• [^] # Re: Incitation au troll

    Posté par . En réponse au journal Projet de loi français El Khomri. Évalué à 2.

    Le libéralisme qui a toujours eu pour effet de renforcer le pouvoir des puissants, cela se discute fortement. Alors, aussi loin que je m'en souvienne, je prendrai pour exemple le discours de Frédéric Bastiat, alors député des Landes, devant une commission de l'assemblée pour défendre le droit de grèves et de s'organiser en syndicats des ouvriers le 17 novembre 1849 : Discours sur la répression des coalitions industrielles.

    Bastiat défend un amendement de son collègue et ami M. Morin afin de s'opposer au texte de la loi. La loi prétend interdire toute coalition, qu'elle soit patronale ou salariale, mais pour ces députés ce n'est qu'un leurre.

    Vous avouez vous-même que, sous l’empire de votre législation, l’offre et la demande ne sont plus à deux de jeu, puisque la coalition des patrons ne peut pas être saisie ; et c’est évident : deux, trois patrons, déjeunent ensemble, font une coalition, personne n’en sait rien. Celle des ouvriers sera toujours saisie puisqu’elle se fait au grand jour.

    Effectivement, pour le patronat cela aurait nécessairement été du « pas vu, pas pris » et donc l'interdiction n'aurait touchée que les ouvriers. Ce qui pour lui ressemblait tout bonnement à de l'esclavage :

    En vérité, c’est là un renversement complet d’idées.

    Quoi ! je suis en face d’un patron, nous débattons le prix, celui qu’il m’offre ne me convient pas, je ne commets aucune violence, je me retire, — et vous dites que c’est moi qui porte atteinte à la liberté du patron, parce que je nuis à son industrie ! Faites attention que ce que vous proclamez n’est pas autre chose que l’esclavage. Car qu’est-ce qu’un esclave, si ce n’est l’homme forcé, par la loi, de travailler à des conditions qu’il repousse ? (À gauche. Très bien) !

    Vous demandez que la loi intervienne parce que c’est moi qui viole la propriété du patron ; ne voyez-vous pas, au contraire, que c’est le patron qui viole la mienne ? S’il fait intervenir la loi pour que sa volonté me soit imposée, où est la liberté, où est l’égalité ? (À gauche. Très bien) !

    Continuant sa critique du texte, loin de le trouver équitable, conformément à la loi de l'offre et de la demande, il le rejette car le texte favorise exclusivement la demande (l'employeur) au détriment de l'offre (les ouvriers) ce qui ne peut que tirer les salaires vers le bas injustement :

    Puisque les uns échappent à votre loi, et que les autres n’y échappent pas, elle a pour résultat nécessaire de peser sur l’offre et de ne pas peser sur la demande, d’altérer, au moins en tant qu’elle agit, le taux naturel des salaires, et cela d’une manière systématique et permanente. C’est ce que je ne puis pas approuver. Je dis que, puisque vous ne pouvez pas faire une loi également applicable à tous les intérêts qui sont en présence, puisque vous ne pouvez leur donner l’égalité, laissez-leur la liberté, qui comprend en même temps l’égalité.

    Ainsi au nom de son libéralisme, il considérait comme bonne justice de laisser les ouvriers libres de s'organiser en syndicat et se mettre en grève lorsqu'ils étaient en désaccord avec leur direction sur le taux des salaires.

    Néanmoins, pour illustrer l'amendement qu'il soutient (qui revenait à imiter la législation anglaise de l'époque), il prend un exemple issu de l'histoire récente anglaise suite à un disette en blé en 1842. La rareté du blé ayant entraîné une hausse des prix, les gens achetaient moins de produits manufacturés (leur argent partait dans le blé) ce qui entraîna du chômage dans les usines. Il y eu des manifestations ouvrières, ils n'obtinrent pas gain de cause mais voilà ce que compris la classe ouvrière :

    Messieurs, à l’époque dont je parle, il s’agitait une grande question en Angleterre, et cette question était envenimée encore par les circonstances, par la disette ; il y avait lutte entre la population industrielle et les propriétaires, c’est-à-dire l’aristocratie qui voulait vendre le blé le plus cher possible, et qui, pour cela, prohibait les blés étrangers. Qu’est-il arrivé ? Ces unions, qu’on appelait hier plaisamment trade-unions, ces unions, qui jouissaient de la liberté de coalition, voyant que tous les efforts faits par leur coalition n’étaient pas parvenus à faire élever le taux des salaires...

    Une voix. C’est ce qui est mauvais.

    M. Bastiat. Vous dites que c’est un mal ; je dis, au contraire, que c’est un grand bien. Les ouvriers se sont aperçus que le taux des salaires ne dépendait pas des patrons, mais d’autres lois sociales, et ils se dirent : « Pourquoi nos salaires ne se sont-ils pas élevés ? La raison en est simple : c’est parce qu’il nous est défendu de travailler pour l’étranger, ou du moins de recevoir en paiement du blé étranger. C’est donc à tort que nous nous en prenons à nos patrons ; il faut nous en prendre à cette classe aristocratique qui non seulement possède le sol, mais encore qui fait la loi, et nous n’aurons d’influence sur les salaires que lorsque nous aurons reconquis nos droits politiques. »

    Et oui : le libre-échange avec le blé venant de l'étranger leur était favorable et leur permis de se retrouver en meilleur position pour obtenir de l'emploi et une hausse de salaire. La prohibition ne profitait qu'aux aristocrates propriétaires terrien qui organisaient la rareté du blé par la loi : c'est on ne peut plus anti-libéral. ;-)

    Son intervention générale se conclua de la sorte :

    En résumé, je repousse le projet de la commission, parce qu’il n’est qu’un Expédient, et que le caractère de tout expédient ; c’est la faiblesse et l’injustice. J’appuie la proposition de M. Morin, parce qu’elle se fonde sur un Principe ; et il n’y a que les principes qui aient la puissance de satisfaire les esprits, d’entraîner les cœurs, et de se mettre à l’unisson des consciences. On nous a dit : Voulez-vous donc proclamer la liberté par un amour platonique de la liberté ? Pour ce qui me regarde, je réponds : Oui. La liberté peut réserver aux nations quelques épreuves, mais elle seule les éclaire, les élève et les moralise. Hors de la liberté, il n’y a qu’Oppression, et, sachez-le bien, amis de l’ordre, le temps n’est plus, s’il a jamais existé, où l’on puisse fonder sur l’Oppression l’union des classes, le respect des lois, la sécurité des intérêts et la tranquillité des peuples.

    À lire cette intervention (dans son intégralité), j'avoue avoir du mal à voir où l'objectif est de « renforcer le pouvoir des puissants ».

    Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement. Voilà la devise des Lumières.