• [^] # Re: Expérience littéraire

    Posté par (site web personnel) . En réponse au journal Copyleft is censorship. Évalué à 4.

    C'est pas facile à accepter, mais l'idée est bien une indépendance par rapport à l'auteur initial.

    Je pense que c'est là où le principe du libre m'a attiré, dans ce lâcher prise, qui renverse ce rapport à l'œuvre auquel nous sommes désormais accoutumés, pourtant pas si ancien que ça, historiquement parlant. Une licence libre contrarie l'idée d'une œuvre finie, donc parfaite, et le génie de celui qui en est l'auteur, nécessaire puisqu'il a engendré la perfection (voir plus bas sur ces points). En outre, l'idée même d'auteur initial me semble absurde, parlant de culture.

    Désolé, mais il va falloir argumenter la. Je ne vois pas la différence, et à chaque fois qu'on a essayé de me montrer une différence "l'art c'est différent" (exemple perso, voir les commentaire sous ce journal), c'était pour ne pas respecter le libre et se croire "artiste" plus classe que "développeur", mais on fait tous des œuvres et il n'y a pas de gens mieux que les autres.

    Je suis allé lire ce (fort long) journal, y découvrant un historique qui explique certaines de tes réticences et demandes de précisions à mes commentaires. Alors, pour mettre les choses au clair sur ce point, en paraphrasant pas mal Jehan, de Ze Marmot (avec qui je partage beaucoup de points de vue ici ou ) : je ne crois absolument pas que l'« Artiste » ait une quelconque prééminence sur quiconque, et son travail pas plus. Pour moi ce dernier relève, comme toute pratique professionnelle, d'une maîtrise d'outils techniques, d'affinités naturelles et de goûts personnels. Au surplus, je n'accorde même à l'« Artiste » aucune consistance, n'y voyant, en gros, qu'un phénomène de type vedette (dans le sens de Guy Debord). Personnellement je me vois comme un artisan du verbe, de la narration et du récit.

    Quand je parle de différence (uniquement pour la littérature, ne parlant que de mon domaine de prédilection), elles se trouvent exclusivement dans les conditions pratiques qui feraient que je puisse récupérer du contenu dérivé de mon propre travail. Si tu as fait un logiciel dont un tiers a fait un service dont il n'a pas publié les sources, ce sera difficile pour toi d'inclure ses fonctionnalités, sauf à y consacrer beaucoup d'efforts (du moins pour autant que je me l'imagine, je ne suis pas programmeur). Dans le cas de la littérature, si j'entends parler d'un texte qui introduit un personnage intéressant dans Hexagora (l'univers romanesque que je propose), je peux aisément lui faire une place (ou pas) dans mes propres textes. Il n'y a pas de souci d'accès aux sources, la simple connaissance du dérivé fait que je peux l'incorporer à mon propre travail. Quant à savoir si cela serait légal, il y a malheureusement fort peu de cas de jurisprudence (voire aucun à ma connaissance) pouvant nous éclairer sur ce point, mais je serais prêt à le tenter, pour peu que l'apport me semble intéressant pour mon propre travail.

    j'ai l'impression qu'avant tu aurais pu accuser une personne de ne pas vouloir te transmettre sa version modifiée alors que tu lui a donné le droit de ne pas le faire

    En effet, cela le donnait à penser. Mais en fait je m'en moque s'il ne la transmet pas. Ce qui me poserait souci, ce serait qu'il transmette devant mon nez en me disant « pas touche à mon ajout, c'est le mien à moi et tu ne peux pas l'intégrer à tes textes » dans le cas où il y aurait selon moi dans sa production matière à rebondir sur nos créations respectives. C'est là où, finalement, je suis peut-être par certains aspects plus « commoniste » que libriste, aimant les travaux qui résonnent et se répondent les uns aux autres. Si jamais tu es présent au THSF et que le sujet t'intéresse, j'y présenterai peut-être un atelier en rapport (s'il est accepté).

    Quoiqu'il en soit, il me semble essentiel de ne pas priver une personne du droit de faire ce qu'elle veut de mon travail et de lui donner, autant que je le peux, les moyens de s'en emparer. Le fait de mettre à disposition mes sources, point important dont vous avez parlé sur l'autre journal, m'est aisé, avec du markdown sur un dépôt Git, sans parler du fait que cela met à mal l'idée de l'œuvre achevée parfaite, par le choix même d'un outil qui permette de suivre les modifications. Cela montre également, comme l'écrivait Thierry Crouzet qu'on peut faire plein de fautes d'orthographe, que cela ne pose aucun souci tant qu'on les corrige. Un menuisier peut avoir l'usage d'un étai bancal le temps de fignoler une porte délicatement ornée. Et cela entame fortement le mythe du génie artistique, dont les talents naturels surpasseraient de façon innée les pauvres créatures du commun. C'est un travail avant tout, du temps passé et de la pratique pour améliorer ses compétences.

    Enfin, comme l'évoquait Jehan, il faut penser au fait que personne ne soit spolié de l'accès à mes textes à l'avenir. Non pas que je sois persuadé que ce serait une perte irrémédiable pour l'humanité, mais par simple constat, en tant que destinataire potentiel frustré de nombreuses œuvres culturelles orphelines. Grâce à archive.org, j'ai même pu mettre mes fichiers epub en torrent pour éviter l'indisponibilité si mon serveur disparaissait (en plus du git clone aisé de mes sources).

    Au final je t'informe juste que tu donnes explicitement le droit à des gens de te cacher leurs modifs (dans certaines limites). Pas que je veuille le faire perso, mais au pire je suis parfois joueur et serait susceptible de le faire pour tester ta compréhension des droits que tu donnes ;-).

    Fais-toi plaisir alors. Quoique je ne saurais pas le résultat, du coup. Dilemme ;)

    Pour redevenir sérieux, je suis bien conscient de cela, et c'est une partie des raisons qui m'ont décidé à publier sous licence libre. Ce fut pour moi une négociation pas forcément simple avec mon ancien éditeur, traditionnel, pour récupérer les droits de mes ouvrages et de la série. J'ai une vision très organique de la culture et il me semble que disposer des barrières à la diffusion de ses propres idées et travaux ne va pas dans le bon sens. J'écris pour être lu, partager un point de vue sur l'histoire (je fais des romans policiers historiques), réfléchir sur moi-même et mes relations au savoir, à sa diffusion... Arrivé à un certain point dans mes cogitations, imposer un coût d'accès à cela ne m'a plus semblé cohérent avec mes envies profondes alors même que de nouveaux canaux s'offraient à moi grâce à la technologie.

    Après, pour évoquer rapidement le modèle économique dont on nous rebat les oreilles lors de ces expérimentations, je partage là encore le point de vue de Jehan : il faut tenter sinon on ne saura jamais. En l’occurrence, je sais maintenant que je ne vais pas aller bien loin si ça ne décolle pas, mais au moins j'ai tenté de faire autrement, d'une façon qui me convient mieux que ce qui se fait habituellement (comme Jehan ou David Revoy, je me base sur le don, avec bien moins de succès). Et puis même si je dois arrêter, par manque de revenus, d'écrire les aventures d'Ernaut de Jérusalem, il n'y aura pas nécessité d'attendre 70 ans après ma mort pour qu'un littérateur - dramaturge - scénariste (biffer au choix) archéologue se dise qu'il peut en faire quelque chose.