T'as de la chance que je sois de bonne constitution et que je ne te traite pas d'idiot. Tu te rends compte que tu viens de traiter Kant d'être un auteur de paralogisme ? Ça te viendrait à l'idée en lisant un texte d'Einstein, où tu ne comprends pas bien un passage, d'en conclure qu'il a commis une grossière faute dans l'application des principes de la physique ? Non, parce que là c'est ce que tu viens de faire, sauf que la science en question, c'est la logique. ;-)
Avant de clarifier ton incompréhension (oui, la définition est bien tautologique), il me semble nécessaire de préciser un léger point. Kant était un philosophe allemand vivant en prusse orientale, dans la ville de Königsberg aujourd'hui en Pologne, il écrivait donc en allemand. Les lourdeurs de styles et les problèmes de syntaxes sont la faute du traducteur ! Bon, allez, je te donne la version que j'ai dans ma bibliothèque :
La liberté de droit (par suite extérieure) ne peut pas être définie, comme on a coutume de le faire, par l'autorisation de faire tout ce qu'on veut pourvu qu'on ne fasse pas de tort à autrui. Car que signifie autorisation ? La possibilité d'agir dans la mesure où l'on ne fait de tort à personne. Ainsi l'explication serait celle-ci : la liberté est la possibilité de l'action qui ne fait pas de tort à autrui. On ne fait de tort à personne (quoi qu'on fasse d'ailleurs) à condition de ne faire de tort à personne. Par suite, c'est une tautologie vide. — Il faut au contraire définir ma liberté extérieure (de droit) ainsi : elle est l'autorisation de n'obéir à aucune autre loi extérieure que celles auxquelles j'ai pu donner mon assentiment. — De même l'égalité extérieure (de droit) dans un État est le rapport des citoyens selon lequel personne ne peut obliger l'autre, de droit, sans que, en même temps, il ne se soumette à la loi qui peut l'obliger réciproquement et de la meilleure manière. (Le principe de la dépendance de droit qui se trouve déjà dans le concept d'une constitution d'État en général n'a pas besoin d'explications.)
Traduction par Jean-François Poirier et Françoise Proust.
La syntaxe de l'ensemble te sied-elle mieux ?
Maintenant, venons-en à l'analyse de la tautologie. Tu dois avoir un problème dans ton interpréteur du français. Commençons par un exemple simple, issu de l'interprétation de code dans un langage de programmation :
letdouble=(funx->x+x)(* Comment procéder à l'interprétation du terme suivant : *)double2(* on commence par substituer à `double` sa définition : *)(funx->x+x)2(* puis on remplace le paramètre formel par la valeur de l'argument *)2+2(* et on calcul *)4
Jusqu'ici tu suis ? Et bien, dans le texte de Kant, c'est la même chose : on substitue un terme par sa définition, comme dans le cas de double ci-dessus.
On commence par la définition courante de la liberté :
l'autorisation de faire tout ce qu'on veut pourvu qu'on ne fasse pas de tort à autrui
Puis comme pour double, on se demande : mais au fait c'est quoi la définition de autorisation ? Et l'on a :
la possibilité d'agir dans la mesure où l'on ne fait de tort à personne
Ensuite, on substitue. Là je le fait textuellement (ne viens pas te plaindre de la syntaxe qui n'est pas correcte en français) :
[la possibilité d'agir dans la mesure où l'on ne fait de tort à personne] de faire tout ce qu'on veut pourvu qu'on ne fasse pas de tort à autrui
ce qui, une fois qu'on redonne une forme syntaxiquement correcte en français, mais sans changer le sens (la sémantique), devient :
la liberté est la possibilité de l'action qui ne fait pas de tort à autrui. On ne fait de tort à personne (quoi qu'on fasse d'ailleurs) à condition de ne faire de tort à personne
C'est la mise en forme avec une syntaxe correcte et préservation de la sémantique qui te pose problème ? Dans la première phrase on retrouve la définition de autorisation, mais le défini (et donc sa définition) était soumis à la condition de ne faire de tort à personne (pourvu qu'on ne fasse pas de tort à autrui) et cela quoi que l'on fasse (faire tout ce qu'on veut) : d'où la deuxième phrase. Est-ce plus clair maintenant ?
Après ce préambule, quelque peu fastidieux pour une telle trivialité, jetons un œil à tes autres questions.
