Pour répondre plus complètement sur la nation et le nationalisme, vu que j’ai eu pas mal de réponses je vais le faire en un seul jet.
Comme ça a été noté par CHP, et c’est du droit international, la nation est un peuple qui "décide" de s’unir politiquement afin de se doter d’une autorité (l’État) pour exercer le pouvoir sur un territoire délimité. La nation, ce n’est rien d’autre que vous et moi qui nous associons en vu d’un projet politique commun. Ni plus ni moins.
Ça c’est le droit et la théorie. Seulement ce modèle d’État-nation pose d’immenses problèmes pratiques. On n’en a assez peu conscience, nous autres Français, parce que nous faisons partie d’une vieille nation (sans toutefois réactiver le mythe de la France multi-millénaire). Les frontières ne sont pas totalement stabilisées ou incontestées la plupart du temps (ex. les plus connus : Israël et ses colonies, la Chine et le Tibet, l’Afrique et ses cartes tracées à la règle, les Balkans) et la définition de ce qu’est un peuple est plus que délicate.
Déjà, je n’aime pas le terme de "peuple", je préfère parler de population ou de société. Ainsi ce qui fait la spécificité de la nation est plus claire : c’est l’union politique, c’est-à-dire de gens qui, à priori, ont des intérêts divergents, mais qui doivent vivre en commun.
Cependant, cette union ne tombe pas du ciel ; c’est une construction historique et sociale engageant une multitude de facteurs. Je sais : c’est très vague ; mais je veux insister sur le fait qu’il n’y a pas de construction simpliste de ce qu’est une nation. De fait : il y a autant de définitions de la nation qu’il y a de nations ; chaque peuple se vit et se définit selon des termes différents, et il en est de même pour chacune des portions d’une seule et même population. Toutefois, sans en faire une liste exhaustive, on peut dégager des tendances.
Parmi les différents moyen de créer une communauté humaine, désigner un ennemi commun est assurément le plus efficace. D’ailleurs tous les partis, et tous les hommes politiques, se servent, au moins partiellement, de ce levier. Ça permet de faire taire les conflits internes. Et c’est ce que j’ai voulu indiquer dans mon message. Le problème, c’est que ça ne fonctionne pas à l’échelle de la nation, ou de l’Europe car il y a bien un nationalisme européen tout autant dangereux. Dans le "eux et nous", nous existons en tant que groupe humain tant que le eux existe : c’est une théorie du conflit perpétuel.
Je m’explique. Définissez la France, ou l’Europe, comme une nation chrétienne, voir catholique, et vous ne rassemblez pas la majorité, par contre, s’opposer aux musulmans a plus de chance de regrouper des catholiques intégristes avec des laïcards confirmés. C’est une définition en négatif : tout ceux qui sont musulmans ne sont pas Français. Ce faisant vous rassemblez plus de monde. Vous avez créé une communauté parfaitement hétérogène tout en gommant superficiellement les clivages par désignation d’un ennemi commun. Mais pour une nation cela ne fonctionne pas : vous déniez la nationalité à quelques millions de Français (pas six, n’en déplaisent aux paranoïaques de la démographie). C’est un facteur de guerre civile, donc de destruction de la nation. C’est juste de la folie furieuse ; rapport là encore au droit : nous avons des droits car nous avons une nationalité, en effet c’est l’État, c’est-à-dire une puissance, qui garantit votre sûreté et vos droits y compris les plus élémentaires, par la force si nécessaire (lorsque la droite commence à remettre en question la nationalité, ou à vouloir changer sa définition, il faut bien avoir conscience de tout ce que ça implique...). Pour l’Europe il en est de même : outre l’immigration récente, il y a des peuples, notamment dans les Balkans, qui sont majoritairement musulmans ou encore orthodoxes (les Grecs). J’ai pris l’exemple avec les religions, parce que c’est le plus récent... mais c’est aussi le plus ancien ! En effet, les guerres de religions du XVIè siècle, et le massacre de la Saint Barthélémy, sont très probablement une des causes de la naissance des États-nations modernes, du moins en France. Manifestement, certains n’ont pas retenu la leçon et sont prêt à remettre le couvert...
