• [^] # Re: Les fotes restantes

    Posté par (site web personnel) . En réponse à la dépêche Unixcorn, trois mois plus tard : évolutions, remises en questions et stabilisation. Évalué à -4.

    ce que tout le monde a compris, puisque sinon il aurait écrit les "hommes lecteurs" ou un truc du genre

    Il faut préciser. Il ne s'agit pas uniquement de "comprendre". Une petite histoire bien connue pour illustrer ce phénomène :

    Un jeune garçon et son père ont un accident de voiture. Le père meurt sur le coup, son fils est grièvement blessé. On transporte ce dernier à l'hôpital. Lorsque que le médecin entre dans la salle des urgences, il s'exclame "Je ne peux pas intervenir. C'est mon fils." Pourquoi (sachant que le médecin n'a pas adopté son fils et qu'il est bien lié à lui par le sang) ? Réponse : [1].

    De la même façon, figurez-vous mentalement un couturier. Maintenant, une couturière. De la même façon, un cuisinier. Puis une cuisinière. Les deux renvoient à des signifiés différents, dont la place hiérarchique est différente.

    Les termes désignant des métiers sont les exemples les plus flagrants, mais la structure sociale et langagière reste la même : de la même façon que quand on parle d'un couturier, on ne parle pas "d'un couturier ou d'une couturière", quand on parle d'"un lecteur", on ne parle pas stricto sensu "d'un lecteur ou d'une lectrice". Cela ne signifie évidemment pas que l'on n'ait pas conscience du fait que les deux genres soient désignés. La performativité du langage ne se résume pas à la seule question de la compréhension ou de la conscience. L'essentiel est inconscient. Je répète que la langue n'est pas un simple outil, mais un dispositif de structuration du social et de la psyché. Un siècle de linguistique, d'hérméneutique et de psychanalyse nous le montre.

    il peut mettre "les lecteurs et lectrices". Là tout le monde comprend

    Mais c'est une façon très courante de féminiser les textes ! On aurait pu le faire comme ça également, effectivement.

    _ Et le militantisme grammatical n'a aucun sens non plus, faut être honnête..._

    Tu te contredis. Ta proposition relève aussi du "militantisme grammatical" (et je la soutiens !). En effet, indiquer "les lecteurs et les lectrices" n'opère-t-il pas une redondance ? Si "lecteurs" désigne à la fois hommes et femmes, comme tu l'indiques au début de ton message, "lecteurs et lectrices" désigne "hommes et femmes et femmes". C'est aussi du militantisme grammatical ! Quant à son bien fondé, on peut en discuter. Je pars du principe que si l'on fait du "militantisme lexical" (je suppose que tu n'emploies pas le terme "nègre" dans la vie de tous les jours), pourquoi pas du "militantisme grammatical" ? "Nègre" est tout à fait compréhensible, je pourrais très bien dire que son emploi est neutre et ne fait que désigner un référent. De la même façon, on pourrait très bien considérer que remplacer "nègre" par "noir" gêne la lecture de celui ou celle qui l'emploie (on pourrait très bien trouver étrange et difficile à comprendre le fait d'employer un adjectif de couleur pour désigner une personne, alors que "nègre" désigne directement la personne). Ce n'est plus le cas, parce que l'usage a heureusement changé. Pourquoi l'usage grammatical ne le pourrait-il pas ?

    [1] Le médecin est sa mère. Posez la question autour de vous, je suis prêt à parier que neuf personnes sur dix ne trouvent pas, ou ne trouvent qu'après un long moment.