Toutes les sciences ont leur particularités qui les éloignent de ce que serait une science idéale. Personnellement je n’aime pas le terme de sciences "exacte" pour cette raison. Par exemple en astrophysique, nous ne pouvons pas faire d’expériences (sauf des choses extrêmement limitées dans le système solaire). Je préfère le terme de sciences naturelles vs sciences humaines. Cette distinction est un héritage historique qui est lui-même hautement questionnable (l’homme est un animal, et à ce titre on ne peut poser une distinction à priori entre la biologie et certaines sciences humaines, car on a bien souvent l’habitude de créer des traits distinctifs pour l’homme, qui en fait sont partagés par d’autres espèces animales).
Les sciences humaines regroupent un ensemble de particularités parmi lesquelles la capacité à faire des expériences est limitée (cela dépend de la discipline), où leur propre connaissances influent sur le système étudié (les hommes politiques sont demandeurs de résultats en sciences humaines, pas seulement économie, pour établir leur politique, et une loi sociale — par exemple le point Godwin – perd de sa pertinence si elle est connu par le groupe humain qui l’invoque), où le système diffère dans l’espace (la société américaine n’est pas identique à la société française, et la comparaison, autant dans leurs similitudes que leurs différences, a une plus-value scientifique) et évolue dans le temps (ce qui complique notre capacité à les décrire, car une étude prend du temps), où les observations ne sont pas neutres (ne serait-ce que poser un questionnaire, pondu par une "autorité" scientifique induit un biais dans les réponses – l’expérience de Milgram est un exemple extrême de cet effet —, quand le biais n’est pas le fait même de l’autorité – c’est le sens de la critique des sondages par Bourdieu), et j’en passe et des meilleures. Pour celui qui s’intéresse à l’épistémologie, les sciences humaines sont absolument passionnantes.
À ceci s’ajoute des enjeux de pouvoir. Grosso modo, pour faire des sciences humaines, il faut éteindre la télé et tout ce qui de près ou de loin correspond à un média à grande diffusion. Il se trouve que sur Mediapart j’expliquai à quelqu’un qui en faisait la demande que les scientifiques n’écoutent pas la radio pour leur recherche, ils passent par des revues spécialisées, le mail, des conférences, etc. Un des journalistes de Mediapart, manifestement connaisseur (malheureusement c’est très variable, un autre m’a pondu une série de poncifs obscurantistes... comme quoi...), m’a expliqué que ce comportement était parfaitement connu des sociologues : les chercheurs ont leur propre indépendance dans la diffusion de leur recherche, leurs propres médias, et y tiennent, précisément pour des questions d’enjeux de pouvoir. En tant que profane, comme il est très difficile d’avoir, intellectuellement, accès à des recherches de haut niveau, il faut faire attention à l’orientation politique du vulgarisateur, le milieu dans lequel il baigne (classe sociale, culture, origines parfois, et, plus bêtement, — je pense à Mediapart qui est confronté à quelques complotistes extrêmement bruyants et qui publie régulièrement pour les remettre à leur place, vérifier que le vulgarisateur écrit bien dans son domaine de compétences car la pratique scientifique est devenue très spécialisée).
Tout ça pour dire que, même si l’économie est une science jeune, qui a de très grosses lacunes (formalisme très très loin derrière la production physique classique – quand je compare ce qui se fait dans un manuel de licence et ce que je faisais en prépa spé’ –, incapacité à réutiliser les résultats des sciences connexes – la sociologie par exemple – ce qui est une condition nécessaire pour qualifier une discipline de scientifique), il ne faut pas non plus tomber dans l’excès inverse, assez obscurantiste, de dire que l’économie n’existe et ne peut exister en tant que discipline scientifique.
En l’occurrence, dans le bouquin d’éco. que j’ai pris (j’ai fait exprès de m’acheter un manuel universitaire de licence, et pas un essai, précisément pour rester dans le champs scientifique tout en restant accessible), la loi de concurrence parfaite n’occupe qu’une partie minime du bouquin (et encore, il prend son temps pour exposer au maximum toutes les hypothèses faites, parce que cette loi n’est pas un résultat ad-hoc mais une construction théorique), le reste étant, précisément, occupé par tout ce qui limite la portée et la pertinence de la loi (pour la partie microéconomie, en macro- la loi sert à construire le modèle de base). Cette loi de concurrence parfaite étant, et c’est explicitement indiqué dans le bouquin, qu’une première approche pour déblayer un peu un marché, mais certainement pas l’alpha et l’oméga de l’économie. Et là on rentre dans ce qu’on pourrait commencer à qualifier de sciences passionnante, c’est-à-dire la description de phénomènes réels (mais un bouquin de licence est limité pour rentrer dans le détail, il donne juste un certain nombre d’outils). Ajoutez à cela le grand apport de Marx (que j n’ai pas lu, me contentant seulement de vulgarisations), qui est ignoré de manière purement dogmatique (enjeux de pouvoir en l’occurrence) par un certain nombre "d’économistes" alors que son apport dans la discipline est incontestable (phénomène de concentration, baisse tendancielle du taux de profit, instabilité structurelle du capitalisme, tout ceci s’attaque directement à une hypothèse, souvent totalement implicite et ô combien démontée par le réel, qui est celle de l’équilibre et de la stabilité des conditions de marché).
[^] # Re: Pourquoi les gens comprennent aussi bien l'économie que les (pseudo-)experts ?
