j'ai bien vu qu'on avait tous rangé nos pétoires au vestiaire et qu'on avait besoin salutaire de parler et d'échanger
Oui et non, les disputes et trolls récurrents sur le théisme, le déisme, l'athéisme sont tout de même de sortie. Certains remettent sur le tapis les polémiques du mariage pour tous... On retrouve nos habitudes, ce qui n'est pas plus mal : malgré leurs actes ignobles, la peine légitime qu'ils ont engendrée, ces fanatiques ne changerons pas ce que nous sommes.
Il restera toujours tout de même surprenant pour moi que dans la patrie de Descartes, et sur un site dédié à l'informatique, on trouve des affirmations relevant de l'athéisme dogmatique, alors que Descartes prétendait avoir prouvé l'existence de Dieu, et que Gödel, dont les travaux sont à base de la théorie de la calculabilité et donc de l'informatique théorique, voulut réhabiliter la preuve ontologique de Leibniz (preuve qui est une variante de celle de Descartes).
Non qu'aucune de ces preuves ne m'ait jamais convaincue, le principe qui se trouve à leur fondement ayant, pour moi, été réduit à néant par Kant dans sa Critique de la Raison Pure. Il réfuta aussi, au passage, toute preuve de son inexistence, et ramena la question du terrain du savoir vers celui qu'elle n'aurait jamais du quitter : celui de la foi.
Enfin, comme une peu de philosophie n'a jamais nui à personne, et que ces fanatiques s'en prennent à ce que nous sommes et notre liberté de pensée, je laisserai la parole au philosophe qui m'a le plus influencé pour terminer :
Hommes qui avaient des dons d'esprits et des idées larges ! je vénère vos talents et aime vos sentiments humains. Mais avez-vous bien réfléchi à ce que vous faites, et à quoi vont aboutir vos attaques contre la raison ? Sans doute vous voulez que la liberté de penser reste à l'abri des offenses, car sans elle les libres élans de votre génie ne tarderont pas à prendre fin. Voyons ce qu’il devra naturellement advenir de cette liberté de pensée si une telle procédure, que vous inaugurez, l'emporte.
A la liberté de penser s’oppose premièrement la contrainte civile. Certes, on dit : la liberté de parler, ou d’écrire peut nous être retirée par un pouvoir supérieur mais absolument pas celle de penser. Toutefois, quelles seraient l’ampleur de notre pensée, si nous ne pensions pas en quelque sorte en communauté avec d’autres à qui nous communiquerions nos pensées et qui nous communiqueraient les leurs ! On peut donc dire que ce pouvoir extérieur qui dérobe aux hommes la liberté de communiquer en public leurs pensées, leur retire aussi la liberté de penser : le seul joyau qui nous reste malgré toutes les charges de la vie civile et grâce auquel on puisse trouver un remède à tous les maux de cet état.
Deuxièmement la liberté de pensée est prise en ce sen que s’y oppose la contrainte faite à la conscience morale, lorsque, en dehors de tout pouvoir extérieur, des citoyens s’érigent en tuteurs des autres dans les choses de la religion, et, au lieu d’user d’arguments, s’emploient à proscrire, au moyen de formules de foi dictées et assorties de la crainte angoissée du danger d’un examen propre, tout examen de la raison par une empreinte précoce laissée dans les esprits.
Troisièmement la liberté de penser signifie aussi que la raison ne se soumette à aucune autre loi qu’à celle qu’elle se donne elle-même; le contraire est la maxime d’un usage sans loi de la raison (dans l’intention de voir plus loin, comme le génie en a l’illusion, que dans les bornes des lois). La conséquence en est naturellement celle-ci : si la raison ne veut pas être soumise à la loi qu’elle se donne elle-même, elle doit s’incliner sous le joug des lois qu’un autre lui donne; car, sans une loi quelconque, absolument rien, pas même la plus grande sottise, ne peut se maintenir longtemps. La conséquence inévitable de l'absence déclarée de loi dans la pensée (d’un affranchissement des restrictions provenant de la raison), est que la liberté de penser en fait finalement les frais, et que, par la faute, non du malheur mais d’une véritable présomption, elle est, au sens propre du terme, gaspillée..
Telle est la marche inévitable des choses. Le génie se complaît d’abord dans son audacieux élan, après avoir jeté le fil par lequel autrement la raison le guidait. Bientôt il charme aussi les autres par des sentences impérieuses et de brillantes promesses ; il semble s’être enfin placé sur un trône que la lente et laborieuse raison ornait si mal; ce faisant il parle toujours la langue de celle-ci. La maxime alors admise de l’impuissance d’une raison légiférante suprême, nous l’appelons, nous autres hommes du commun, exaltation ; mais pour ces favoris de la bonne nature, c’est de l'illumination. Cependant, comme une confusion de langage ne peut tarder à naître parmi eux, puisque la raison seule peut s'imposer de manière valide à chacun, et que chacun maintenant s’abandonne à son inspiration propre, de ces inspirations intérieures doivent alors finir par sortir des facta extérieurs garantis par des témoignages, des traditions qui ont étaient au commencement choisies vont donner lieu à des sources qui se sont imposées avec le temps, en un mot en découle la complète soumission de la raison aux faits, c’est-à-dire la superstition, car celle-ci se laisse du moins ramener à une forme légale, et par là à un état d'équilibre.
