• # Expérience littéraire

    Posté par . En réponse au journal Copyleft is censorship. Évalué à 10.

    Je travaille dans le milieu (édition littéraire et sciences humaines), et à côté, on est en train, avec quelques personnes, de monter une maison d'édition, dont tous les textes seront librement disponibles sur Internet. Il y a plusieurs points à distinguer, à mon sens (en parlant de la création artistique, je me concentre donc ici principalement sur sa dimension littéraire).

    • Le milieu (surtout littéraire donc) est conservateur et capitaliste. Le tweet que tu publies le montre bien. La menace n'est pour ces gens que pécuniaire, et nullement une question de censure... L'emploi du terme n'est que rhétorique. Mais bon, s'ils ne gagnent pas d'argent, on les censure sans doute... Ce n'est pas parce qu'il s'agit d'un milieu artistique, et bien souvent moralisateur, qu'il s'agit pour autant d'un milieu progressiste, intéressé par la libre diffusion, les avancées technologiques (en littérature, la part de marché numérique, autour de 5-7%, en fonction du genre). Quand je dis conservateur et capitaliste, il y a un jugement de valeur certes, mais également une dimension objective basée d'une part sur la faible propension à se diriger vers le numérique, à expérimenter à ce niveau (je ne parle même pas des DRM et tatouages numériques), et d'autre part sur les contrats d'édition (le plus souvent, cession totale des droits, et donc une propriété pour les maisons d'édition 70 ans après la mort du créateur ; on capitalise donc sur son catalogue).

    • Il y a une distinction à faire entre la création d'un outil et d'une oeuvre d'art (un logiciel et une pièce de théâtre, par ex.) ; cela n'implique pas la même chose pour le créateur (dans le phénomène créatif lui-même), mais également au niveau de l'oeuvre elle-même, et de ses possibles dérivés (disons à un niveau plus sociologique).

    • Le modèle économique du copyleft s'applique difficilement à la création artistique quand il existe des intermédiaires (éditeurs, diffuseurs, etc.), notamment quant à la diffusion sur le long terme d'une oeuvre, tant pour l'auteur que l'éditeur. Une oeuvre peut devenir intéressante financièrement plusieurs années après sa publication. Se pose donc la question de l'investissement de base (il ne s'agit pas là que d'une question d'argent, mais aussi de travail, etc.), de sa pérennité, de la protection du lien de confiance avec les auteurs (au niveau de l'édition). Il est difficile de convaincre un auteur en lui disant, "écoute, tu n'auras peut-être pas de succès avec ton premier bouquin, mais par la suite ; avec le copyleft, d'autres pourront copier ton travail, et le vendre moins cher par ex. sur amazon ; ah... Et tu ne toucheras rien là-dessus". On pourra rétorquer que les consommateurs sont intelligents, qu'ils pourront acheter le livre, même plus cher, chez l'éditeur, voire sur le site personnel de l'auteur, mais ce n'est pas le cas. C'est malheureux mais les gens ne prêtent pas vraiment attention aux mécaniques du marché (par ex.: sur les 5-7% du marché numérique, 2/3 passent par amazon, même si la maison d'édition fournit un livre sans DRM sur d'autres plates-formes...).

    • La plupart des artistes sont dans une situation compliquée financièrement quant à leurs créations. Ils ne peuvent tout simplement pas en vivre aujourd'hui. Très peu d'écrivains vivent de leur plume (et même de très bons écrivains) ; la plupart exercent une profession à côté. Finalement, ils ne veulent que diffuser leur texte, rêvent d'en vivre, ou du moins rêvent d'un partage autour de leur travail, se tournent pour cela vers quelques maisons connues, rarement réussissent à les convaincre (une maison d'édition reçoit souvent plusieurs centaines de manuscrits par année, pour une dizaine de publications), et quand il y a succès, ils acceptent souvent inconditionnellement les règles. Ils n'ont pas le choix. Et le milieu traditionnel de l'édition ne favorise par la diffusion libre. Qu'acceptent-ils ? Abandon de leurs droits (70 ans après leur mort), ils ne touchent que 10% environ (s'ils ont la chance d'être payés... A souligner ! Et quand ils sont payés, encore une fois s'ils ont la chance d'avoir une maison sérieuse, ce sera une fois par année). Juste pour préciser sur le prix d'un livre, grosso modo : 30-35% pour le libraire (qui paie souvent une fois le livre vendu), 20% diffuseur/distributeur, 10% auteur, 35% éditeur (et cela comprend 5% de TVA, la fabrication du livre en général autour de 10% ; donc l'éditeur en tant que tel, entre 15 et 25%).

