• [^] # Re: Un problème politique

    Posté par (site web personnel) . En réponse au journal Gratipay ferme ; l'avenir du financement du libre. Évalué à 10.

    Si tu enlève le loyer, oui, 800€ par mois c'est correct. Mais encore faut-il pouvoir enlever le loyer. Sinon, suivant où tu es contrains de vivre (pas toujours possible d'habiter où les loyers sont peu chers, surtout si on veut se passer d'auto/trouver un boulot), le loyer réduit ça à la portion congrue. En fait, même avec un loyer pas cher, tu as au minimum la moitié qui va partir dedans : les logements à moins de 400€/mois c'est généralement des cages à poules sordides. Pas toujours, mais souvent.

    "Plus les aides", ça présuppose un revenu de base qui offre des prestations sociales en plus ? Pour comparer, une personne seule aujourd'hui qui n'a pas de revenu, si elle rentre bien dans les bonnes cases et est prête à tenir quelques mois sans ressources (le temps que les dossiers se fassent), va toucher pour le RSA 545-75=470€ (il y a une déduction forfaitaire quand tu touche les APL)+257€ d'APL (en zone 2, là où les loyers sont pas chers tout en ayant quand même accès à des trucs), ce qui fait un "revenu" à 727,ドル et c'est tout : je ne vois pas d'autres prestations sociales à ajouter à l'horizon, sauf, peut-être, la possibilité de négocier une facture de gaz/d'électricité dans l'année (une seule par an, et ensuite vu que tout ça est long à mettre en place, ton fournisseur te met sur la liste noire et va être beaucoup moins coulant quand tu as 3 jours de retard sur un paiement), et le droit d'aller à la banque alimentaire (moins de 6mois par an, nourriture industrielle souvent passée de date, de qualité variable suivant les lieux, de "acceptable" dans les petits villes à "même mon chien n'en veut pas" dans les grandes villes) ou aux restos du coeur. Je dois dire que c'est le genre d'expérience amusante qui aide aussi à se sentir bien dans sa vie.

    Pour ce prix là (les 727€ tout compris), voici comment se décompose la facture mensuelle de quelqu'un qui réussit à avoir un logement en HLM, donc prix plancher :
    - loyer de 364€
    - Abonnement internet : 30€ (je ne sais pas si c'est du confort ou si c'est nécessaire, vu que toutes les démarches administratives demandent un accès internet)
    - Assurance 60€ (tant que tu n'es pas trop vieux ; après ce qui fait monter la facture c'est la voiture mais... vu le loyer, on se doute que le transport en commun n'est pas une option, hein ?)
    - forfait mobile à 2€ parce que c'est pratique le téléphone
    - frais bancaire à 2,ドル avec une carte bancaire ça fait partie des meilleurs tarifs du marché
    - mutuelle à 30,ドル oui, bon, ça c'est un confort à virer, la CMU-C c'est plus de paperasse, moins de trucs remboursés, mais c'est gratuit

    Ce qui fait 488€ dans les frais fixes. Ajoute l'electricité/le gaz, pour chauffer tout l'hiver à 16°C (oui, je sais, c'est du confort : 12°C c'est bien suffisant ; par contre les HLM c'est pas super isolé...), qui fait une facture annuel d'environ 960€ soit 80€ par mois, les 80€ en question t'es donc pas sensé les dépenser mais les mettre de côté tant que les factures d'hiver ne tombent pas, ça fait un total de 568,ドル ouf.

    727-568 = 159€ qui restent chaque mois pour se nourrir et se déplacer. Si tu as envie de trouver un job ou d'avoir une vie sociale, faut bouger, mais si on reste à la maison, ça fait plus de sous pour manger. Bon, ça va, ça fait environ 5€ par jour... Donc si tu n'as aucun loisir payant, pas de petit ciné parce que ça te coute 2 jours de revenu, pas de kebab parce que c'est vraiment trop cher, mais surtout que tu n'as aucun incident, parce que tu ne pourras pas racheter ce que tu casse, à plus forte raison si c'est la voiture (mais quelle idée d'avoir une voiture.. ha oui y'a pas de transport en commun), à plus forte raison si c'est un imprévu de type santé parce que la sécu, elle va pas tout te payer (heureusement y'a la mutuelle... ha non ça marche pas pour tout non plus, c'est vrai qu'on a un système formidable mais quand tu choppe une maladie qui ne rentre pas dans les cases basiques, les examens et les soins, c'est pas remboursé, peu importe comme ça t'handicape dans la vie).

