Non, la charge de la preuve étant dans le sens "démontrer l'existant" et non "démontrer l'inexistence", c'est celui qui affirme l'existence qui fait des hypothèses supplémentaires sur notre Univers et qui, de fait, croit.
Bonjour Renault,
Ce message de ta part m'était passé inaperçu, je me permets de te répondre.
À qui incombe la charge de la preuve ? telle est ta question. Avant d'y répondre, je commencerai par m'interroger sur l'objet de la preuve : que doit-on prouver ?
S'il faut prouver l'existence ou la non-existence de Dieu, alors ce dernier n'est plus un objet de croyance mais de savoir. Lorsqu'une personne est convaincue de disposer de la preuve d'une thèse, fondée sur des principes rationnels, alors il ne dit pas qu'il croit dans la thèse énoncée, mais qu'il sait qu'elle est vraie. Ainsi je dis savoir, et non croire, qu'en géométrie euclidienne la surface du carré construit sur l'hypoténuse d'un triangle rectangle est égale à la somme des surfaces des carrés construit sur les côtés de l'angle droit. Dans la connaissance mathématique, un énoncé prouvé se nomme théorème; là où un énoncé qui n'est ni prouvé, ni réfuté, se nomme conjecture. Ce dernier titre, les mathématiciens ne l'accordent pas à n'importe quels énoncés, mais seulement à ceux dont ils présument de leur véracité, sans pourtant en avoir la certitude (ils leur manquent une preuve, et espèrent qu'eux-même, ou la postérité, la trouveront). Pendant longtemps, les mathématiciens ont cru que pour tout énoncé, on pourrait soit en trouver une preuve, soit une réfutation; puis Gödel vint et montra que tout système axiomatique assez riche (id est suffisant pour parler de lui-même) pouvait poser des questions auxquelles il était incapable d'apporter une réponse : la fameuse imcomplétude (ou problème de l'arrêt d'une machine de Turing pour un informaticien). J'y reviendrai plus tard.
Or, les hommes disant croire en l'existence de Dieu, ou avoir foi en lui, ne prétendent nullement le savoir. Ils n'ont donc aucun preuve à apporter de son existence. Cela étant, pour justifier leur croyance devant un non-croyant, ce dernier peut au moins exiger d'eux deux choses :
que cette foi ne réponde pas à une question arbitraire, mais à une question que toute raison humaine rencontre nécessairement dans sa marche naturelle (contrairement au Père Noël, aux licornes roses et autre théière) ;
que la commune raison humaine est incapable de trancher le nœud, que ce soit par l'affirmative ou la négative.
Et généralement c'est là que le bât blesse; le non-croyant, de plein droit, exigeant un preuve des deux points précédents; la charge de la preuve (onus probandi) incombant, effectivement, à celui qui affirme. Dieu, pour celui qui a foi en lui, n'est nullement nécessaire pour expliquer un phénomène naturel, ce n'est pas une hypothèse sur l'Univers dont il aurait à rendre compte. Bien au contraire, invoquer Dieu pour expliquer un phénomène dont on ignore les causes, ce serait expliquer ce que l'on ne comprend pas (le phénomène) par ce que l'on comprend encore moins (à savoir Dieu). C'est ériger en méthode la pétition de principe, ou principe de la raison paresseuse; là où on peut espérer que l'investigation empirique puisse nous révéler une partie des secrets de la Nature. Mais alors, si ce n'est pas l'observation du Monde, la nécessité d'expliquer les phénomènes, qui pousse le croyant dans les régions de la transcendance divine; qu'est-ce donc ? À cela je répondrai : la voix du devoir, et l'espérance qui en résulte. Je le résumerai sous ces deux questions-réponses :
Que dois-je faire ? Fais ce qui te rend digne d'être heureux.
Si je fais ce que je dois, que puis-je espérer ? Tu peux espérer contribuer au bonheur universel, en participant à l'avènement du royaume de Dieu; c'est à dire à la paix perpétuelle parmi les hommes.
Autrement dit, la question ne porte pas sur ce qui est, ou a été, comme dans les sciences de la nature; mais sur ce qui sera, et ce que l'on peut espérer des conséquences de nos actes. À cette dernière question, aucun homme ne peut répondre avec certitude. Quel homme peut prétendre avoir une connaissance telle des lois de la nature, pour prévoir avec certitude le futur ? Même lorsqu'il s'agit de phénomènes qui n'ont pas pour cause la liberté, les physiciens sèchent : la physique quantique. Répondre à une telle question exigerait l'omniscience, qualité que je ne prétendrai jamais posséder.
