À l'inverse, est-ce que le fait de manquer d'empathie pour certaines personnes concernées pourrait ne pas jouer ?
Le débat est systématique pour les décisions de justice, par exemple. Les peines sont toujours trop faibles du point de vue des victimes. Du coup, plus on a d'empathie pour les victimes, plus on trouve les peines faibles, que la justice est une honte, qu'on vit dans un monde où tout le monde manque d'empathie (autrement dit, les gens qui ne pensent pas comme moi sont des sans cœurs, leur opinion est illégitime, etc).
Mais je ne voudrais pas faire sortir mon argument du domaine où il devrait rester. Dire à quelqu'un «si tu avais vécu ça toi-même, ton opinion changerait» est un argument dangereux, parce que (1) il est vrai (ton opinion aurait en effet une grande chance de changer si tu étais émotionellement concerné), et (2) il remet en cause la supériorité de l'opinion rationnelle sur la réaction émotionnelle. La société telle que nous la connaissons s'effondrerait complètement si un tel raisonnement était acceptable : les constructeurs de téléphone seraient rendus responsables de tous les cancers du cerveau des gens possédant un téléphone, on appliquerait la peine de mort à tout type de délit, on enverrait les gens en prison sur de simples suppositions ou préjugés... Bref, je trouve que c'est un argument tellement dangereux que je pense qu'il est important de systématiquement le dénoncer, quel que soit le contexte. Non, jamais une réaction émotionnelle ne devrait être considérée comme meilleure ou plus légitime.
Et par ailleurs, est-ce que le fait qu'une personne accusée est connue pour avoir mené à bien certaines actions peut aussi altérer notre jugement ?
Là, pour le coup, ça n'a rien à voir avec la discussion qui précède, mais je pense qu'on pourrait faire une réponse de 300 pages à cette question. Devant un tribunal, la personnalité et l'intégration de l'accusé dans la société est un point très important pour décider de la peine et de son mode d'application. Dans les domaines créatifs (culture, science, et pourquoi pas logiciel?), l'argument utilitariste est difficile à réfuter : quel est l'action qui optimise le bonheur collectif, est-ce qu'il faut envoyer quelqu'un d'irremplaçable en prison et se priver de ce qu'il apportait, ou est-ce que la société souffrira moins de laisser cette personne faire ce qu'elle faisait (et tant pis pour les victimes)? Évidemment, une posture déontologique est beaucoup plus facile à prendre ("ce qu'il a fait est mal, et il faut le punir quelles que soient les conséquences") puisqu'elle élimine le dilemme, mais ça revient à simplifier un problème complexe en prenant une posture probablement intenable quand elle est poussée à l'extrême (quels que soient les arguments, le déontologue le change pas d'avis).
[^] # Re: Intégrité, intégrité ...
Posté par arnaudus . En réponse au journal Tristesse. Évalué à 8.
Le débat est systématique pour les décisions de justice, par exemple. Les peines sont toujours trop faibles du point de vue des victimes. Du coup, plus on a d'empathie pour les victimes, plus on trouve les peines faibles, que la justice est une honte, qu'on vit dans un monde où tout le monde manque d'empathie (autrement dit, les gens qui ne pensent pas comme moi sont des sans cœurs, leur opinion est illégitime, etc).
Mais je ne voudrais pas faire sortir mon argument du domaine où il devrait rester. Dire à quelqu'un «si tu avais vécu ça toi-même, ton opinion changerait» est un argument dangereux, parce que (1) il est vrai (ton opinion aurait en effet une grande chance de changer si tu étais émotionellement concerné), et (2) il remet en cause la supériorité de l'opinion rationnelle sur la réaction émotionnelle. La société telle que nous la connaissons s'effondrerait complètement si un tel raisonnement était acceptable : les constructeurs de téléphone seraient rendus responsables de tous les cancers du cerveau des gens possédant un téléphone, on appliquerait la peine de mort à tout type de délit, on enverrait les gens en prison sur de simples suppositions ou préjugés... Bref, je trouve que c'est un argument tellement dangereux que je pense qu'il est important de systématiquement le dénoncer, quel que soit le contexte. Non, jamais une réaction émotionnelle ne devrait être considérée comme meilleure ou plus légitime.
Là, pour le coup, ça n'a rien à voir avec la discussion qui précède, mais je pense qu'on pourrait faire une réponse de 300 pages à cette question. Devant un tribunal, la personnalité et l'intégration de l'accusé dans la société est un point très important pour décider de la peine et de son mode d'application. Dans les domaines créatifs (culture, science, et pourquoi pas logiciel?), l'argument utilitariste est difficile à réfuter : quel est l'action qui optimise le bonheur collectif, est-ce qu'il faut envoyer quelqu'un d'irremplaçable en prison et se priver de ce qu'il apportait, ou est-ce que la société souffrira moins de laisser cette personne faire ce qu'elle faisait (et tant pis pour les victimes)? Évidemment, une posture déontologique est beaucoup plus facile à prendre ("ce qu'il a fait est mal, et il faut le punir quelles que soient les conséquences") puisqu'elle élimine le dilemme, mais ça revient à simplifier un problème complexe en prenant une posture probablement intenable quand elle est poussée à l'extrême (quels que soient les arguments, le déontologue le change pas d'avis).