Le racisme (ou le nationalisme ethnique), de la même manière, est un trait que l’on prête aux nationalistes... et de la même manière il a été une des causes du massacre de millions de Juifs (là encore une destruction d’une partie de la nation... au sens propre du terme). C’est que l’Allemagne a construit sa nation d’une mauvaise manière : sur le sang (on a reproché à J.-L. Mélenchon d’en faire la remarque...). Tout comme pour les religions, les différentes vagues d’immigration remettent définitivement en cause une telle définition de la nation.
Il y a aussi ce que j’appelle dédaigneusement le folklore (Marseillaise, drapeau, tout ça...) et les traditions inventées bonnes à contenter les faibles d’esprits mais qui ne créent aucun espace commun solide et large (genre quand vous rencontrez un(e) inconu(e) dans la rue vous vous mettez en chantonner la Marseillaise...).
Je distingue de la culture, dont la langue fait partie bien qu’il existe des nations ayant plusieurs langues. La culture au sens sociologique du terme créé effectivement un espace d’échanges commun. L’école et les médias nationaux en sont par exemple des vecteurs. Ceci dit, outre cet espace commun, rien n’empêche (et ça a toujours été le cas, ne serait-ce qu’entre les régions) d’avoir des cultures spécifiques au sein d’une nation, encore heureux que de multiples cultures puissent co-exister. Ce d’autant qu’aucune force peut contrôler une culture : c’est une donnée politique sur laquelle on n’agit qu’avec circonspection.
Entre parenthèses. On mélange trop la question de la nation à celle de l’identité. Effectivement, l’appartenance à une communauté crée une identité. Mais nos identités sont multiples, et dépendent du contexte : en politique intérieure je suis Français, dans ma vie professionnelle je suis informaticien et chômeur (sic), sur le web je suis Pierre Roc, tout cela à la fois. Par exemple un responsable politique qui ferait un abus de pouvoir pour faire passer sa famille avant ses autres concitoyens, ce serait une faute et un motif de destitution (je le mentionne car un élu FN a ainsi justifié ses malversations : les proches d’abord, puis les Français, et ainsi de suite, source : un ancien article Mediapart que j’ai la flemme de chercher). Idem : l’identité est une donnée politique sur laquelle on ne peut pas influer sans utiliser la violence.
J’en viens à la spécificité Française, à laquelle je suis très attaché en tant que de gauche. Il y a une volonté de construire la nation à travers des principes (liberté – ça vaut pour les USA, nation d’immigration par excellence –, égalité, fraternité, tout ça). L’idée est très bien exposée dans Le Contrat social de Rousseau.
Je vais prendre l’égalité des territoires par exemple, puisque Jiel le mentionne. Je vais me contenter de citer A. de Tocqueville. Le parallèle avec les événements bretons et la construction européenne est facile à faire.
« Vous entendrez, monsieur le Président, dans toutes nos villes, et jusqu’au fond de nos campagnes, réclamer l’exécution du même travail (NDLA : création de lignes de chemins de fer) à un autre point de vue non moins digne de votre attention ; partout on vous dira que, tandis que les départements de France qui sont nos rivaux en industrie peuvent rapidement, et à peu de frais, à l’aide de chemins de fer établis par l’État ou avec son secours, apporter leurs denrées sur le marché, les nôtres, privés du même avantage, luttent contre une concurrence ruineuse.
« À ce spectacle, notre pays s’inquiète, il s’émeut, il se plaint ; nous espérons que sa voix sera entendue ; car l’égalité industrielle entre les départements n’est pas moins précieuse que l’égalité civile entre les citoyens. »
Autrement dit : la mise en concurrence des territoires (et on pourrait ajouter la répartition géographique de l’économie dans le cas de la Bretagne qui se spécialise dans l’agroalimentaire) fait naître des revendications spécifiques, et donc le régionalisme. C’est la politique actuelle menée aussi bien à l’échelle du pays que du continent. Et cela donne la manifestation identitaire bretonne. Tandis que l’égalité (réalisée par un pouvoir central ayant assez d’autorité pour redistribuer les richesses) rend les revendications spécifiques superflues. Bien que tout le monde essaiera de tirer la couverture vers soi lors de la redistribution, l’égalité comme but de la redistribution est capable de faire consensus. C’est un principe d’union.