Ici, je ne peux m'empêcher de citer ce passage de l'ouvrage que Kant consacra à la logique, lorsqu'il aborde la question Qu'est-ce que la philosophie ? :
Le domaine de la philosophie en ce sens cosmopolite se ramène aux questions suivantes :
Que puis-je savoir ?
Que dois-je faire ?
Que m'est-il permis d'espérer ?
Qu'est-ce que l'homme ?
À la première question répond la métaphysique, à la seconde la morale, à la troisième la religion, à la quatrième l'anthropologie. Mais au fond, on pourrait tout ramener à l'anthropologie, puisque les trois premières questions se rapportent à la dernière.
Le philosophe doit donc pouvoir déterminer :
la source du savoir humain,
l'étendue de l'usage possible et utile de tout savoir, et enfin
les limites de la raison.
Cette dernière détermination est la plus indispensable, c'est aussi la plus difficile, mais le philodoxe ne s'en préoccupe pas.
Le philodoxe dont il parle, terme qu'il empreinte à Socrate, est l'homme qui « vise simplement la connaissance spéculative sans se demander dans quelle mesure le savoir contribue à la fin dernière de la raison humaine : il donne des règles pour mettre la raison au service de toutes sortes sorte de fins. » Il s'occupe du savoir et des théories car elles lui fournissent des moyens pour atteindre n'importe quelle fin. Jamais il n'interroge la fin elle-même; on pourrait dire que pour lui la fin justifie les moyens, sans se soucier de justifier la fin.
Justifier à soi-même, devant sa conscience, l'objectif que l'on vise par notre action, et les moyens que l'on utilise pour y arriver : voilà cette question que tout homme rencontre ! Je n'ai jamais croisé un homme qui ne ce soit arrêté devant cette question : la fin justifie-t-elle les moyens ? Et je suis même certain qu'en ces lieux je n'en rencontrerai pas : c'est parce qu'il se l'est posée que RMS a refusé la clause de non divulgation pour le code du pilote de l'imprimante de son laboratoire. Si Véronique Bonnet, professeur de philosophie et administratrice de l'April, a donné des conférences sur les similitudes de philosophie entre Rousseau, Kant et Stallman : c'est n'est pas sans raison. ;-)
Je ne prétend pas avoir satisfait, ici, en toute rigueur, à la charge de la preuve qui m'incombait pour la première question : un commentaire n'y suffirait pas; mais j'ai tenté d'exposer une esquisse des interrogations qui se cachent derrière (a sketch of proof comme disent les mathématiciens). Il en est de même pour la seconde, mais j'ai exposé ailleurs où on pouvait la trouver. Ce message étant déjà bien long, je ne me répéterai pas; et c'est là que tu y trouveras le rapport avec l'incomplétude.
Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement. Voilà la devise des Lumières.
[^] # Re: Dieu n'existe pas
Posté par kantien . En réponse au journal Paris sous les balles. Évalué à 2.
Bonjour Renault,
Ce message de ta part m'était passé inaperçu, je me permets de te répondre.
À qui incombe la charge de la preuve ? telle est ta question. Avant d'y répondre, je commencerai par m'interroger sur l'objet de la preuve : que doit-on prouver ?
S'il faut prouver l'existence ou la non-existence de Dieu, alors ce dernier n'est plus un objet de croyance mais de savoir. Lorsqu'une personne est convaincue de disposer de la preuve d'une thèse, fondée sur des principes rationnels, alors il ne dit pas qu'il croit dans la thèse énoncée, mais qu'il sait qu'elle est vraie. Ainsi je dis savoir, et non croire, qu'en géométrie euclidienne la surface du carré construit sur l'hypoténuse d'un triangle rectangle est égale à la somme des surfaces des carrés construit sur les côtés de l'angle droit. Dans la connaissance mathématique, un énoncé prouvé se nomme théorème; là où un énoncé qui n'est ni prouvé, ni réfuté, se nomme conjecture. Ce dernier titre, les mathématiciens ne l'accordent pas à n'importe quels énoncés, mais seulement à ceux dont ils présument de leur véracité, sans pourtant en avoir la certitude (ils leur manquent une preuve, et espèrent qu'eux-même, ou la postérité, la trouveront). Pendant longtemps, les mathématiciens ont cru que pour tout énoncé, on pourrait soit en trouver une preuve, soit une réfutation; puis Gödel vint et montra que tout système axiomatique assez riche (id est suffisant pour parler de lui-même) pouvait poser des questions auxquelles il était incapable d'apporter une réponse : la fameuse imcomplétude (ou problème de l'arrêt d'une machine de Turing pour un informaticien). J'y reviendrai plus tard.