    159€ par mois, ça va bien les premiers mois, quand tu as encore un peu de sous de côtés. Mais à moins d'être un ermite, y'a un moment où quelqu'un que tu aime a un anniversaire, ou un truc bête comme Noël arrive, et là tu cherche comment faire un cadeau pas trop pitoyable pour moins de 10€ (des biscuits, c'est pas mal), parce qu'il n'y a jamais qu'une seule personne à qui tu aurais envie d'offrir un truc dans l'année et qu'il faut mensualiser. Il y a toujours un moment où tu as besoin de dépenser un peu plus, comme par exemple le jour où tu te rends compte que tous tes pantalons sont tellement élimés qu'on voit le jour au niveau des fesses, et que tu dois aller à un rendez-vous qui va peut-etre te permettre de gagner des sous, mais si on te donne le job parce qu'on voit tes fesses c'est pas terrible, donc hop à emmaus chercher une tenue, même si c'est pas cher, ça creuse le budget... Et chaque mois il y a un truc comme ça, les économies fondent, il vient un moment où les 80€ que tu es sensé mettre de côté pour payer le gaz/l'electricité sont passés dans un truc de ce genre, et tu te retrouve comme un con devant une facture que tu ne voie pas comment payer.

    Brancher son cerveau ? Des dépenses de confort ? Oui c'est clair qu'il faut que j'arrête de fêter Noël, c'est clair qu'il faut aller plus souvent aux restos du coeur, c'est clair aussi qu'il faudrait que je me résigne à l'humiliation régulière de la CMU-C plutôt que de continuer à payer cette mutuelle (qui de toute façon ne me permet pas plus de me soigner).

    Ce "confort", c'est généralement les reliquats que les gens essaient de mettre en place pour sauver un peu de dignité, pour avoir l'impression de vivre et non de survivre, parce que tout ce qu'il faut faire pour s'assurer de survivre quand on est dans ce genre de situation émousse jour après jour l'estime de soi et les relations sociales. Au fond, je pourrais réparer mes pantalons au niveau du fessier en cousant une pièce de tissu prise à un autre pantalon élimé, les jambes sont moins usées (j'y pense, j'y pense), mais ce genre de bidouille, ça finit par user, pas juste les vêtements mais aussi l'énergie qu'on peut avoir. Oui, c'est une somme suffisante pour survivre, mais c'est tout ce que ça permet de faire, à moins d'avoir des bons plans genre "j'ai déjà une maison payé" ou "j'ai des plans pour me faire des sous au noir". C'est super d'avoir quand même ça pour tenir, mais cela ne permet pas d'avoir une vie décente. Et quand t'es dans ce genre de vie, à 100€ prêt, tout change. J'ai eu la chance de gagner le SMIC à un moment de ma vie (après les études, avant les ennuis...) et c'était effectivement royal : comment si peu d'argent en plus arrive à faire la différence ? Parce qu'on passe cette barrière de la survie pour arriver au moment où on vit. Ces effets de seuil sont différents suivant les gens ; pour un de mes amis qui n'a aucune vie sociale, qui accepte de vivre dans un clapier minuscule où il entends les voisins gueuler (c'est sûr que ça vaccine contre la vie sociale), qui se nourrit quasi exclusivement de conserves et qui ne chauffe pas de tout l'hiver, avec cette somme il arrive à mettre un peu de sous de côté et va se faire quelques restos chaque mois. Mais sa vie, peu de gens souhaitent la vivre.

    Quand tu prends le temps de regarder la réalité de ce que chacun vit, tu te rends compte que ce n'est pas aussi simple qu'une question de "confort" et de brancher son cerveau, qu'il y a autant de cas particulier que d'humains, que pour une personne qui s'en sort, il y en a une autre qui crève, et qu'elles ont toutes les deux des bonnes raisons de le faire. Ce genre de phrases désobligeantes, ça présuppose que tout le monde a eu les mêmes chances à la base aussi, que chacun a la possibilité de faire des choix éclairés sans être influencé, au hasard, par une société qui te martèle "consomme" à chaque coin de pub, que ta santé et tes compétences te permettent de faire d'autres choix aussi (vivre dans les bois, ça marche aussi, du moins tant que tu es en bonne santé et que tu sais à quoi ressemble une amanite).