À ce titre là, je ne fais pas attention aux discours politiques tenus. Au final la politique n’est qu’un désir, une volonté si vous préférez, pas une réalité. Et c’est remarquable que les gens d’(extrême-)droite soient toujours en train d’exclure des gens de la nation, dans les faits. Tout en s’en réclamant. Si vous êtes politiquement en désaccord avec eux, alors vous serez les "bobos", les "gauchistes", tandis que eux sont du "vrai peuple", ils diront qu’ils sont, eux, les "vrais Français", etc. C’est paradoxal, mais il faut acter que ce sont ceux qui tiennent un discours nationaliste qui sont aussi ceux qui ont le moins assimilé l’idée de nation. Et ils sont dangereux à ce titre-là (entre autres), car ici on touche à des fondamentaux : les droits des personnes (qui ne sont pas de simples paroles mais garantis par une puissance nationale : l’État) mais aussi le risque de guerre civile. C’est pour cela que j’ai parlé de philosophie politique : c’était le seul moyen de prendre un peu de distance vis-à-vis des catégories politiques usuelles où l’on classifie de "nationaliste" celui qui a une conscience nationale assez faible. Pour le dire autrement ceux qui ne sont pas nationalistes ont intégré, dans leur "inconscient", l’idée de nation et, de ce fait, ils n’en font pas une préoccupation politique.
Sur l’Europe, même si c’était très vague, c’était bien une pique. Mon intime conviction est que les européistes :
1/ faute justement de toute cette réflexion sur la nation et la création d’une communauté politique, sont en train de se planter lamentablement (mise en concurrence des nations, donc division), voir sont en train de prendre un tour franchement réactionnaire (union face à un ennemi commun) ;
2/ associent le nationalisme à une échelle donnée, c’est-à-dire celle des pays, alors que tout porte à croire qu’il s’agissait bien de créer une nation continentale et qu’ici j’interroge directement la nature de la communauté politique : je ne veux pas d’une Europe qui se définirait sur la base de la religion ou de la race ou d’un ennemi commun car c’est un nationalisme européen, avec toutes les tares du nationalisme ;
3/ passent à côté d’un truc très grave : ils refusent toute critique de Bruxelles et de l’UE, sous prétexte que c’est du nationalisme, alors que cela devrait être possible de formuler une critique comme contre tout pouvoir central (la formulation des divergences&contradictions est un principe fondateur de la démocratie, cf. 1).
L’Europe ne remet absolument pas en cause le modèle d’État-nation. En effet l’Union européenne est construite sur la base de traités passés entre les États, dans l’objectif explicite de déléguer une partie de leur souveraineté. Les nations existent toujours. Il ne faut pas mélanger nation et souveraineté. La perte de souveraineté est réelle. Pour partie une délégation volontaire des États, mais aussi lié à un rapport de force avec les autres pays et des acteurs privés (les marchés financiers...).
Je suis intimement convaincu que l’Union européenne est impossible. De fait, pour moi, même si je n’ai jamais pu me le faire confirmer par un écrit d’un historien, la construction européenne, union des nations qui devient elle-même une nation, participe du même mouvement que la construction des nations, union des villes. Ceci porté par des nécessités économiques (échanges de plus en plus denses et lointains, concentration du capital, répartition géographique du travail, y compris au niveau mondial). En fait, à l’heure actuel, si on tenait compte des échanges économiques il faudrait un gouvernement mondial car la politique est le seul moyen de régler les rapport et les conflits qui apparaissent inévitablement entre des populations qui interagissent. Mais une telle concentration du pouvoir pose la question cruciale de la distance au pouvoir et de la possibilité même d’une démocratie à cette échelle (déjà qu’à celle de la nation c’est pas joyeux...), sans compter, encore une fois, celle de l’union politique.
Les projets de fédéralisme européen, la décentralisation du pays accompagnée de la centralisation européenne et autres joyeusetés, sont pour moi juste une manière de ménager la chèvre et le chou, de se raconter des histoires, une manière démagogique de présenter les chose. Car à un moment il faut trancher : il faut définir pour chaque "compétence politique" si elle relève de la région, du pays ou du continent. Il n’y a pas d’entre-deux et certaines compétences, comme la politique monétaire, implique nécessairement la détention d’un important pouvoir.
De même, j’estime que pour être crédible quand on refuse la construction européenne, il faut aller au bout de la logique et en refuser aussi les avantages : notamment l’économie mondiale permet, à un prix terrible il faut le dire parce que sur le dos des exploités du sud-est asiatique par exemple, un niveau de vie élevé. Ils faut revoir tout ce qui est liberté de circulation des capitaux et des marchandises. D’ailleurs, pour l’Europe, il y avait un projet politique, et non pas économique, dont il existe encore des institutions fantômes (j’ai vu ça dans l’un des suppléments du Diplo.).
