• [^] # Re: Ascencion

    Posté par (site web personnel, Mastodon) . En réponse au journal Tintin tombera-t-il un jour dans le domaine public ?. Évalué à 10. Dernière modification le 22 octobre 2013 à 12:26.

    Dans tomber, il y a l'idée d'un lâcher prise ou d'une absence de contrôle, voire de se soumettre à un principe extérieur et indépendant, et tomber est souvent utilisé avec le concept de libération (soit c'est le lien qui tombe, soit c'est l'objet libéré qui tombe, on ne peut pas dire que c'est péjoratif de soi).

    Quand je dis « je suis tombé amoureux », c'est que quelque chose m'a surpris, ce n'était pas prévu au programme, puisque à la fois le sentiment et la personne font irruption dans ma vie, et ça je ne l'ai pas planifié.
    Quand je dis « tu tombes à pic », c'est que la rencontre ou la survenue est un heureux concours de circonstance dont je ne suis pas l'initiateur.
    Quand je dis « je tombe de haut », c'est que quelqu'un qui n'est pas moi ou un raisonnement que je ne connaissais pas a changé ce à quoi je m'accrochais.
    Quand je dis « ça m'est tombé dessus », c'est que je ne l'avais pas prévu, je n'en suis pas la cause

    Ça tombe bien parce que dans l'expression « tomber dans le domaine public », il y a l'idée que l'ayant droit doit lâcher prise, que l'œuvre est détachée, et que moi qui reçoit l'œuvre tombée dans le domaine public, je ne suis pas responsable de sa réception : je reçois l'œuvre qui me tombe dessus comme je reçois un sentiment qui me tombe dessus. J'attends que Tintin tombe dans le domaine public pour pouvoir tomber amoureux de Tintin.

    D'ailleurs si on dit « je tombe malade », on ne dit pas « tomber » parce que « malade » c'est mal, mais « tomber » parce qu'on ne l'a pas prévu, de la même manière qu'on « tombe amoureux ». D'ailleurs ou voit la même chose avec prendre. On dira « il m'a pris en grippe », mais on dira aussi « ça m'a pris de court » et cela peut être très heureux, et on pourra dire que « ça m'a pris comme ça » à propos d'une amourette ou d'un désir profond « ça m'a pris comme ça et depuis ce jour, je rêve de... ».

    Je ne connais pas vraiment d'expression avec « élever » qui aie tous ces sens là.

    Quand on dit « élever dans le domaine publique », qui élève ? l'œuvre elle-même ? Ça ne se dit quasiment jamais ! Question physique, on a plutôt l'habitude que quelque chose de libéré tombe de lui-même : on « tombe comme un fruit mûr ». À se demander s'il a fallu être un geek déconnecté des réalités pour imaginer qu'une expression qui formule une image incompatible avec la loi de la gravité et qui ne peut donc pas être associée aisément à des choses de la vie courante puisse avoir une ambition d'universalité pour le commun des mortels.

    On pourrait imaginer utiliser « arriver » comme dans « arriver comme une fleur » ou « s'envoler » comme dans « les pétales s'envolent au vent ». Il n'y a bien que la fumée pour s'élever d'elle-même. Alors à voir, faudra-t-il comprendre « l'œuvre s'élève dans le domaine public » dans un sens péjoratif comme « s'envole en fumée » ou mélioratif comme dans « que ma prière devant toi s'élève comme un encens, et mes mains comme l'offrande du soir ». Et pourquoi pas « partir » comme dans « mes rêves partent en fumée » ? Ah non alors !

    L'expression « élever dans le domaine public », c'est de la novlangue de libriste, de l'idéologie pure qui, comble de l'ironie, ne peut se comprendre que par comparaison avec l'expression originelle et donc donc connaissance de cette expression « tomber dans le domaine public ».

    À la rigueur, si « tomber » fâche, on peut dire « entrer dans le domaine public », ça se dit. Parce qu'entrer dans un domaine, ça se fait. « J'entre dans mon jardin » chante le bien aimé à la bien aimée. Mais « élever dans le domaine public », c'est de l'idéologie moraliste à deux balle qui sacrifie la cohérence d'un langage et d'une culture au profit d'une bienpensance qui peine à se justifier.

    Et puis c'est moche.

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