• # Manipulation

    Posté par . En réponse à la dépêche Protéger sa vie privée sur le Web, exemple avec Firefox. Évalué à 5.

    Le contenu technique de la dépêche est tout à fait valide, mais la partie «manipulation» me semble très très douteuse, voire franchement fantasmée.

    «À partir des données recueillies, des techniques de manipulation sont appliquées aux internautes comme le datamining, le neuromarketing, le biais cognitif, etc. Ces techniques ont atteint une telle maturité et efficacité qu’il est impossible de ne pas en être victime.»

    Le datamining n'a rien à voir avec la manipulation. C'est un ensemble de techniques statistiques qui permettent d'aller rechercher des corrélations ou des associations à partir de très grands jeux de données. La collecte d'informations sur les comportements des internautes permettent la construction de ce grands jeux de données, et les techniques de datamining permettent de comprendre les habitudes des internautes. Les techniques commerciales qui se basent sur de tels résultats existent depuis très longtemps ; par exemple, elles ont permis de déterminer un ordre rationnel des rayons dans les supermarchés (mettre côte à côte un produit dont l'acheteur a besoin et un produit dont il n'a pas besoin mais qu'il achèterait spontanément s'il le voyait, mettre le plus loin possible les produits dont l'acheteur a besoin pour qu'il parcourre le magasin, etc). Finalement, le datamining, c'est presque le contraire de la collecte de données personnelles : c'est en agglomérant des milliers de données individuelles qu'on arrive à déterminer des tendances.

    Le neuromarketting est une discipline liée aux sciences sociales et à la neurologie ; ça consiste par exemple à montrer des publicités à des volontaires qu'on a mis dans des machines à IRM. L'objectif est de mieux comprendre le fonctionnement du cerveau face à des messages publicitaires, avec bien sûr en terme d'application l'amélioration des techniques de vente.

    Un biais cognitif est un mécanisme de pensée involontaire qui parasite la pensée rationnelle. Par exemple, le biais de confirmation est le biais cognitif qui est à la base des théories du complot.

    Tout ceci est très très loin du problème du tracking lors de la navigation sur internet. Le tracking permet d'accumuler les données qui sont soumises au data mining, il permet de "personnaliser" les services en donnant l'illusion du boulanger qui vous appelle par votre nom quand vous visitez une page, etc. Les techniques de manipulation commerciales existent, elles existent même depuis très longtemps, bien avant Internet ; un bon commercial ou un bon vendeur, c'est quelqu'un qui a su vous inciter à acheter un produit dont vous n'aviez peut-être pas tant besoin que ça à un prix qui lui permet de réaliser une marge confortable. Avant, ça reposait beaucoup sur des êtres humains et sur des critères pas forcément formalisés, maintenant c'est plutôt des algorithmes... voila, quoi. Les commerciaux ont toujours exploité les biais cognitifs, et les progrès des neurosciences montrent rapidement les limites des approches marketting (de toutes manières, on peut vous inciter à acheter, mais seulement dans des limites très restreintes ; les vraies guerres commerciales, ça n'est pas sur la question d'acheter quelque chose, mais plutôt à qui).

    Un raisonnement que j'ai souvent proposé ici, c'est de réfléchir aux quantités de données dont on parle. Stocker des données, ça coûte cher. Stocker des données massives, ça coûte très cher. Les analyser aussi, parce que les calculs statistiques sont lourds, et parce que les infrastructures nécessaires pour calculer rapidement quelle pub il faut afficher en fonction de votre profil, ça coûte cher aussi. D'un autre côté, combien d'argent cela représente-t-il? Si on exclut les gros achats (voiture, immobilier), on parle de quelques centaines d'euros mensuels par personne grand max. Pour simplifier, prenons des biens matériels ; des achats d'objets réels livrés par la Poste. Sur de tels achats, les prix sont tirés très fort vers le bas, la concurrence n'est pas loin d'être «parfaite et non faussée». Sur la faible marge qu'il reste, il faudra que le vendeur rémunère le publicitaire, qui lui-même devra rémunérer les boîtes qui assurent le tracking, qui ont elles aussi des frais fixes (charges, salaires, matériel...). Au final, si une dizaine d'euros par personne peut se permettre, à terme, d'aller vers cette industrie du pistage, ça me parait un grand maximum (ceci dit, l'emballement est tellement fort qu'il est tout à fait possible que la plupart de ces boîtes tournent à perte, donc le raisonnement est en réalité plus complexe). Regardez ce que vous pouvez stocker pour 10€ par mois, ça ne va pas chercher loin. Et ça, ça représente la totalité des données perso qui peuvent, de manière économiquement viable, être mémorisées et traitées par l'ensemble des acteurs de la filière. Ça n'est forcément que des données très partielles, qui sont rapidement écrasées et remplacées, avec beaucoup d'erreurs, et certainement beaucoup de fausses associations. Bref, si quelqu'un (genre les génies du FBI des séries US) avait magiquement accès à ces données, il ne pourrait pas en faire grand chose («il a probablement acheté un bouquet de fleur pour la Saint-Valentin», «il va sur des sites de boule pendant ses heures de travail, à moins que ça soit son stagiaire», ...). En terme de fiabilité, je pense qu'un relevé de banque ou une fadette de téléphone mobile, ça a une valeur très très supérieure.

    Ça n'est bien entendu pas une raison pour ne rien faire, et c'est quand même assez étonnant que les navigateurs ne prennent pas des décisions simples et claires pour limiter le phénomène (ne serait-ce que de supprimer tout type de publicité par défaut). Mais derrière l'emballement de la publicité ciblée, il y a surtout beaucoup de discours commerciaux, dont la plupart des promesses ne sont pas franchement réalistes. Il y a aussi pas mal de fantasmes sur l'idée qu'on nous surveille en permanence, alors que les données collectées sont d'une qualité plus que douteuse, et sont tellement importantes en volume qu'il ne peut pas être économiquement viable de les garder.