Et la construction des nations s’est faite dans la violence, tout comme les deux tentatives européennes précédentes (Napoléon et Hitler). De fait il n’existe pas de liant qui puisse donner une raison aux nations européennes de s’unir. À une époque il y avait un projet commun : vivre en paix, mais avec la situation actuelle, difficile d’y croire encore, alors même que l’Union européenne porte de graves responsabilités dans les conflits entre peuples (nord/sud, cf. mise en concurrence).
Beaucoup de Français se figurent pas mal qu’il suffirait d’exporter leur modèle, mais c’est loin d’être gagné que les autres l’accepteront. C’est la condition sine qua non en ce qui me concerne.
Bon après il y a les délires nationalistes qui croient voir dans l’Union européenne un instrument exclusivement au service de la domination des USA et autres balivernes. C’est qu’ils ne comprennent pas que les élites, françaises en particulier, sont internationalistes et se sont toujours servi de l’étranger comme de base arrière (ou comme "modèles") pour maintenir leur domination en France. L’internationalisme de gauche, lorsqu’il ne s’est pas fourvoyé, est supposé combattre cela.
Voilà. Pour ceux qui ont eu le courage de me lire jusqu’ici. Sur ce coup je crois avoir été plus que complet et ça m’a pris un temps fou. L’avantage des commentaires longs, c’est que je n’aurai pas beaucoup de contradicteurs. Si j’ai fait aussi long, c’est parce que je crois que c’est un sujet trop délicat pour souffrir d’un traitement trop expéditif.
1 Enfin (!), je me crois obliger d’ajouter que si la nation existe, c’est en vue d’exercer un projet politique. Et il ne faut surtout pas arrêter sa réflexion politique là. Sinon on tombe dans un autre travers du nationalisme : la négation du conflit inhérent à une société, au lieu d’établir, in fine, la démocratie et son pluralisme, sans quoi le conflit civil peut subvenir là aussi.
[^] # Re: Province ?
Posté par Pierre Roc . En réponse au journal Les JT c'était déjà pas glorieux, mais là on atteint des sommets.... Évalué à 2.
Pour répondre plus complètement sur la nation et le nationalisme, vu que j’ai eu pas mal de réponses je vais le faire en un seul jet.
Comme ça a été noté par CHP, et c’est du droit international, la nation est un peuple qui "décide" de s’unir politiquement afin de se doter d’une autorité (l’État) pour exercer le pouvoir sur un territoire délimité. La nation, ce n’est rien d’autre que vous et moi qui nous associons en vu d’un projet politique commun. Ni plus ni moins.
Ça c’est le droit et la théorie. Seulement ce modèle d’État-nation pose d’immenses problèmes pratiques. On n’en a assez peu conscience, nous autres Français, parce que nous faisons partie d’une vieille nation (sans toutefois réactiver le mythe de la France multi-millénaire). Les frontières ne sont pas totalement stabilisées ou incontestées la plupart du temps (ex. les plus connus : Israël et ses colonies, la Chine et le Tibet, l’Afrique et ses cartes tracées à la règle, les Balkans) et la définition de ce qu’est un peuple est plus que délicate.
Déjà, je n’aime pas le terme de "peuple", je préfère parler de population ou de société. Ainsi ce qui fait la spécificité de la nation est plus claire : c’est l’union politique, c’est-à-dire de gens qui, à priori, ont des intérêts divergents, mais qui doivent vivre en commun.
Cependant, cette union ne tombe pas du ciel ; c’est une construction historique et sociale engageant une multitude de facteurs. Je sais : c’est très vague ; mais je veux insister sur le fait qu’il n’y a pas de construction simpliste de ce qu’est une nation. De fait : il y a autant de définitions de la nation qu’il y a de nations ; chaque peuple se vit et se définit selon des termes différents, et il en est de même pour chacune des portions d’une seule et même population. Toutefois, sans en faire une liste exhaustive, on peut dégager des tendances.
