C'est la question classique de l’origine de la monnaie (qui n’est pas « l'argent »).
En fait, deux traditions s’affrontent : d’un côté, ceux qui considèrent que la monnaie n'est qu’une simple réprésentation de la valeur, celle-ci pré-existant car elle est intrinsèque au bien qui est échangé. Ceux-là considèrent la monnaie comme la simple conséquence des difficultés soulevées par le « troc » (et, par là, ils « inventent » le troc en en donnant une définition par la négative, c'est-à-dire une situation d'échange marchand dans une économie sans monnaie...). C'est une posture normative, caractéristique des économistes libéraux, depuis Jevons (et même avant).
De l’autre, ceux qui considèrent que la monnaie est un rapport social : en cela, ce n’est pas l'échange marchand qui est à l'origine du besoin de monnaie, mais l'existence de la monnaie, comme instittution, qui rend l'échange marchand possible. Les biens n'ont pas de valeur intrinsèque, elle n'en acquièrent qu'au travers de la valorisation que permet l'échange marchand monétaire. C'est une approche plutôt positive, qui puise sa tradition chez les sociologues du XXème, Durkheim, Mauss et Simmel en particulier.
L'idée que la monnaie représente une dette d'un agent envers un autre, et qu'elle dispose d'un pouvoir libératoire mettant fin à l'échange (j'ai fini de payer ma machine à laver à crédit, elle est enfin bien à moi) peut être complétée par l'idée que la monnaie représente une dette de chacun envers la société toute entière car en tant qu'institution elle est une manière pour la société de se révéler à elle-même et ses membres.
Dans la question que tu poses, c'est toi qui, d'emblée, crée l'argent : « leurs comptes monétaires sont à zéro ». Or, A, B et C peuvent tout à fait procéder à des échanges sans monnaie, marchands ou non, sans compte, ni même étalon de valeur. Considérer que la monnaie est ici nécessaire pour procéder aux échange, c'est poser l'hypothèse que les agents économiques en question éprouveront des difficultés à réaliser leurs échanges sans, ce qui revient à la naturaliser et à confondre échange économique et échange marchand monétaire.
Globalement, au cours de cette discussion, il semble que chacun oublie que « l'économie du don » n'est pas une nouveauté rendue possible par la technique, le libre ou une quelconque plate-forme. Le don/contre-don durkheimien en est une bonne illustration. D'ailleurs, nul besoin de monnaie dans l'économie du don. Les monnaies dites « libres » ou les « cryptomonnaies » (qui sont au passage peu étudiées chez les spécialistes et souvent discutées par des apprentis économistes qui ont peu de recul anthropologique et historique sur la monnaie...) relèvent bien de l'économie marchande et monétaire, avec quelques nuances intéressantes quant aux règles communes que se fixent les utilisateurs de cette monnaie. C'est simplement une forme singulière de monnaie traduisant une forme d'échange économique singulière.
La monnaie permet la circulation du pouvoir qu'elle représente. Sa forme dépendra de la conception du pouvoir de la société (des valeurs de ses membres) et peut être considéré comme un « commun ».
Il n'y a pas une monnaie ou des formes de monnaie, mais la monnaie, institution protéïforme et changeante dont aucune société ou groupe social ne peut revendiquer le monopole.
Si la monnaie est créée ex-nihilo par les banques de second rang (et il faut arrêter de délirer là-dessus, il n'y a rien d'inflationniste - car le mécanisme de création monétaire est complété par celui de destruction) et qu'il n'y a rien de juste là-dedans, ce n'est pas lié à un pouvoir d'injustice de la monnaie, mais à nos critères collectifs de justice qui instituent la monnaie d'une certaine manière. Les représentant de la TRM ont tendance à considérer que la forme actuelle de la monnaie et de son mécanisme de création sont injuste et concentrent les richesses. Ils se trompent : notre rapport économique est injuste -> notre monnaie l'est aussi.
Penser que changer la monnaie changera la justice d'une société...c'est à voir.
Donc A, B et C créeront de la monnaie, ou non, selon l'encastrement de leur échange, monétaire ou non, marchand ou non, dans une société (qui n'est pas que marchande). Pour le faire, ils auront autant de manière que leurs représentation et leur cadre social leur donnera de créativité.
Le tout étant qu'ils y adhérent. Mais tant qu'il y aura échange, il y aura par définition circulation de quelque chose, donc répartition et pouvoir (ce peut être de biens, mais aussi de pouvoir symbolique, la détention de monnaie étant alors la manifestation de la position sociale. Voir les talismans chez Durkheim).
[^] # Re: Économie de don au sein de la monnaie non libre !