Néanmoins, comme la raison humaine ne cesse jamais d'aspirer à la liberté, il est nécessaire, si elle vient à briser ses liens, que son premier usage d’une liberté longtemps restée sans exercice dégénère en abus, et qu’une confiance téméraire en l'indépendance de sa faculté à l’égard de toute restriction ne se change en une foi à la souveraineté exclusive de la raison spéculative, qui n’admettra rien que ce qui peut se justifier par des principes objectifs et une persuasion dogmatique, rejetant témérairement tout le reste. La maxime de l’indépendance de la raison à l’égard de son propre besoin (renonciation à la croyance de la raison) signifie dès lors incroyance; non pas une incrédulité historique, qu’on ne peut absolument concevoir comme délibérée, ni par conséquent comme imputable (attendu que chacun, qu’il le veuille ou non, est forcé de croire à un fait suffisamment établi, tout comme à une démonstration mathématique); mais il s'agit d'une incroyance de la raison, un état fâcheux de l’esprit humain, qui ôte aux lois morales d’abord toute la force du mobile sur le cœur, et prépare la façon de penser qu’on appelle licence de la pensée, c’est-à-dire le principe selon lequel on n'a plus à reconnaître aucun devoir. Ici intervient l’autorité, pour empêcher que la société ne tombe dans le plus grand désordre. Et comme le moyen le plus prompt et le plus efficace tout à la fois est précisément le meilleur à ses yeux, elle enlève la liberté de penser, et soumet cette affaire, comme toutes les autres, aux lois constitutionnelles du pays. C’est ainsi que la liberté de penser, quand elle va jusqu’à vouloir s’affranchir des lois mêmes de la raison, finit par s’anéantir de ses propres mains.
Amis du genre humain et de ce qui lui est le plus sacré ! admettez ce qui vous parait le plus digne de foi après un examen attentif et sincère, qu’il s’agisse de facta ou de principes de la raison ; seulement ne contestez pas à la raison ce qui en fait le souverain bien sur la terre, à savoir le privilège d’être l'ultime pierre de touche de la vérité * . Autrement, indignes de cette liberté, vous la perdrez avec certitude et vous ferez de surcroît porter le fardeau de cette infortune à cette partie innocente qui aurait sinon été disposée à se servir de sa liberté de manière légale et par là également de manière finale en vue du bien du monde !
* Penser par soi-même c’est chercher en soi-même (c’est-à-dire dans sa propre raison) la pierre de touche suprême de la vérité ; et la maxime de penser toujours par soi-même, c'est les Lumières. Ce qui ne suppose pas tout ce que supposent ceux qui font consister cette culture dans les connaissances, puisqu’elle est plutôt un principe négatif dans l’usage de la faculté de connaître, et que souvent celui qui est très riche en connaissance est fréquemment le moins éclairé quant à leur usage. Se servir de sa propre raison ne signifie donc que se demander à soi-même dans tout ce qu’on doit entreprendre, s’il convient d’ériger en principe universel de l’usage qu’on fait de sa raison, le motif pour lequel on entreprend quelque chose ou la règle qui en résulte. Chacun peut faire en soi-même cette expérience, et voir la superstition et le fanatisme se dissiper immédiatement par cet examen, quoique tout le monde ne possède pas à beaucoup près les connaissances suffisantes pour combattre ces deux états de l’esprit par des raisons objectives. Car il se servira simplement de la maxime de la raison se conservant elle-même. Instaurer les lumières en quelques sujets est donc chose facile ; il suffit d’habituer de bonne heure les jeunes esprits à une telle réflexion. Mais éclairer une époque est une tâche de très longue haleine ; car il se rencontre de nombreux obstacles extérieurs qui interdisent pour une parte ce mode d'éducation, pour une autre part le rendent plus difficile.
Kant, Qu'est-ce que s'orienter dans la pensée ?
Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement. Voilà la devise des Lumières.
[^] # Re: C'est où la machine à sodas !
Posté par kantien . En réponse au journal Paris sous les balles. Évalué à 3.
Oui et non, les disputes et trolls récurrents sur le théisme, le déisme, l'athéisme sont tout de même de sortie. Certains remettent sur le tapis les polémiques du mariage pour tous... On retrouve nos habitudes, ce qui n'est pas plus mal : malgré leurs actes ignobles, la peine légitime qu'ils ont engendrée, ces fanatiques ne changerons pas ce que nous sommes.
Il restera toujours tout de même surprenant pour moi que dans la patrie de Descartes, et sur un site dédié à l'informatique, on trouve des affirmations relevant de l'athéisme dogmatique, alors que Descartes prétendait avoir prouvé l'existence de Dieu, et que Gödel, dont les travaux sont à base de la théorie de la calculabilité et donc de l'informatique théorique, voulut réhabiliter la preuve ontologique de Leibniz (preuve qui est une variante de celle de Descartes).
Non qu'aucune de ces preuves ne m'ait jamais convaincue, le principe qui se trouve à leur fondement ayant, pour moi, été réduit à néant par Kant dans sa Critique de la Raison Pure. Il réfuta aussi, au passage, toute preuve de son inexistence, et ramena la question du terrain du savoir vers celui qu'elle n'aurait jamais du quitter : celui de la foi.
Enfin, comme une peu de philosophie n'a jamais nui à personne, et que ces fanatiques s'en prennent à ce que nous sommes et notre liberté de pensée, je laisserai la parole au philosophe qui m'a le plus influencé pour terminer :
Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement. Voilà la devise des Lumières.