Parmi les différents moyen de créer une communauté humaine, désigner un ennemi commun est assurément le plus efficace. D’ailleurs tous les partis, et tous les hommes politiques, se servent, au moins partiellement, de ce levier. Ça permet de faire taire les conflits internes. Et c’est ce que j’ai voulu indiquer dans mon message. Le problème, c’est que ça ne fonctionne pas à l’échelle de la nation, ou de l’Europe car il y a bien un nationalisme européen tout autant dangereux. Dans le "eux et nous", nous existons en tant que groupe humain tant que le eux existe : c’est une théorie du conflit perpétuel.
Je m’explique. Définissez la France, ou l’Europe, comme une nation chrétienne, voir catholique, et vous ne rassemblez pas la majorité, par contre, s’opposer aux musulmans a plus de chance de regrouper des catholiques intégristes avec des laïcards confirmés. C’est une définition en négatif : tout ceux qui sont musulmans ne sont pas Français. Ce faisant vous rassemblez plus de monde. Vous avez créé une communauté parfaitement hétérogène tout en gommant superficiellement les clivages par désignation d’un ennemi commun. Mais pour une nation cela ne fonctionne pas : vous déniez la nationalité à quelques millions de Français (pas six, n’en déplaisent aux paranoïaques de la démographie). C’est un facteur de guerre civile, donc de destruction de la nation. C’est juste de la folie furieuse ; rapport là encore au droit : nous avons des droits car nous avons une nationalité, en effet c’est l’État, c’est-à-dire une puissance, qui garantit votre sûreté et vos droits y compris les plus élémentaires, par la force si nécessaire (lorsque la droite commence à remettre en question la nationalité, ou à vouloir changer sa définition, il faut bien avoir conscience de tout ce que ça implique...). Pour l’Europe il en est de même : outre l’immigration récente, il y a des peuples, notamment dans les Balkans, qui sont majoritairement musulmans ou encore orthodoxes (les Grecs). J’ai pris l’exemple avec les religions, parce que c’est le plus récent... mais c’est aussi le plus ancien ! En effet, les guerres de religions du XVIè siècle, et le massacre de la Saint Barthélémy, sont très probablement une des causes de la naissance des États-nations modernes, du moins en France. Manifestement, certains n’ont pas retenu la leçon et sont prêt à remettre le couvert...
Le racisme (ou le nationalisme ethnique), de la même manière, est un trait que l’on prête aux nationalistes... et de la même manière il a été une des causes du massacre de millions de Juifs (là encore une destruction d’une partie de la nation... au sens propre du terme). C’est que l’Allemagne a construit sa nation d’une mauvaise manière : sur le sang (on a reproché à J.-L. Mélenchon d’en faire la remarque...). Tout comme pour les religions, les différentes vagues d’immigration remettent définitivement en cause une telle définition de la nation.
Il y a aussi ce que j’appelle dédaigneusement le folklore (Marseillaise, drapeau, tout ça...) et les traditions inventées bonnes à contenter les faibles d’esprits mais qui ne créent aucun espace commun solide et large (genre quand vous rencontrez un(e) inconu(e) dans la rue vous vous mettez en chantonner la Marseillaise...).
Je distingue de la culture, dont la langue fait partie bien qu’il existe des nations ayant plusieurs langues. La culture au sens sociologique du terme créé effectivement un espace d’échanges commun. L’école et les médias nationaux en sont par exemple des vecteurs. Ceci dit, outre cet espace commun, rien n’empêche (et ça a toujours été le cas, ne serait-ce qu’entre les régions) d’avoir des cultures spécifiques au sein d’une nation, encore heureux que de multiples cultures puissent co-exister. Ce d’autant qu’aucune force peut contrôler une culture : c’est une donnée politique sur laquelle on n’agit qu’avec circonspection.
Entre parenthèses. On mélange trop la question de la nation à celle de l’identité. Effectivement, l’appartenance à une communauté crée une identité. Mais nos identités sont multiples, et dépendent du contexte : en politique intérieure je suis Français, dans ma vie professionnelle je suis informaticien et chômeur (sic), sur le web je suis Pierre Roc, tout cela à la fois. Par exemple un responsable politique qui ferait un abus de pouvoir pour faire passer sa famille avant ses autres concitoyens, ce serait une faute et un motif de destitution (je le mentionne car un élu FN a ainsi justifié ses malversations : les proches d’abord, puis les Français, et ainsi de suite, source : un ancien article Mediapart que j’ai la flemme de chercher). Idem : l’identité est une donnée politique sur laquelle on ne peut pas influer sans utiliser la violence.