Non, si le savoir humain n'était assuré que par de tels principes, il n'en vaudrait pas rien pour autant. Imagine 1000 ans d'observations de tel phénomène menant à l'élaboration de telle loi jamais contredite par une quelconque observation, même sans le fondement de principes issus de sciences pures, ça conserve un intérêt (certes limité) pour se projeter dans l'avenir.
Bah ce que tu décris est notre situation bien réelle. Ce que je dis c'est que ces observations, qui forment un savoir objectif, n'est possible que par l'intervention de principes qui, eux, ne sont pas d'origine expérimentale. ;-) Sans ces principes purs nous n'aurions que des jugements de perceptions (à valeur subjective) et non des jugements d'expériences (à valeur objective). Mais, assurément, les jugement d'expériences ont également besoin d'une autre source que la seule pensée pure : à savoir les jugements de perceptions.
Des jugements empiriques, s’ils ont une valeur objective, sont des jugements d’expérience ; mais ceux qui n’ont qu’une valeur subjective sont de simples jugements de perception. Ceux-ci n’ont besoin d’aucune notion intellectuelle pure, mais seulement de la liaison logique de la perception en un sujet pensant. Ceux-là, au contraire, demandent toujours, indépendamment des représentations de l’intuition sensible, des notions particulières produites originairement dans l’entendement, qui donnent au jugement d’expérience sa valeur objective. [...]
C’est ce que nous allons expliquer. Qu’une chambre soit chaude, que le sucre soit doux, l’absinthe amère, ce sont là des jugements d’une valeur purement subjective. Je ne demande pas de sentir toujours ainsi, ou que chacun sente comme je dois sentir. Ces jugements n’expriment qu’un rapport de deux sensations à un même sujet, moi-même, et moi seulement dans mon état actuel de perception, et ne valent par conséquent pas relativement à l’objet ; je les appelle donc des jugements perceptifs. Il en est tout autrement du jugement expérimental. Ce que l’expérience m’apprend dans certaines circonstances, elle doit me l’apprendre toujours et à chacun, et sa valeur ne se borne pas au sujet ou à son état du moment. J’énonce donc tous ces jugements comme objectivement valables, lors, par exemple, que je dis : L’air est élastique, ce jugement n’est immédiatement qu’un jugement de perception ; je rapporte deux sensations l’une à l’autre dans mes sens. Pour que je puisse l’appeler un jugement d’expérience, il faut que cette liaison soit soumise à une condition qui la rende universellement valable. Il faut donc que je sois toujours et que chacun soit comme moi dans la nécessité de faire cette liaison dans les mêmes circonstances. [...]
Pour qu’il y ait expérience par perception il faut encore un jugement tout différent de celui-là. L’intuition donnée doit être subsumée à une notion qui détermine la forme du jugement en général par rapport à l’intuition, qui relie la conscience empirique de l’intuition en une seule conscience en général, et donne ainsi aux jugements empiriques une valeur universelle : cette notion est une notion intellectuelle pure a priori, propre seulement à déterminer la manière dont une intuition peut servir aux jugements. Soit donc la notion de cause ; elle détermine l’intuition qui lui est subsumée, par exemple celle d’air, par rapport à ce jugement en général, que la notion d’air, en ce qui regarde la dilatation, dans le rapport d’antécédent à conséquent, a son usage dans le jugement hypothétique. La notion de cause est donc une notion intellectuelle, entièrement différente de toute perception possible, et qui ne sert qu’à déterminer la représentation à elle soumise, par rapport au jugement en général, par conséquent à rendre possible un jugement d’une valeur universelle.
Il faut donc pour qu’il puisse y avoir jugement de l’expérience par un jugement de perception, que la perception soit subsumée à une notion intellectuelle, par exemple, l’air est soumis à la notion de cause, notion qui détermine comme hypothétique le jugement sur l’air par rapport à l’expansion. Et alors cette expansion n’est pas représentée comme appartenant simplement à ma perception de l’air dans mon état, ou dans plusieurs de mes états, ou dans l’état de la perception des autres, mais comme y appartenant nécessairement ; et ce jugement : L’air est élastique, devient d’une valeur universelle, et un jugement expérimental par le fait que certains jugements précèdent, qui subsument l’intuition de l’air à la notion de cause et d’effet, et déterminent ainsi les perceptions, non pas purement entre elles dans mon sujet, mais par rapport à la forme du jugement en général (ici la forme hypothétique), et donnent ainsi au jugement empirique une valeur universelle.
