URL: https://linuxfr.org/users/octane/journaux/et-l-intelligence-humaine-alors Title: Et l’intelligence humaine, alors ? Authors: octane Date: 2025年09月22日T09:10:28+02:00 License: CC By-SA Tags: intelligence_artificielle, merdification, bullshit_jobs, grands_modèles_de_langage, c, dénonce et itil Score: 58 disclaimer : ce post pue la dépression. Si tu viens pour l’optimisme, t’es pas au bon guichet. A l'heure ou 80% des commentaires sur linuxfr parlent de l'IA ou sont rédigés par l'IA ou évoquent l'IA, je me suis interrogé sur l'intelligence humaine et l'intelligence qu'on peut apporter dans son boulot. Je me rappelle, il y a longtemps, on m’avait dit un truc du genre : "Fais de l’info, tu verras, c’est génial. Tu réfléchiras, tu seras pas juste un presse-bouton. Ton cerveau va vraiment servir à quelque chose." Et bordel... c’était vrai. Au début. Je découvrais des langages tous les mois, je développais des outils, je débuggais des trucs incompréhensibles, j’apprenais, j’étais en feu. Puis un jour j'ai failli devenir manager, mais j'ai réussi à m'échapper en changeant de boite et en restant développeur (youpi!). Et puis, il y eut cette entreprise. Un projet exceptionnel. Du C bas niveau, des protocoles industriels complexes, obscurs parfois, à décoder, à comprendre. Des bugs improbables, fascinants, qui exigeaient une attention fine, presque chirurgicale. Et des optimisations qui forçaient le respect, comme patcher l’allocateur mémoire pour gagner les 10% de perfs qu'ils manquent pour s'assurer qu'une synchro n'a pas besoin de lock pour gagner 20% en perf au global, tout en restant 100% fiable (si si). C’était exigeant, c’était dense, mais c’était exaltant. Je n’éprouvais même plus le besoin d’écrire du code en dehors du travail: la journée suffisait à nourrir l’esprit. J’étais intellectuellement comblé. Un moment rare. Précieux. Le genre de période ou tu peux rester jusqu'à 23h devant un dump hexadécimal et trouver ça génial \o/ Maintenant? Rien. Du vide. De l’ennui. 70 de QI. Des réunions stériles, des ateliers à animer, des experts auto-proclamés à écouter réciter des PowerPoint sans âme. On me demande d’analyser du vieux code (s'il était pas si vieux j'aurai dit qu'il était vibe-codé tellement il est laid), avec une doc à la ramasse ou tout simplement fausse. C’est moche, ça plante, ça pue l’usine à gaz bricolée par 3 générations de prestataires. Rien de valorisant. Rien de stimulant. Le seul conseil qu’on me donne face à un bug est d’ouvrir un ticket, ou de réclamer du matériel plus puissant (mais pourquoi??). La réflexion, l’analyse, la compréhension? Non merci. L’absurde a même pris des formes caricaturales : quatre heures de réunion sur la méthode ITIL v4 (WTF?? lol!!), et une inscription imposée à un séminaire intitulé "Low-code / no-code : comment créer de la valeur sans développeur" (des heures de bonheur je le sens). Ce qui me pèse le plus, ce n’est pas tant le manque de reconnaissance (auquel, avec le temps, on finit par être indifférent) mais l’absence totale de nécessité de penser. Je dis pas que je suis le plus malin, mais là, aucune intelligence n'est sollicitée. Je pourrais être remplacé par une IA ou un stagiaire : le résultat serait sans doute le même. Et paradoxalement, on me félicite. Parce que je rends mes livrables dans les délais. Parceque mon code compile. Parceque mon code se déploie. Parce que la documentation est à jour. Quelle victoire... J’ai recommencé à scroller github le soir, comme un ado qui cherche un sens à sa vie. J'ai commencé à documenter un truc qui me titille depuis longtemps sur la mesure de perf, histoire d’avoir l’illusion que mes neurones servent encore à quelque chose. Alors je te pose la question à toi, lectrice, lecteur qui me lit, peut-être dans la même lassitude silencieuse: Dans ton travail, as tu encore le sentiment d’exercer une véritable intelligence? Pas simplement celui de résoudre des tickets, ou d’interfacer un formulaire avec une base de données. Mais bien cette sensation rare, précieuse, d’avoir compris un problème de fond, d’en avoir extrait une solution élégante, inattendue, juste? Ce moment de clarté, où tout s’aligne, où l’on sent que quelque chose s’est éclairé? Histoire de savoir si c'est plutôt normal ou plutôt exceptionnel?

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