URL: https://linuxfr.org/users/legranblon/journaux/mercredi-fiction Title: Mercredi fiction Authors: legranblon Date: 2019年12月11日T12:24:35+01:00 License: CC By-SA Tags: fiction, surveillance, vulgarisation, gafam et analogies Score: 28 – Ne te bile pas, il a sa dose. On peut causer tranquillement : j’ai une petite recette de cookie chargé au stilnox qu’il semble affectionner particulièrement. – Je n’en peux plus. Avoir ce gars à regarder par‐dessus mon épaule en permanence chez moi, je peux plus... Ça partait bien, pourtant, il est sympa. Mais il y a cette sensation d’être épié tout le temps... Je ne m’y fais pas. Je ne me vois pourtant pas reprendre tout ce qu’il gère pour moi. Il m’arrive de lui demander de ne pas m’épier, ça ne marche pas. Ils doivent avoir des instructions : il se met en retrait et appelle trois collègues, lui reste dans l’entrée de la maison et ses collègues se placent devant les fenêtres avec une caméra thermique chacun... Et je n’ai pas accès aux commandes des volets roulants . ... Mais comment bordel ? