URL: https://linuxfr.org/users/m4rotte/journaux/claude-en-fait-trop Title: Claude en fait trop Authors: Marotte ⛧ Date: 2016年01月13日T20:08:33+01:00 License: CC By-SA Tags: collector Score: 46 La pale lueur d’un soleil de janvier dissimulé derrière un épais voile nuageux donnait à cet après-midi une ambiance cotonneuse et terne. La tristesse toute hivernale de cette météo avait fini d’achever le peu de motivation et d’entrain que Claude avait, dans un effort immense, rassemblé en se levant ce matin dans l’espoir de faire avancer ses projets en cours. Claude rêvassait devant ses écrans de supervision, desquels était absent toute alerte rouge qui aurait été source d’urgence à agir. Le système d’information tournait sans accro, les traitements s’enchaînaient avec la régularité d’un coucou suisse. Claude constatait distraitement la faible activité de sa boîte mail, s’interrogeait sur la pertinence d’aller boire un douzième café et observait du coin de l’œil sa jolie collègue, qui tout aussi désœuvrée que lui, le nez plongé dans son smartphone ne troublait guère la quiétude de cette fin de journée. Un jour lisse et calme comme un dimanche de Pâques qui aurait lieu un quinze août. Après quelques minutes de réflexion Claude s’était sans surprise rendu une nouvelle fois à la machine à café, bien qu’il fût toujours aussi peu motivé à faire quoi que ce soit de productif il se disait avec une sorte de joie enfantine que ce gobelet en plastique lui donnait tout de même une image presque studieuse auprès de ces collègues qui passaient à côté de lui en quittant le bureau, les uns derrières les autres. Une souris dans une main et sa boisson chaude dans l’autre il se dit qu’il ressemblait trait pour trait à un architecte Java en pleine réflexion. C’est légèrement désabusé que Claude, pourtant aguerri à la procrastination, se rendit compte qu’il avait fait le tour des activités inutiles à sa disposition. Même pas un troll à nourrir. Claude commença à réfléchir à une occupation mais cette activité intellectuelle soudaine lui sembla instantanément très fatigante. Il était piégé, il n’avait même plus la force et la motivation nécessaires pour chercher une activité inutile, il venait d’atteindre le stade ultime du désœuvrement : le vide cérébral absolu. Cette pensée provoqua rapidement chez Claude un sentiment de satisfaction, celui que l’on éprouve lorsque l’on passe une nouvelle étape dans sa vie, il n’était plus un simple procrastinateur comme tant d’autres, il était devenu une sorte de légume qui respire, qui émane autant de force vitale qu’une chaise à roulettes. Cependant il restait encore à l’étage un petit groupe d’employés zélés pour troubler la plénitude amnésique de Claude. Plus qu’une dizaine de minutes avant que tous ces pénibles aient quitté le bureau. Claude devait faire preuve de patience, il était bien sûr agacé du fait de devoir patienter, il s’agissait après tout d’une certaine activité que celle d’attendre, mais un regard sur la pendule en bas de son écran lui permis de constater qu’il lui restait moins de deux heures à tuer. Il y arriverait, il était Claude, connu sous le sobriquet de super-faignant, un glandeur de compétition, capable de ne rien faire pendant de longues heures et ceci sans se fatiguer. L’idée d’une fédération mondiale des tire-au-flanc pour unir tous les flemmards de cette planète commença à germer dans son esprit, Claude nota dans un coin de sa tête qu’il devrait un jour penser à inscrire ça sur sa liste de choses à faire plus tard. Sa réflexion fût interrompue par l’arrivée de M. Leblanc, le chef de Claude, dans son bureau : « Dites-moi Claude, qu’avez-vous pensé de la mise en production de cet après-midi ? » Claude, prenant un air concerné, s’interrogea afin de savoir à quoi M. Leblanc pouvait bien faire allusion. Ce dernier devait parler de la mise à jour du logiciel iSlave pour les ressources humaines, cela évoquait vaguement quelque chose à Claude, il se rappela de ce que ses collègues lui avaient dit plutôt dans la journée : « Ils vont patcher cette bouse d’iSlave c’est pas trop tôt ! ». Claude ne savait rien de cette mise en production mais il savait quoi répondre au décideur pressé qu’était M. Leblanc : « Je pense que la cohésion sans faille de toute l’équipe ainsi que notre rigueur, tant sur le plan technique que fonctionnel, a encore une fois permis de réaliser cette action complexe de façon optimale. Votre idée brillante d’établir une méthodologie conforme à ITIL porte enfin ses fruits ! ». Il n’en fallut pas plus à M. Leblanc pour émettre un rictus qui ressemblait presque à un sourire et souhaiter la bonne soirée à Claude en partant d’un pas léger. « Finalement cette journée fût tout de même pas mal chargée. » se dit Claude, satisfait de voir que dehors il faisait nuit. Cela signifiait que l’heure de sa libération approchait. Il se jura de prendre soin de ne pas travailler autant demain. Claude faisait partie des personnes au fait du danger et des ravages provoqués par le burn-out. Il avait déjà lui-même faillit se retrouver dans cet état un jour où n’étant pas pleinement en possession de ses moyens il avait par mégarde, par inattention, travaillé deux heures entières sans prendre une seule pause. À l’heure pile à laquelle il devait quitter son poste Claude avait déjà enfourché sa trottinette et filait en slalomant entre les piétons tout en sifflotant un tube de Justin Bieber. Il allait enfin pouvoir ne rien faire chez lui.