• [^] # Re: Définir les mots

    Posté par . En réponse à la dépêche Extensions Inkscape, brodeuse et palettes. Évalué à 2.

    Oui mais pas avec la totalité du sens contemporain.

    Toujours pas convaincu. En quoi la signification du mot science aurait évolué et ne serait pas adéquat pour qualifier la philosophie critique ? Ce n'est certes pas une science expérimentale, mais une science pure au même titre que la mathématique pure et la logique formelle. Toutes les sciences ne sont pas fondées sur l'expérience et l'observation et, d'ailleurs, celles-ci ne seraient même pas possibles sans les autres (non empiriques ou pures) pour leur servir de fondement stable. Un principe et une loi issue de l'expérience ne signifie rien d'autre que ceci : « pour autant que nous l'ayons perçu jusqu'ici, il ne se trouve pas d'exception à telle ou telle règle; mais rien ne garantie qu'une expérience future vienne la remettre en cause ». Que vaudrait le savoir humain s'il n'était assuré que par de tels principes ? Réponse : rien! Vouloir fonder la totalité du savoir humain sur la seule expérience est une entreprise ridicule, voire inepte. La mathématique pure et la logique formelle ne sont pas suffisantes comme fondement a priori. Reste donc la nécessité d'une autre science formelle et a priori pour fonder le savoir humain selon les principes du rationalisme : en quoi la solution kantienne n'est pas satisfaisante ? Pourquoi donc ce que Xavier Leroy a enseigné cette année au Collège de France serait de la science (en l'occurence de l'informatique théorique), mais pas ce que Kant a professé il y a plus de 200 ans ?

    Je souscrit à tout ton commentaire, c'est bien vu et très très très pertinent (je ne suis qu'un petit kantien ;-).

    Merci, j'ai essayé de présenter certaines caractéristiques de la démarche kantienne en philosophie sous un jour qui serait le plus accessible possible pour un lectorat majoritairement constitué de personnes avec de fortes connaissances en programmation.

    Ça te dirait ?

    Pourquoi pas, d'autant que c'est un magnifique texte de philosophie politique. Je verrais dans la soirée pour commencer la relecture. N'ayant jamais contribué à wikisource : y a-t-il un médium de communication interne pour échanger entre nous sur le site pour les questions d'ordre technico-pratique que je ne manquerais pas d'avoir ?

    Au passage, une parfaite illustration de la rigueur, issue de ce texte, dans la détermination d'un concept :

    On ne peut définir la liberté juridique (par conséquent extérieure), comme on le fait ordinairement, « la faculté de faire tout ce que l’on veut, pourvu qu’on ne fasse de tort à personne. » Car que signifie ici le mot faculté ? la possibilité d’une action, en tant qu’on ne fait par là de tort à personne. La définition de cette faculté reviendrait donc à ceci · «la liberté est la possibilité des actions par lesquelles on ne fait de tort à personne. On ne fait de tort à personne (quoi que l’on fasse d’ailleurs), quand on ne fait de tort à personne ; » ce qui est une véritable tautologie — Il faut bien plutôt définir la liberté extérieure (juridique), la faculté de n'obéir à d’autres lois extérieures qu’à celles auxquelles j'ai pu donner mon assentiment. — De même l’égalité extérieure (juridique] dans un État est ce rapport des citoyens d’après lequel nul ne peut juridiquement obliger un autre à quelque chose, sans se soumettre en même temps à la loi, de pouvoir être obligé à son tour par celui-ci de la même manière. (Le principe de la soumission juridique étant déjà compris dans l’idée d’une constitution politique en général, n’a pas besoin de définition).

    note 5

    Plutôt que les philosophes (ou du moins certains d'entre eux), j'aurais tendance à penser que c'est le commun des mortels qui ne sait pas définir convenablement les concepts qu'il utilise.

    Et l'on retrouve, plus loin, un nouvel usage de correspondance avec la logique formelle pour justifier la séparation des pouvoirs :

    Toute forme de gouvernement, qui n'est pas représentative, n'en est pas proprement une, car le législateur ne peut être en une seule et même personne l’exécuteur de sa volonté (de même que dans un syllogisme l’universel de la majeure ne peut être en même temps dans la mineure la subsomption du particulier sous l’universel)

    Il fait ici référence à la forme logique du syllogisme que l'on retrouve dans ce raisonnement usuel :

    • tous les hommes sont mortels (majeur - question de droit - pouvoir législatif)
    • Socrate est un homme (mineur - question de fait - pouvoir exécutif)
    • donc Socrate est mortel (conclusion - sentence - pouvoir judiciaire)

    On retrouve cette analogie dans sa Doctrine du droit lorsqu'il justifie la forme nécessairement tripartite de l'État :

    Tout État renferme en soi trois pouvoirs, c'est-à-dire que l'unité de la volonté générale s'y décompose en trois personnes (trias politica) : le souverain pou­voir (la souveraineté), qui réside dans la personne du législateur; le pouvoir exécutif, dans la personne qui gouverne (conformément à la loi); et le pouvoir judi­ciaire (qui attribue à chacun le sien suivant la loi), dans la personne du juge (potestas legislatoria, rectoria et judiciaria). Ce sont comme les trois propositions d'un syl­logisme pratique : la majeure, qui contient la loi d'une volonté ; la mineure, l'ordre de se conduire d'après la loi, c'est-à-dire le principe de la subsomption des ac­tions sous cette loi; enfin la conclusion (la sentence), qui décide ce qui est de droit dans le cas dont il s'agit.

    Cette structure tripartite se retrouve également dans son œuvre avec les trois critiques qui déterminent les domaines de compétences de chacune de nos facultés : l'entendement et la connaissance de ce qui est (Critique de la Raison Pure); la raison et la connaissance de ce qui doit ếtre (Critique de la Raison Pratique), puis la faculté de juger (réfléchissante) et les jugements sur le beau, le sublime et la finalité dans la nature (Critique de la faculté de juger qui opère le pont et confère l'unité entre raison théorique et raison pratique). Au fond, dans cette structure tripartite de l'État, nous ne faisons que projeter extérieurement la propre structure formelle de notre esprit.

    Questions subsidiaires aux empiristes (qu'il moque quelque peu dans son avant propos) : si tous nos principes provenaient de l'expérience, comment se fait il que l'on ne peut concevoir autrement un État que de manière tripartite ? D'où vient la nécessité dans cette division en trois pouvoirs, nécessité que l'expérience ne peut jamais enseigner ? Là où la méthode rationaliste n'a aucune difficulté à résoudre la question, comme je viens de l'illustrer... ;-)

    Le vocabulaire kantien est, d'ailleurs, grandement emprunté au vocabulaire juridique. De même que la liberté est la soumission à la loi que l'on se donne soi même (autonomie, au sens propre du terme), la Critique de la Raison Pure est le tribunal institué par la raison où elle comparait face aux lois qu'elle se donne elle même : le fondement de la constitution de la république scientifique. ;-)

    Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement. Voilà la devise des Lumières.