Si tu trouves des choses à redire dans la syntaxe, cette fois incrimine le traducteur et non Kant. ;-) Ici, il fait jouer la catégorie de la causalité (pur concept d'entendement) pour transformer un jugement de perception (à valeur subjective) en jugement d'expériences (à valeur objective). C'est celle dont je parlais dans mon premier message en rapport avec la logique de Hoare. Et ce processus mental nous le faisons tous, naturellement, même si on n'en a pas conscience : M. Jourdain faisait bien de la prose sans le savoir. ;-)
En quoi la mathématique pure et la logique formelle ne sont-elles pas suffisantes comme fondement a priori ?
Bien trop long à expliquer, et, à dire vrai, il vaut mieux être spécialiste dans ces deux disciplines (ce qui est mon cas) pour le comprendre. Mais déjà, pour envisager la possibilité d'une telle insuffisance, pose toi cette question : les notions de liberté et de droit dont on parlait précédemment, sont elles d'origine empirique ou rationnelle ? Dans le seconde cas, appartiennent elles au domaine de la mathématique ou de la logique ? Ou sinon, pour invoquer deux autorités reconnues en physique et logique : Einstein, dans un article qu'il consacra à Russell, reconnaissait être heureux de savoir que celui-ci disait que l'on ne pouvait se passer de métaphysique. L'un et l'autre n'étaient certes pas satisfaits par la solution kantienne sur la constitution de la métaphysique, mais il n'avait rien de mieux à proposer en échange, et, pour ma part, je ne trouve pas leurs objections recevables.
Que rajoute la solution kantienne
Et bien, à mon goût, elle a mis, pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, la métaphysique (ce savoir dont on ne peut se passer) sur la route sûre de la science.
ou l'informatique théorique enseignée par Xavier Leroy cette année au Collège de France
les schémas de pensée qui y sont enseignés sont analogues à ceux qu'utilisa Kant pour mettre la métaphysique sur le chemin sûr de la science. Mais dans le cas de l'informatique théorique, c'est plus simple à comprendre. Pour reprendre l'exemple de Pierre Jarillon, il est plus simple de comprendre cette égalité 2^3 + 34 = 42 que celle-ci e^{i\Pi} = - 1. Pour être honnête, lorsque j'étais encore un jeune étudiant en logique mathématique et informatique fondamentale, que l'on m'enseigna les principes du lambda-calcul typé (programmation fonctionnelle avec typage statique, le cœur du cours de Xavier Leroy), j'étais déjà kantien depuis plusieurs années et maîtrisais parfaitement sa logique transcendantale. Résultat la chose me paru évidente quand on me l'enseigna, c'était du « déjà connu », et j'obtins 20 comme note pour ce module.
Qu'est-ce qui te retient d'ajouter du sucre syntaxique pour former des énoncés clairs ? En effet, énoncer que tous les hommes sont mortels, est-ce une question de droit, est-ce le fait d'un pouvoir législatif ? Non, alors que veux-tu exprimer ? S'il te plait, exprimes-le clairement.
Si tu te donnes la peine de relire le texte de Kant que je cite juste en dessous, tu sauras ce que j'ai voulu exprimer.
En espérant avoir éclairé ta lanterne.
Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement. Voilà la devise des Lumières.
[^] # Re: Définir les mots
Posté par kantien . En réponse à la dépêche Extensions Inkscape, brodeuse et palettes. Évalué à 5.
T'as de la chance que je sois de bonne constitution et que je ne te traite pas d'idiot. Tu te rends compte que tu viens de traiter Kant d'être un auteur de paralogisme ? Ça te viendrait à l'idée en lisant un texte d'Einstein, où tu ne comprends pas bien un passage, d'en conclure qu'il a commis une grossière faute dans l'application des principes de la physique ? Non, parce que là c'est ce que tu viens de faire, sauf que la science en question, c'est la logique. ;-)
Avant de clarifier ton incompréhension (oui, la définition est bien tautologique), il me semble nécessaire de préciser un léger point. Kant était un philosophe allemand vivant en prusse orientale, dans la ville de Königsberg aujourd'hui en Pologne, il écrivait donc en allemand. Les lourdeurs de styles et les problèmes de syntaxes sont la faute du traducteur ! Bon, allez, je te donne la version que j'ai dans ma bibliothèque :
La syntaxe de l'ensemble te sied-elle mieux ?
