5 mai 2026
Avant d’entrer dans la chambre noire d’Ingmar Bergman ou de traverser les cirques hallucinés de Federico Fellini, il n’est pas inutile de rappeler le contexte. Le cinéma, durant ses premières décennies, oscille entre narration linéaire et point de vue omniscient. La subjectivité, trop souvent, s’efface derrière le récit, incarnée seulement par quelques éclats de génie — l’expressionnisme allemand, les premiers plans subjectifs du muet, les jeux de miroirs de Hitchcock.
Mais ici, la caméra demeure majoritairement extérieure : spectatrice plus que complice. Le rêve, l’inconscient, la vérité mouvante des personnages restent, la plupart du temps, hors-champ. Il faudra, pour que le paysage soit bouleversé, deux regards venus du nord et du sud. Deux créateurs pour qui le cinéma n’est pas seulement une fenêtre sur le monde, mais un miroir — parfois brisé.
Difficile d’oublier le plan fixe sur le visage de Liv Ullmann dans Persona (1966) : le plan serre, racle, étreint la surface et creuse en dessous. Chez Bergman, tout est affaire de visages. Plutôt que de s’abandonner à une quelconque objectivité, la caméra traque les expressions, révélant la psyché à fleurs de peau.
Bergman disait : "Le visage humain est le plus grand paysage." Rarement phrase n’aura aussi bien posé les bases d’un cinéma radicalement subjectif.
On entre, chez Bergman, dans un monde troué d’irrationnel. Rêves et hallucinations infiltrent la narration — voir le cauchemar du cheval mort dans Fanny et Alexandre (1982), ou la séquence de la "fusion des visages" dans Persona.
Techniquement, Bergman n’hésite pas à :
| Outil cinématographique | Exemple chez Bergman | Effet sur la subjectivité |
|---|---|---|
| Gros plan fragmenté | Le visage scindé entre Alma et Elisabet (Persona) | Fusion, perte d’identité, introspection |
| Flashbacks / Rêveries | Souvenirs du Dr Borg (Les Fraises sauvages) | Temps psychique, mémoire |
| Lumière expressive | Clairs-obscurs (Le silence, 1963) | État émotionnel, malaise existentiel |
Ce qui distingue Bergman : il n’utilise pas la subjectivité comme un simple effet, mais comme l’essence même du récit. Chaque plan, chaque ellipse, chaque respiration de la bande-son creuse un monde intérieur — celui du personnage, du cinéaste, du spectateur.
Chez Fellini, la subjectivité se transforme en orgie baroque, en cirque éblouissant. Dès La Strada (1954), mais surtout avec 8 1⁄2 (1963) et Amarcord (1973), le cinéma devient l’espace où le rêve, le souvenir, le fantasme s’entrelacent sans hiérarchie.
Federico Fellini disait : "Le cinéma est un mensonge à travers lequel on parvient à la vérité." On le voit : la réalité ne l’intéresse plus tant que la perception. La structure narrative implose, laissant place à l’association libre, à l’errance psychique.
Visuellement, le subjectif explose : surabondance de mouvements de caméra, travellings circulaires, plongées dans le rêve avec des surimpressions, des costumes extravagants... Toute la panoplie du cinéma, au service d’une introspection collective, voire universelle.
| Bergman | Fellini | |
|---|---|---|
| Clé visuelle | Minimalisme, épure, visages | Baroque, foisonnement, masques |
| Temporalité | Fracturée, introspective | Délirante, mélancolique |
| Musique | Absence ou classicisme (Bach, Chopin) | Truculence de Nino Rota |
| Rapport à la vérité | Doute, quête du réel intérieur | Acceptation du rêve comme vérité |
Dans 8 1⁄2, on passe d’un rêve de suffocation à une répétition de chorégraphie surréaliste, puis à l’enfance, avant de revenir à la torpeur adulte. À chaque reprise, la subjectivité ne vient plus fragmenter le récit : elle devient le récit.
La révolution opérée par Bergman et Fellini irrigue tout le cinéma moderne :
On relève, au fil des décennies, une démocratisation du point de vue intérieur — explosion du film "à la première personne", du voice-over réflexif, de la structure éclatée. Même le serial américain ose, désormais, jeter le spectateur dans la faille mentale (Mr. Robot, Euphoria).
On ne sort jamais indemne de Bergman ou de Fellini. Parce que leur subjectivité n’est jamais une coquetterie, mais une question lancée au spectateur : quelle est votre part d’ombre, de rêve, d’angoisse ? Cette subjectivité-là devient un passage, un rituel, une expérience sensorielle plus qu’une simple histoire.
Aujourd’hui, la subjectivité n’est plus une exception artistique — elle est presque une norme. Si la révolution menée par Bergman et Fellini trouve parfois ses imitateurs laborieux, elle continue d’alimenter la recherche du "je" filmé, angoissé ou jubilatoire, bien au-delà du réalisme plat. Elle rappelle surtout que le cinéma — lorsqu’il ose le vertige du regard intérieur — peut encore nous renouveler, nous troubler, nous ouvrir à d’autres mondes. Et qu’à chaque plan, c’est aussi un peu de notre subjectivité qui tremble et se réinvente.