URL: https://linuxfr.org/users/patrick_g/journaux/cest-fini Title: C'est fini Authors: patrick_g Date: 2005年05月26日T19:15:43+02:00 Tags: Score: 0 Voilà. C'est presque fait. D'après tous les sondages qui convergent et s'amplifient depuis des semaines c'est le NON qui va l'emporter dimanche. Difficile d'analyser ce que je ressens vraiment. Un mélange de rage et de tristesse sans doute. Je me suis embarqué le mois dernier dans un éprouvant voyage au c1⁄2ur de la littérature concentrationnaire ("Les naufragés et les rescapés" de Primo Lévi, "L'écriture ou la vie" de Jorge Semprun, "La nuit" d'Elie Wiesel). J'ai même lu avec un sentiment d'horreur absolu le livre "Des voix sous la cendre" qui regroupe les divers témoignages des membres de l'impensable Sonderkommando d'Auschwtiz. Ces récits ont été retrouvés, cachés dans des bouteilles ou dans des boites, et enterrés à proximité des crématoires. Quand on émerge de ces livres on est anéanti mais on est aussi, très paradoxalement, fier de l'évolution de l'Europe tout au long des soixante dernières années. Après un monstrueux cataclysme, après un génocide industriel sans précédent dans l'histoire de l'humanité, après un maelström de douleur et de mort "ils" ont réussi à rebâtir. Les Européens de cette génération ont su reconstruire un espoir et l'incarner dans un lent processus. La paix est maintenant la norme. Le commerce et l'échange ont remplacé les revendications territoriales et les persécutions. Nous voyageons librement à travers toute l'Union et nous ne craignons plus pour nos vies ou nos biens. Mais au fil des ans les pionniers de cette courageuse reconstruction sont morts. Les témoins directs du génocide se font rares. Les générations ont changé. Le flambeau est maintenant passé entre nos mains. Est-ce que l'éducation que nous avons reçue a été suffisante pour nous faire prendre conscience de l'extraordinaire expérience historique que nous vivons ? De son caractère inédit et miraculeux ? Est-ce que nous savons encore d'ou nous venons ? Et surtout est-ce que nous aurons le courage de continuer dans cette voie ? D'oublier nos querelles, nos haines, nos égoïsmes, nos peurs pour essayer de vivre et de bâtir ensemble ? Finalement la réponse est non. Non, nous ne sommes pas capables de faire preuve de générosité envers nos frères européens plus pauvres, de compassion envers leur esclavage politique de cinquante ans. Le débat est resté ignominieusement focalisé sur "ce que ça va nous coûter". Non, nous ne sommes pas prêts à faire des compromis avec autrui alors que c'est le fondement même de la vie en société. Chacun est resté dans son monde. Ou plutôt dans sa représentation du monde. La droite souverainiste continue de s'enfermer dans son fantasme xénophobe d'indépendance nationale. La gauche radicale continue de saboter le progrès social réel en rêvant d'un illusoire grand soir révolutionnaire. Et les autres, la masse, se fout éperdument de tout cela du moment qu'elle peut continuer à regarder TF1 et à se bâfrer. C'est ça qui est le pire, le plus douloureux : Prendre conscience que c'est surtout moi qui ai été un imbécile, un aveugle historique. Avoir cru que nous avions changé l'histoire de l'humanité, que la réconciliation européenne et la construction commune d'une entité transcendant les nations était la démonstration qu'un autre monde était possible. Que nous avions ouvert un chemin vers une unification mondiale en acceptant de renoncer à nos haines et à nos petitesses. Qu'un processus séculaire était enclenché qui, sans détruire nos particularismes locaux, pourrait nous unifier tous sur des questions globales. Que l'Union Européenne était, profondément et consubstantiellement de l'inédit historique. Mais non, en dépit de mes espoirs dérisoires rien n'a changé. C'est toujours la même irrationalité et le même égoïsme. Irrationalité de ne pas comprendre qu'un NON dimanche tuera sans doute l'espoir européen pour notre génération. Que même l'acquis communautaire actuel est menacé par la paralysie institutionnelle d'une Europe à vingt-cinq membres. Qu'une fois l'échec constaté toute ambition politique réelle et novatrice sera morte. Qu'il ne nous restera plus que le jeu immémorial des intérêts particuliers. La victoire des catholiques intégristes polonais ou italiens, des souverainistes britanniques ou français. Le vieux jeu des nations. Retour au départ. Remise à zéro. Une vaste zone de libre échange, une monnaie, des normes économiques…rien de plus et pas de perspective réaliste d'aller plus loin. Certains diront peut-être que de toute façon l'enthousiasme européen était déjà agonisant. Que la capacité à faire des compromis et des sacrifices devait naturellement s'estomper auprès des générations n'ayant pas connu la guerre. Que la raison ne gouverne les peuples que lorsqu'ils sont en danger de mort et que l'absurdité et l'incohérence redeviennent des comportements habituels par la suite. Que c'est le cours naturel des choses que d'oublier et de recommencer. C'est peut-être vrai. Cela ne m'empêche pas de ressentir ce mélange de rage et de tristesse.

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