Or, les hommes disant croire en l'existence de Dieu, ou avoir foi en lui, ne prétendent nullement le savoir. Ils n'ont donc aucun preuve à apporter de son existence. Cela étant, pour justifier leur croyance devant un non-croyant, ce dernier peut au moins exiger d'eux deux choses :
Et généralement c'est là que le bât blesse; le non-croyant, de plein droit, exigeant un preuve des deux points précédents; la charge de la preuve (onus probandi) incombant, effectivement, à celui qui affirme. Dieu, pour celui qui a foi en lui, n'est nullement nécessaire pour expliquer un phénomène naturel, ce n'est pas une hypothèse sur l'Univers dont il aurait à rendre compte. Bien au contraire, invoquer Dieu pour expliquer un phénomène dont on ignore les causes, ce serait expliquer ce que l'on ne comprend pas (le phénomène) par ce que l'on comprend encore moins (à savoir Dieu). C'est ériger en méthode la pétition de principe, ou principe de la raison paresseuse; là où on peut espérer que l'investigation empirique puisse nous révéler une partie des secrets de la Nature. Mais alors, si ce n'est pas l'observation du Monde, la nécessité d'expliquer les phénomènes, qui pousse le croyant dans les régions de la transcendance divine; qu'est-ce donc ? À cela je répondrai : la voix du devoir, et l'espérance qui en résulte. Je le résumerai sous ces deux questions-réponses :
Que dois-je faire ? Fais ce qui te rend digne d'être heureux.
Si je fais ce que je dois, que puis-je espérer ? Tu peux espérer contribuer au bonheur universel, en participant à l'avènement du royaume de Dieu; c'est à dire à la paix perpétuelle parmi les hommes.
Autrement dit, la question ne porte pas sur ce qui est, ou a été, comme dans les sciences de la nature; mais sur ce qui sera, et ce que l'on peut espérer des conséquences de nos actes. À cette dernière question, aucun homme ne peut répondre avec certitude. Quel homme peut prétendre avoir une connaissance telle des lois de la nature, pour prévoir avec certitude le futur ? Même lorsqu'il s'agit de phénomènes qui n'ont pas pour cause la liberté, les physiciens sèchent : la physique quantique. Répondre à une telle question exigerait l'omniscience, qualité que je ne prétendrai jamais posséder.
Ici, je ne peux m'empêcher de citer ce passage de l'ouvrage que Kant consacra à la logique, lorsqu'il aborde la question Qu'est-ce que la philosophie ? :
Le philodoxe dont il parle, terme qu'il empreinte à Socrate, est l'homme qui « vise simplement la connaissance spéculative sans se demander dans quelle mesure le savoir contribue à la fin dernière de la raison humaine : il donne des règles pour mettre la raison au service de toutes sortes sorte de fins. » Il s'occupe du savoir et des théories car elles lui fournissent des moyens pour atteindre n'importe quelle fin. Jamais il n'interroge la fin elle-même; on pourrait dire que pour lui la fin justifie les moyens, sans se soucier de justifier la fin.
Justifier à soi-même, devant sa conscience, l'objectif que l'on vise par notre action, et les moyens que l'on utilise pour y arriver : voilà cette question que tout homme rencontre ! Je n'ai jamais croisé un homme qui ne ce soit arrêté devant cette question : la fin justifie-t-elle les moyens ? Et je suis même certain qu'en ces lieux je n'en rencontrerai pas : c'est parce qu'il se l'est posée que RMS a refusé la clause de non divulgation pour le code du pilote de l'imprimante de son laboratoire. Si Véronique Bonnet, professeur de philosophie et administratrice de l'April, a donné des conférences sur les similitudes de philosophie entre Rousseau, Kant et Stallman : c'est n'est pas sans raison. ;-)
Je ne prétend pas avoir satisfait, ici, en toute rigueur, à la charge de la preuve qui m'incombait pour la première question : un commentaire n'y suffirait pas; mais j'ai tenté d'exposer une esquisse des interrogations qui se cachent derrière (a sketch of proof comme disent les mathématiciens). Il en est de même pour la seconde, mais j'ai exposé ailleurs où on pouvait la trouver. Ce message étant déjà bien long, je ne me répéterai pas; et c'est là que tu y trouveras le rapport avec l'incomplétude.
Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement. Voilà la devise des Lumières.