Posté par sub0 . En réponse à la dépêche Liberapay, plate‐forme libre de dons récurrents. Évalué à 3. Dernière modification le 01 décembre 2016 à 18:06.
C'est la question classique de l’origine de la monnaie (qui n’est pas « l'argent »).
En fait, deux traditions s’affrontent : d’un côté, ceux qui considèrent que la monnaie n'est qu’une simple réprésentation de la valeur, celle-ci pré-existant car elle est intrinsèque au bien qui est échangé. Ceux-là considèrent la monnaie comme la simple conséquence des difficultés soulevées par le « troc » (et, par là, ils « inventent » le troc en en donnant une définition par la négative, c'est-à-dire une situation d'échange marchand dans une économie sans monnaie...). C'est une posture normative, caractéristique des économistes libéraux, depuis Jevons (et même avant).
De l’autre, ceux qui considèrent que la monnaie est un rapport social : en cela, ce n’est pas l'échange marchand qui est à l'origine du besoin de monnaie, mais l'existence de la monnaie, comme instittution, qui rend l'échange marchand possible. Les biens n'ont pas de valeur intrinsèque, elle n'en acquièrent qu'au travers de la valorisation que permet l'échange marchand monétaire. C'est une approche plutôt positive, qui puise sa tradition chez les sociologues du XXème, Durkheim, Mauss et Simmel en particulier.
L'idée que la monnaie représente une dette d'un agent envers un autre, et qu'elle dispose d'un pouvoir libératoire mettant fin à l'échange (j'ai fini de payer ma machine à laver à crédit, elle est enfin bien à moi) peut être complétée par l'idée que la monnaie représente une dette de chacun envers la société toute entière car en tant qu'institution elle est une manière pour la société de se révéler à elle-même et ses membres.
Dans la question que tu poses, c'est toi qui, d'emblée, crée l'argent : « leurs comptes monétaires sont à zéro ». Or, A, B et C peuvent tout à fait procéder à des échanges sans monnaie, marchands ou non, sans compte, ni même étalon de valeur. Considérer que la monnaie est ici nécessaire pour procéder aux échange, c'est poser l'hypothèse que les agents économiques en question éprouveront des difficultés à réaliser leurs échanges sans, ce qui revient à la naturaliser et à confondre échange économique et échange marchand monétaire.
Globalement, au cours de cette discussion, il semble que chacun oublie que « l'économie du don » n'est pas une nouveauté rendue possible par la technique, le libre ou une quelconque plate-forme. Le don/contre-don durkheimien en est une bonne illustration. D'ailleurs, nul besoin de monnaie dans l'économie du don. Les monnaies dites « libres » ou les « cryptomonnaies » (qui sont au passage peu étudiées chez les spécialistes et souvent discutées par des apprentis économistes qui ont peu de recul anthropologique et historique sur la monnaie...) relèvent bien de l'économie marchande et monétaire, avec quelques nuances intéressantes quant aux règles communes que se fixent les utilisateurs de cette monnaie. C'est simplement une forme singulière de monnaie traduisant une forme d'échange économique singulière.
La monnaie permet la circulation du pouvoir qu'elle représente. Sa forme dépendra de la conception du pouvoir de la société (des valeurs de ses membres) et peut être considéré comme un « commun ».
Il n'y a pas une monnaie ou des formes de monnaie, mais la monnaie, institution protéïforme et changeante dont aucune société ou groupe social ne peut revendiquer le monopole.
Si la monnaie est créée ex-nihilo par les banques de second rang (et il faut arrêter de délirer là-dessus, il n'y a rien d'inflationniste - car le mécanisme de création monétaire est complété par celui de destruction) et qu'il n'y a rien de juste là-dedans, ce n'est pas lié à un pouvoir d'injustice de la monnaie, mais à nos critères collectifs de justice qui instituent la monnaie d'une certaine manière. Les représentant de la TRM ont tendance à considérer que la forme actuelle de la monnaie et de son mécanisme de création sont injuste et concentrent les richesses. Ils se trompent : notre rapport économique est injuste -> notre monnaie l'est aussi.
Penser que changer la monnaie changera la justice d'une société...c'est à voir.
Donc A, B et C créeront de la monnaie, ou non, selon l'encastrement de leur échange, monétaire ou non, marchand ou non, dans une société (qui n'est pas que marchande). Pour le faire, ils auront autant de manière que leurs représentation et leur cadre social leur donnera de créativité.
Le tout étant qu'ils y adhérent. Mais tant qu'il y aura échange, il y aura par définition circulation de quelque chose, donc répartition et pouvoir (ce peut être de biens, mais aussi de pouvoir symbolique, la détention de monnaie étant alors la manifestation de la position sociale. Voir les talismans chez Durkheim).