Eugène Chivot enseignera, en effet, plus tard, après la déchirure de la Grande Guerre qui est venue planter un monument aux morts à Buigny, comme partout ailleurs. Maître de physique-chimie, « Ch’Tisse », comme le désignent alors ses futurs innombrables anciens élèves, verra passer des générations de jeunes de l’arrondissement d’Abbeville. Quand les relations se nouent, et que les échanges se multiplient, ce sont autant de semences pour cultiver la mémoire.
La guerre revient. Eugène Chivot est du nombre des prisonniers, qui occupent quatre années durant les alvéoles froides et anonymes des baraques de bois rangées sous les miradors de la « Sibérie Autrichienne ». À sa Libération, il rentre avec ses camarades, et de nouveaux souvenirs.
La vie reprend. À l’heure de la retraite, l’écriture qui le démangeait depuis que monsieur Verlant, son instituteur, lui en avait donné le goût, va occuper une place de choix dans les nombreuses activités d’Eugène Chivot. Ensuite, sous l’influence de Gaston Vasseur, sa plume se tourne vers le picard de son enfance.
En 1972, Eugène Chivot publie « Pur jus », son premier recueil picard, rapidement suivi de « No flipe » en 1978. Les amateurs s’en régalent encore ! « Du toute insanne », en 1983, est lapé par des centaines de lecteurs qui en réclament toujours ! Il était donc grand temps, de regrouper la production des dix dernières années dans un volume que l’on veut maintenant savourer.
La Picardie n’est évidemment pas absente des pensées d’Ugéne éd Boégny-à-Raques. Une anecdote relevée dans la presse locale, une rencontre dans un village autour d’Abbeville, un souvenir personnel, une réflexion dans la conversation, des mots d’enfants rapportés,... ces moments sont enregistrés. Ils seront prétexte à un récit, ou encore source d’inspiration pour des personnages à l’humour toujours pétillant de finesse. Ils sont aussi autant d’occasions de s’exprimer dans cette poésie à laquelle l’auteur nous a habitués dans ses trois précédents recueils.
Tout au fil des deux cents pages du livre, une douzaine de chapitres se succèdent. Là, Zéphyrin Tchutchu rivalise avec un curé rusé. Ici, Guérineu, se fait remarquer au village par son originalité. À Paris, Nénésse cotoie un concierge marseillais... Et c’est avec plaisir que l’on retrouve tous ces récits, qui ont été lus à l’occasion des séances mensuelles des Picardisants du Ponthieu et du Vimeu.
Comment se priver de cette Rinchétte ? Un abondant lexique (plus de 300 mots), un choix d’illustrations inédites (de superbes dessins à la plume de Léon Gillard, réalisés au siècle dernier dans le Vimeu), complètent utilement et agréablement l’ouvrage.
C’est promis : « Os churtchrons aveuc vo Rinchétte, Ugéne ! »
Trois ans d’École Normale à Rouen, suivis d’une quatrième année d’études supérieures à Caen précédent sa carrière de professeur au Lycée de Rennes en 1924, puis à Abbeville à partir de 1925. Jusqu’en 1965, il enseigne les Sciences Physiques (avec cinq années d’interruption dues à la captivité). De son mariage en 1925 avec Jeanne Desjardin, une picarde, naquirent deux filles Claudine et Francine. Son vieux maître lui a également transmis le virus de la communication par l’écriture. En 1936, sa pièce de théâtre est inscrite au programme du « Poste Parisien ». En 1937, il publie son premier roman. En 1965, il obtient le Premier Prix de poésie française à la Société des Poètes et Artistes de France. En 1968 il obtient le Prix Lamartine pour son recueil « Croisée des Chemins ».
Il a parlé le picard jusqu’à l’âge de 16 ans, et y reprend goût à l’heure de la retraite, grâce à Gaston Vasseur, son maître à penser dans le domaine, qui avait succédé à Buigny-lès-Gamaches au poste de son instituteur. Il est donc présent dès les premières réunions du groupe des Picardisants du Ponthieu et du Vimeu, en 1967.
C’est ainsi qu’à ce contact, il se met à écrire des textes (scènes vécues, histoires, poésie) publiés dans la presse locale, ou dans des recueils (dont le premier est "Pur Jus", en 1972). Ensuite, il signera sa production picarde du surnom Ugéne éd Boégny-à-Raques, en hommage à son village natal.
En 1984, il se rend chez sa fille Francine, à Chicago. Ex-professeur d’anglais à Boulogne-sur-mer, elle a choisi de vivre comme Petite Sœur de Jésus, pauvre parmi les pauvres. Elle partage son travail et sa peine avec la population d’un ghetto de 300 000 noirs. Le récit de ce séjour sera publié en picard sous le titre « Un voéyage point ordinaire in Amérique ». Avec Claudine, la seconde fille, il découvre, voyageur infatigable, d’autres régions du monde (la Turquie, l’Espagne, la Tunisie, l’Allemagne,...).
À la suite de Gaston Vasseur, puis d’Armel Depoilly, il préside à la destinée des « P.P.V. ». Les membres de l’association se retrouvent chaque deuxième mercredi du mois, à Abbeville. Animateur sans relâche, il réalise de méticuleux enregistrements des auteurs présents. Pendant trois années (1986-1988), il présente une chronique radiophonique sur Fréquence Somme (radio locale abbevilloise), où sont rediffusées les histoires de ses amis picardisants.
Eugène Chivot devait décéder centenaire, le 23 avril 2001. Il fut également vice-président de la Société de Linguistique Picarde, à Amiens.