J’en viens à la spécificité Française, à laquelle je suis très attaché en tant que de gauche. Il y a une volonté de construire la nation à travers des principes (liberté – ça vaut pour les USA, nation d’immigration par excellence –, égalité, fraternité, tout ça). L’idée est très bien exposée dans Le Contrat social de Rousseau.
Je vais prendre l’égalité des territoires par exemple, puisque Jiel le mentionne. Je vais me contenter de citer A. de Tocqueville. Le parallèle avec les événements bretons et la construction européenne est facile à faire.
« Vous entendrez, monsieur le Président, dans toutes nos villes, et jusqu’au fond de nos campagnes, réclamer l’exécution du même travail (NDLA : création de lignes de chemins de fer) à un autre point de vue non moins digne de votre attention ; partout on vous dira que, tandis que les départements de France qui sont nos rivaux en industrie peuvent rapidement, et à peu de frais, à l’aide de chemins de fer établis par l’État ou avec son secours, apporter leurs denrées sur le marché, les nôtres, privés du même avantage, luttent contre une concurrence ruineuse.
« À ce spectacle, notre pays s’inquiète, il s’émeut, il se plaint ; nous espérons que sa voix sera entendue ; car l’égalité industrielle entre les départements n’est pas moins précieuse que l’égalité civile entre les citoyens. »
Autrement dit : la mise en concurrence des territoires (et on pourrait ajouter la répartition géographique de l’économie dans le cas de la Bretagne qui se spécialise dans l’agroalimentaire) fait naître des revendications spécifiques, et donc le régionalisme. C’est la politique actuelle menée aussi bien à l’échelle du pays que du continent. Et cela donne la manifestation identitaire bretonne. Tandis que l’égalité (réalisée par un pouvoir central ayant assez d’autorité pour redistribuer les richesses) rend les revendications spécifiques superflues. Bien que tout le monde essaiera de tirer la couverture vers soi lors de la redistribution, l’égalité comme but de la redistribution est capable de faire consensus. C’est un principe d’union.
À ce titre là, je ne fais pas attention aux discours politiques tenus. Au final la politique n’est qu’un désir, une volonté si vous préférez, pas une réalité. Et c’est remarquable que les gens d’(extrême-)droite soient toujours en train d’exclure des gens de la nation, dans les faits. Tout en s’en réclamant. Si vous êtes politiquement en désaccord avec eux, alors vous serez les "bobos", les "gauchistes", tandis que eux sont du "vrai peuple", ils diront qu’ils sont, eux, les "vrais Français", etc. C’est paradoxal, mais il faut acter que ce sont ceux qui tiennent un discours nationaliste qui sont aussi ceux qui ont le moins assimilé l’idée de nation. Et ils sont dangereux à ce titre-là (entre autres), car ici on touche à des fondamentaux : les droits des personnes (qui ne sont pas de simples paroles mais garantis par une puissance nationale : l’État) mais aussi le risque de guerre civile. C’est pour cela que j’ai parlé de philosophie politique : c’était le seul moyen de prendre un peu de distance vis-à-vis des catégories politiques usuelles où l’on classifie de "nationaliste" celui qui a une conscience nationale assez faible. Pour le dire autrement ceux qui ne sont pas nationalistes ont intégré, dans leur "inconscient", l’idée de nation et, de ce fait, ils n’en font pas une préoccupation politique.
Sur l’Europe, même si c’était très vague, c’était bien une pique. Mon intime conviction est que les européistes :
1/ faute justement de toute cette réflexion sur la nation et la création d’une communauté politique, sont en train de se planter lamentablement (mise en concurrence des nations, donc division), voir sont en train de prendre un tour franchement réactionnaire (union face à un ennemi commun) ;
2/ associent le nationalisme à une échelle donnée, c’est-à-dire celle des pays, alors que tout porte à croire qu’il s’agissait bien de créer une nation continentale et qu’ici j’interroge directement la nature de la communauté politique : je ne veux pas d’une Europe qui se définirait sur la base de la religion ou de la race ou d’un ennemi commun car c’est un nationalisme européen, avec toutes les tares du nationalisme ;
3/ passent à côté d’un truc très grave : ils refusent toute critique de Bruxelles et de l’UE, sous prétexte que c’est du nationalisme, alors que cela devrait être possible de formuler une critique comme contre tout pouvoir central (la formulation des divergences&contradictions est un principe fondateur de la démocratie, cf. 1).