    • Il y a peut-être des pistes à creuser du côté des licences à réciprocité, des financements participatifs, etc. Ils sont difficilement viables pour l'ensemble d'une activité éditoriale actuellement, mais il y a des pistes, et de plus en plus d'exemples probants.

    • Nous ne vivons plus dans le réseau des années 2000 (diffusion personnelle sur son site, un éclatement bariolé de la création numérique). La plupart des oeuvres auto-diffusées se trouvent sur des plates-formes (appartenant à de grandes sociétés) qui altèrent conséquemment ces questions. Notamment, quant au travail artisanal des petits acteurs. Les intermédiaires ne sont pas que des vampires assoiffés d'oseille. Par ex., au niveau de l'édition, l'éditeur ne se contente pas de balancer un texte sur le marché, il y a un rapport créatif avec les auteurs, il suggère des directions artistiques, s'adapte aux différentes personnalités des auteurs, fait un travail de promotion, apporte une attention graphique au niveau du livre, etc. Cette nouvelle diffusion numérique n'est pas mauvaise en soi, elle crée un partage différent, une émulation autre, une certaine démocratisation de la création, mais au stade économique et juridique, il serait mensonger de dire que ces acteurs sont neutres (même s'ils permettent l'utilisation de licences de libre diffusion ou de copyleft) par rapport aux acteurs traditionnels. Je pense à la publicité notamment.

    En ce qui nous concerne (notre maison d'édition en cours de création), nous n'aimons pas le copyleft pour la création littéraire, mais nous le favorisons pour la création d'outils (même si nous préférons le domaine public volontaire).
    Nous avons choisi une licence CC-BY-NC-SA et une licence CC-Zero (pour les artistes qui veulent se risquer au domaine public volontaire, et cette folie nous enthousiasme et nous emporte insensément avec eux...). Cette licence CC-BY-NC-SA, nous en avons néanmoins une lecture "plastique". Nous accordons par principe et gratuitement l'autorisation d'une utilisation commerciale pour toute oeuvre dérivée, à condition que l'auteur "originel" accepte cette autorisation. Même si nous sommes les ayants-droit, la relation de confiance que nous avons avec nos auteurs nous semble primordiale (ils mettent souvent leurs tripes dans leurs bouquins), et à notre sens, c'est le créateur qui doit avoir le dernier mot. Il peut être par exemple offensant pour l'auteur d'une pièce de théâtre, d'un drame, que l'on en fasse par la suite une comédie. Voilà pourquoi nous nous imposons cette condition "du dernier mot de l'auteur". Cette méthode permettra sans doute de tisser aussi une certaine socialité de la création, puisque l'auteur d'une oeuvre dérivée souhaitant la commercialiser devra nous contacter. Pour le domaine public volontaire, la question ne se pose pas. Et nous nous réjouissons de voir son application ! Pour l'instant, nous avons pu convaincre une dizaine d'auteurs avec cette méthode (nous n'avons pas trouvé de licences à réciprocité nous convenant pleinement). Je ne peux pas encore faire un retour sur le fonctionnement commercial (on se lance dans deux mois). Il s'agit sans doute d'une "expérience expérimentale", pleine d'idéaux et de maladresses. Nous verrons.

    Un avis désordonné, quelque peu...