Maintenant, venons-en à l'analyse de la tautologie. Tu dois avoir un problème dans ton interpréteur du français. Commençons par un exemple simple, issu de l'interprétation de code dans un langage de programmation :
Jusqu'ici tu suis ? Et bien, dans le texte de Kant, c'est la même chose : on substitue un terme par sa définition, comme dans le cas de
doubleci-dessus.On commence par la définition courante de la liberté :
Puis comme pour
double, on se demande : mais au fait c'est quoi la définition de autorisation ? Et l'on a :Ensuite, on substitue. Là je le fait textuellement (ne viens pas te plaindre de la syntaxe qui n'est pas correcte en français) :
ce qui, une fois qu'on redonne une forme syntaxiquement correcte en français, mais sans changer le sens (la sémantique), devient :
C'est la mise en forme avec une syntaxe correcte et préservation de la sémantique qui te pose problème ? Dans la première phrase on retrouve la définition de autorisation, mais le défini (et donc sa définition) était soumis à la condition de ne faire de tort à personne (pourvu qu'on ne fasse pas de tort à autrui) et cela quoi que l'on fasse (faire tout ce qu'on veut) : d'où la deuxième phrase. Est-ce plus clair maintenant ?
Après ce préambule, quelque peu fastidieux pour une telle trivialité, jetons un œil à tes autres questions.
Bah ce que tu décris est notre situation bien réelle. Ce que je dis c'est que ces observations, qui forment un savoir objectif, n'est possible que par l'intervention de principes qui, eux, ne sont pas d'origine expérimentale. ;-) Sans ces principes purs nous n'aurions que des jugements de perceptions (à valeur subjective) et non des jugements d'expériences (à valeur objective). Mais, assurément, les jugement d'expériences ont également besoin d'une autre source que la seule pensée pure : à savoir les jugements de perceptions.
Si tu trouves des choses à redire dans la syntaxe, cette fois incrimine le traducteur et non Kant. ;-) Ici, il fait jouer la catégorie de la causalité (pur concept d'entendement) pour transformer un jugement de perception (à valeur subjective) en jugement d'expériences (à valeur objective). C'est celle dont je parlais dans mon premier message en rapport avec la logique de Hoare. Et ce processus mental nous le faisons tous, naturellement, même si on n'en a pas conscience : M. Jourdain faisait bien de la prose sans le savoir. ;-)
Bien trop long à expliquer, et, à dire vrai, il vaut mieux être spécialiste dans ces deux disciplines (ce qui est mon cas) pour le comprendre. Mais déjà, pour envisager la possibilité d'une telle insuffisance, pose toi cette question : les notions de liberté et de droit dont on parlait précédemment, sont elles d'origine empirique ou rationnelle ? Dans le seconde cas, appartiennent elles au domaine de la mathématique ou de la logique ? Ou sinon, pour invoquer deux autorités reconnues en physique et logique : Einstein, dans un article qu'il consacra à Russell, reconnaissait être heureux de savoir que celui-ci disait que l'on ne pouvait se passer de métaphysique. L'un et l'autre n'étaient certes pas satisfaits par la solution kantienne sur la constitution de la métaphysique, mais il n'avait rien de mieux à proposer en échange, et, pour ma part, je ne trouve pas leurs objections recevables.
Et bien, à mon goût, elle a mis, pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, la métaphysique (ce savoir dont on ne peut se passer) sur la route sûre de la science.
les schémas de pensée qui y sont enseignés sont analogues à ceux qu'utilisa Kant pour mettre la métaphysique sur le chemin sûr de la science. Mais dans le cas de l'informatique théorique, c'est plus simple à comprendre. Pour reprendre l'exemple de Pierre Jarillon, il est plus simple de comprendre cette égalité
2^3 + 34 = 42que celle-ci e^{i\Pi} = - 1. Pour être honnête, lorsque j'étais encore un jeune étudiant en logique mathématique et informatique fondamentale, que l'on m'enseigna les principes du lambda-calcul typé (programmation fonctionnelle avec typage statique, le cœur du cours de Xavier Leroy), j'étais déjà kantien depuis plusieurs années et maîtrisais parfaitement sa logique transcendantale. Résultat la chose me paru évidente quand on me l'enseigna, c'était du « déjà connu », et j'obtins 20 comme note pour ce module.Si tu te donnes la peine de relire le texte de Kant que je cite juste en dessous, tu sauras ce que j'ai voulu exprimer.
En espérant avoir éclairé ta lanterne.
Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement. Voilà la devise des Lumières.