Posté par Pierre Roc . En réponse au journal L'économie cette méconnue. Évalué à 10.
Toutes les sciences ont leur particularités qui les éloignent de ce que serait une science idéale. Personnellement je n’aime pas le terme de sciences "exacte" pour cette raison. Par exemple en astrophysique, nous ne pouvons pas faire d’expériences (sauf des choses extrêmement limitées dans le système solaire). Je préfère le terme de sciences naturelles vs sciences humaines. Cette distinction est un héritage historique qui est lui-même hautement questionnable (l’homme est un animal, et à ce titre on ne peut poser une distinction à priori entre la biologie et certaines sciences humaines, car on a bien souvent l’habitude de créer des traits distinctifs pour l’homme, qui en fait sont partagés par d’autres espèces animales).
Les sciences humaines regroupent un ensemble de particularités parmi lesquelles la capacité à faire des expériences est limitée (cela dépend de la discipline), où leur propre connaissances influent sur le système étudié (les hommes politiques sont demandeurs de résultats en sciences humaines, pas seulement économie, pour établir leur politique, et une loi sociale — par exemple le point Godwin – perd de sa pertinence si elle est connu par le groupe humain qui l’invoque), où le système diffère dans l’espace (la société américaine n’est pas identique à la société française, et la comparaison, autant dans leurs similitudes que leurs différences, a une plus-value scientifique) et évolue dans le temps (ce qui complique notre capacité à les décrire, car une étude prend du temps), où les observations ne sont pas neutres (ne serait-ce que poser un questionnaire, pondu par une "autorité" scientifique induit un biais dans les réponses – l’expérience de Milgram est un exemple extrême de cet effet —, quand le biais n’est pas le fait même de l’autorité – c’est le sens de la critique des sondages par Bourdieu), et j’en passe et des meilleures. Pour celui qui s’intéresse à l’épistémologie, les sciences humaines sont absolument passionnantes.
À ceci s’ajoute des enjeux de pouvoir. Grosso modo, pour faire des sciences humaines, il faut éteindre la télé et tout ce qui de près ou de loin correspond à un média à grande diffusion. Il se trouve que sur Mediapart j’expliquai à quelqu’un qui en faisait la demande que les scientifiques n’écoutent pas la radio pour leur recherche, ils passent par des revues spécialisées, le mail, des conférences, etc. Un des journalistes de Mediapart, manifestement connaisseur (malheureusement c’est très variable, un autre m’a pondu une série de poncifs obscurantistes... comme quoi...), m’a expliqué que ce comportement était parfaitement connu des sociologues : les chercheurs ont leur propre indépendance dans la diffusion de leur recherche, leurs propres médias, et y tiennent, précisément pour des questions d’enjeux de pouvoir. En tant que profane, comme il est très difficile d’avoir, intellectuellement, accès à des recherches de haut niveau, il faut faire attention à l’orientation politique du vulgarisateur, le milieu dans lequel il baigne (classe sociale, culture, origines parfois, et, plus bêtement, — je pense à Mediapart qui est confronté à quelques complotistes extrêmement bruyants et qui publie régulièrement pour les remettre à leur place, vérifier que le vulgarisateur écrit bien dans son domaine de compétences car la pratique scientifique est devenue très spécialisée).
Tout ça pour dire que, même si l’économie est une science jeune, qui a de très grosses lacunes (formalisme très très loin derrière la production physique classique – quand je compare ce qui se fait dans un manuel de licence et ce que je faisais en prépa spé’ –, incapacité à réutiliser les résultats des sciences connexes – la sociologie par exemple – ce qui est une condition nécessaire pour qualifier une discipline de scientifique), il ne faut pas non plus tomber dans l’excès inverse, assez obscurantiste, de dire que l’économie n’existe et ne peut exister en tant que discipline scientifique.
En l’occurrence, dans le bouquin d’éco. que j’ai pris (j’ai fait exprès de m’acheter un manuel universitaire de licence, et pas un essai, précisément pour rester dans le champs scientifique tout en restant accessible), la loi de concurrence parfaite n’occupe qu’une partie minime du bouquin (et encore, il prend son temps pour exposer au maximum toutes les hypothèses faites, parce que cette loi n’est pas un résultat ad-hoc mais une construction théorique), le reste étant, précisément, occupé par tout ce qui limite la portée et la pertinence de la loi (pour la partie microéconomie, en macro- la loi sert à construire le modèle de base). Cette loi de concurrence parfaite étant, et c’est explicitement indiqué dans le bouquin, qu’une première approche pour déblayer un peu un marché, mais certainement pas l’alpha et l’oméga de l’économie. Et là on rentre dans ce qu’on pourrait commencer à qualifier de sciences passionnante, c’est-à-dire la description de phénomènes réels (mais un bouquin de licence est limité pour rentrer dans le détail, il donne juste un certain nombre d’outils). Ajoutez à cela le grand apport de Marx (que j n’ai pas lu, me contentant seulement de vulgarisations), qui est ignoré de manière purement dogmatique (enjeux de pouvoir en l’occurrence) par un certain nombre "d’économistes" alors que son apport dans la discipline est incontestable (phénomène de concentration, baisse tendancielle du taux de profit, instabilité structurelle du capitalisme, tout ceci s’attaque directement à une hypothèse, souvent totalement implicite et ô combien démontée par le réel, qui est celle de l’équilibre et de la stabilité des conditions de marché).