Aux Etats-Unis et au Canada, certains influenceurs spécialisés dans les voyages extrêmes filments leurs vacances en Afghanistan. Ils n'hésitent pas à prendre des photos avec des talibans ou partager un diner avec eux. Des vidéos qui cartonnent, pour le plus grand plaisir des vidéastes et du régime.
Cheveux au vent, sourire aux lèvres et montagnes ocres qui s'étendent à perte de vue en arrière-plan, Nolan Saumure, alias Seal on tour sur Youtube, se filme au milieu du désert pour ses 653.000 abonnés. Il mange des glaces, rencontre des locaux et visite des sites archéologiques.
Jusqu'ici, il s'agit d'un vlog de vacances, tout ce qu'il y a de plus classique sur Youtube. Pourtant, l'influenceur n'est ni à Dubaï, ni au Maroc. Il est en vacances en Afghanistan.
"J'ai envie d'une photo avec les talibans (...) Rapprochez-vous, comme si on était amis", ajoute-t-il en train de prendre la pose entouré de trois talibans. Après sa séance photo, le voilà près d'une oasis. "J'ai vraiment envie d'aller faire du pédalo. Je devrais demander aux talibans?"
L'été dernier, le jeune Canadien de 28 ans est entré en Afghanistan à pied depuis le Pakistan. Il a passé une semaine à visiter le pays, contrôlé par les talibans depuis août 2021. Son objectif? "Montrer l'autre côté de l'Afghanistan", soit l'hospitalité des locaux et la beauté des paysages. Il a donc partagé 4 vidéos sur ses vacances. L'une d'entre-elle s'intitule par exemple "Devenir ami avec les talibans dans une oasis de vacances en Afghanistan". Elle cumule 113.000 vues.
Dans "L'Afghanistan a trop de testostérone", une vidéo visionnée près de 300.000 fois, il vante à de nombreuses reprises la joie de ne croiser que des hommes. En effet, depuis 2021, les femmes ont progressivement été évincées de tout l’espace public. "Toute la journée, il n'y a que des mecs qui font la fête", explique Nolan Saumure à la caméra. "C'est une véritable fête de la saucisse ici."
Lors de son périple, il rencontre d'autres "Talibros", un surnom affectueux qui mélange "talibans" et "brother" (frère, NDLR) donné par Nolan aux fondamentalistes islamistes. Il leur apprend même à télécharger Duolingo pour "améliorer leur anglais".
Et Nolan Saumure est loin d'être une exception. Comme le rapporte Business Insider, c'est le dernier d'une longue liste d'influenceurs américains ou canadiens qui se rendent dans le pays, au mépris des préconisations des gouvernements occidentaux. La plupart d'entre eux sont d'ailleurs habitués des voyages extrêmes et des road trips en pays hostiles. L'Afghanistan n'est qu'un énième pays sur une liste de contenus toujours plus dangereux faite pour impressionner les auditeurs et gagner la course à l'attention sur les plateformes. "Pour être le meilleur, il faut parfois repousser les limites", observe Harry Jaggard, qui a vloggé son séjour.
"Si vous voulez venir les voir, venez!"
Dans la majorité de ces vidéos, les youtubeurs avancent que l'Afghanistan est mal compris, dépeint par l'Occident comme hostile et dangereux, alors qu'il est en réalité "chaleureux et accueillant".
"F*@K the Media: j'ai été en AFGHANISTAN", titre ainsi Phils (91.000 abonnés). "L'Afghanistan n'est PAS ce que vous pensez", partage un autre. Chacun s'amuse à prendre en photo les membres du régime et à rire avec eux. "Jamais je n'aurais cru serrer la main des talibans", plaisante Phils, sur une musique guillerette, avant de repartir crapahuter dans les montagnes, goûter des spécialités locales ou visiter des mosquées.
De son côté, Harry Jaggard est allé en Afghanistan, "le pays le plus dangereux du monde" selon ses propres mots, il y a un an. Alors qu'il était inquiet, il a trouvé les talibans étonnamment amicaux. "Ils sont extérieurement très gentils, c'est comme ça qu'ils gagnent votre confiance", souligne-t-il. Mais l'influenceur n'a pas voulu trop mettre en avant le régime dans ses vidéos, plutôt l'hospitalité des locaux.
D'autres vidéos sont encore plus choquantes, comme cette publication intitulée "J'ai fait du tir avec les talibans" ou des vlogs sur l'exploration de chars russes abandonnés. De son côté, Arab, suivi par 1,85 million d'abonnés, a partagé 4 vidéos de ses vacances avec les talibans, présentées comme un "travail journalistique". Il suit les opérations militaires et se fait "entraîner à la guerre par de jeunes talibans". Le tout, avec un ton enjoué, ponctué de nombreux éclats de rire. Il va ensuite manger avec eux, s'amuse sur une moto avec le groupe et fait des accolades à ceux qu'il appelle "ses frères".
