informatique et ne se posaient pas de question sur les conséquences de ce qu'ils mettaient en place.
# hésitations et gros boulot
Posté par Jean-Baptiste Faure . En réponse à la dépêche Mémoires vives ("Permanent record") par Edward Snowden. Évalué à 10.
Je n'ai pas eu cette impression en lisant le livre, ni en le relisant. Edward Snowden ne détient pas une information susceptible de changer la vie de l'humanité, comme s'il était tombé dessus pas hasard. Vers la fin de son séjour au Japon, il a eu un pressentiment sur la mise en place d'une surveillance globale par la NSA, ce pressentiment s'est renforcé peu à peu [1] puis il a cherché à s'assurer qu'il ne se trompait pas. Pour se faire il a entrepris des recherches dans les documents de la NSA à partir de sa position stratégique du "Bureau de partage de l'information". Il a alors mis au point l'outil (heartbeat, un agrégateur intelligent de blogs internes de la NSA) qui lui a permis de siphonner la documentation de la NSA et d'y chercher les documents qui décrivent les mécanismes de la surveillance globale. Il ne voulait pas se contenter des discours marketing "internes" dont on ne sait jamais s'ils ne sont pas seulement des propositions commerciales jamais réalisées [2]. Pour être certain de la réalité de la surveillance globale, il lui fallait donc trouver les outils et comprendre leur fonctionnement. D'où la longue enquête qu'il a menée, camouflée par la mise à disposition de heartbeat.
Sur le plan des hésitations, on sent bien le débat intérieur entre la loyauté à l'institution et la loyauté à la constitution. Il ne faut pas oublier que la surveillance globale est anti-constitutionnelle. Quelles que soient les entourloupes sémantiques pratiquées par le gouvernement pour la justifier a posteriori, cela reste un crime fédéral. Il y a aussi l'impossibilité de parler à qui que ce soit. Surtout pas à sa compagne, ne serait-ce que pour la protéger. Et comme, au sens strict, il risque sa peau, c'est difficile à vivre, c'est le moins qu'on puisse dire. La seule solution pour en sortir c'est de fuir à l'étranger et révéler l'information en espérant que ses proches comprendront.
[1] au point de le rendre malade, d'où sa mutation à Hawaï pour un poste moins fatigant...
[2] à ce propos, un point fondamental dans la dérive de la NSA et de la CIA vers la surveillance globale après les attentats du 11/09, c'est le recours forcené aux contractuels (cf. le budget noir de 2013) pour les fonctions informatiques mis à disposition par des sociétés comme Dell, BAE Systems, Booz Allen Hamilton, etc. Cela a abouti à, selon l'expression de ES, donner les clés du royaume à des gamins (lui avait 22 ans) qui détenaient la compétence informatique et ne se posaient pas de question sur les conséquences de ce qu'ils mettaient en place.