L’Europe ne remet absolument pas en cause le modèle d’État-nation. En effet l’Union européenne est construite sur la base de traités passés entre les États, dans l’objectif explicite de déléguer une partie de leur souveraineté. Les nations existent toujours. Il ne faut pas mélanger nation et souveraineté. La perte de souveraineté est réelle. Pour partie une délégation volontaire des États, mais aussi lié à un rapport de force avec les autres pays et des acteurs privés (les marchés financiers...).
Je suis intimement convaincu que l’Union européenne est impossible. De fait, pour moi, même si je n’ai jamais pu me le faire confirmer par un écrit d’un historien, la construction européenne, union des nations qui devient elle-même une nation, participe du même mouvement que la construction des nations, union des villes. Ceci porté par des nécessités économiques (échanges de plus en plus denses et lointains, concentration du capital, répartition géographique du travail, y compris au niveau mondial). En fait, à l’heure actuel, si on tenait compte des échanges économiques il faudrait un gouvernement mondial car la politique est le seul moyen de régler les rapport et les conflits qui apparaissent inévitablement entre des populations qui interagissent. Mais une telle concentration du pouvoir pose la question cruciale de la distance au pouvoir et de la possibilité même d’une démocratie à cette échelle (déjà qu’à celle de la nation c’est pas joyeux...), sans compter, encore une fois, celle de l’union politique.
Les projets de fédéralisme européen, la décentralisation du pays accompagnée de la centralisation européenne et autres joyeusetés, sont pour moi juste une manière de ménager la chèvre et le chou, de se raconter des histoires, une manière démagogique de présenter les chose. Car à un moment il faut trancher : il faut définir pour chaque "compétence politique" si elle relève de la région, du pays ou du continent. Il n’y a pas d’entre-deux et certaines compétences, comme la politique monétaire, implique nécessairement la détention d’un important pouvoir.
De même, j’estime que pour être crédible quand on refuse la construction européenne, il faut aller au bout de la logique et en refuser aussi les avantages : notamment l’économie mondiale permet, à un prix terrible il faut le dire parce que sur le dos des exploités du sud-est asiatique par exemple, un niveau de vie élevé. Ils faut revoir tout ce qui est liberté de circulation des capitaux et des marchandises. D’ailleurs, pour l’Europe, il y avait un projet politique, et non pas économique, dont il existe encore des institutions fantômes (j’ai vu ça dans l’un des suppléments du Diplo.).
Et la construction des nations s’est faite dans la violence, tout comme les deux tentatives européennes précédentes (Napoléon et Hitler). De fait il n’existe pas de liant qui puisse donner une raison aux nations européennes de s’unir. À une époque il y avait un projet commun : vivre en paix, mais avec la situation actuelle, difficile d’y croire encore, alors même que l’Union européenne porte de graves responsabilités dans les conflits entre peuples (nord/sud, cf. mise en concurrence).
Beaucoup de Français se figurent pas mal qu’il suffirait d’exporter leur modèle, mais c’est loin d’être gagné que les autres l’accepteront. C’est la condition sine qua non en ce qui me concerne.
Bon après il y a les délires nationalistes qui croient voir dans l’Union européenne un instrument exclusivement au service de la domination des USA et autres balivernes. C’est qu’ils ne comprennent pas que les élites, françaises en particulier, sont internationalistes et se sont toujours servi de l’étranger comme de base arrière (ou comme "modèles") pour maintenir leur domination en France. L’internationalisme de gauche, lorsqu’il ne s’est pas fourvoyé, est supposé combattre cela.
Voilà. Pour ceux qui ont eu le courage de me lire jusqu’ici. Sur ce coup je crois avoir été plus que complet et ça m’a pris un temps fou. L’avantage des commentaires longs, c’est que je n’aurai pas beaucoup de contradicteurs. Si j’ai fait aussi long, c’est parce que je crois que c’est un sujet trop délicat pour souffrir d’un traitement trop expéditif.
1 Enfin (!), je me crois obliger d’ajouter que si la nation existe, c’est en vue d’exercer un projet politique. Et il ne faut surtout pas arrêter sa réflexion politique là. Sinon on tombe dans un autre travers du nationalisme : la négation du conflit inhérent à une société, au lieu d’établir, in fine, la démocratie et son pluralisme, sans quoi le conflit civil peut subvenir là aussi.