Dans une autre vidéo, Arab assiste même à un cour particulier pour apprendre à monter et démonter un AK-47 avec un taliban. Il s'essaye ensuite à quelques tirs.
"Il dit que l'Afghanistan est sûr", retranscrit Arab, alors qu'il profite d'un dernier coucher de soleil sur le lac avec un taliban. "Les femmes peuvent se rendre en Afghanistan, elles seront en sécurité", assure-t-il. "Si vous voulez venir voir les gars (les talibans, NDLR) venez! Ils sont connectés."
Un manque d'information ?
Les créateurs de contenus se disent pourtant "conscients" des problèmes dans le pays.
"Même si l'Occident vend un récit sensationnel, j'ai vu de mes propres yeux l'oppression, comme l'interdiction faite aux femmes d'entrer dans certains parcs et les lois sur la pudeur", raconte Nolan auprès de Business Insider. "C'est un sujet délicat. Je voulais simplement dire 'c'est comme ça ici', au lieu de rester sur mes convictions".
Malgré ce discours, les images et vidéos qu'il partage sont assez claires. La grande majorité d'entre elles insistent uniquement sur les supposés "bons côtés" du pays, l'étonnante sympathie des talibans ou sur la beauté des paysages.
Parmi les dix vidéastes sur lesquels Tech&Co s'est renseigné, seule Carrie Patsalis a pris la peine de dédier une vidéo à la condition des femmes en Afghanistan. De son côté, Arab a ajouté un message d'avertissement, précisant que l'objectif n'était "pas de glorifier ou de promouvoir un régime", mais que son contenu "journalistique" visait à "ouvrir nos esprits à d'autres conversations".
Il suffit de prendre la rencontre de Nolan, avec des jeunes filles qui après l'enfance "vont tout perdre" pour s'en rendre compte. Si Nolan semble attristé quelques secondes et partage rapidement quelques informations sur la situation des femmes, il passe vite à autre chose, et retourne faire la fête avec les talibans et acheter des chèvres sur le marché, entouré de sa "bande d'hommes alpha".
Rien ou presque sur la condition des femmes privées d’école à 12 ans, effacées de l’espace public et muselées par les talibans. Les Nations unies considèrent pourtant le régime comme le plus répressif au monde. Aucune information concernant les touristes arrêtés ou tués lors de leurs voyages, comme ce fut le cas pour trois Espagnols en 2024, n'est mentionnée dans les différentes vidéos des créateurs. Et surtout, aucune remise en question des affirmations des talibans. Arab affirme par exemple que les femmes ont "plus de droits que les hommes dans le pays", car ses accompagnateurs assurent qu'elles sont autorisées à écouter de la musique.
Un business pour les vidéos et les talibans
Pire, la majorité des abonnés semblent prendre pour argent comptant les paroles et discours très positifs des vidéastes. "Ils ont l'air tellement heureux de te voir", sourit un internaute. "C'est 1.000 fois plus propre et accueillant que l'Inde", ajoute un autre. Seuls quelques personnes semblent s'indigner.
"Comment se fait-il que des personnes dans ces commentaires agissent comme si l'Afghanistan était une bonne destination touristique, comme si ce n'était pas un véritable enfer pour les femmes?", s'interroge une utilisatrice.
Et cet enthousiasme qui se ressent dans les statistiques d'audience. Avec 4,1 millions de vues, la vidéo de Harry Jaggard "7 jours dans le pays le plus dangereux du monde" est la troisième publication la plus regardée de sa chaîne. "Pour être le meilleur, il faut parfois repousser les limites. Tout le monde veut voir ce pays, mais peu de gens s'y rendent", note l'influenceur. La vidéo des vacances de Phils dans le pays frôle le million de vues. Un exploit pour celui qui n'est suivi que par 91.000 abonnés.
Des vidéos qui font les affaires des influenceurs, donc, mais aussi du régime qui tentent depuis 2021 d'attirer les touristes dans le pays et d'adoucir l'image des talibans aux yeux des occidentaux.
Les vlogs des influenceurs apparaissent alors comme une belle opportunité pour le régime de mettre en avant l'Afghanistan. Selon les chiffres fournis par le bureau du tourisme afghan, le nombre de voyageurs a été quasiment multiplié par dix. 691 étrangers se ont visité le pays en 2021. Un chiffre qui grimpe à 6.800 en 2024.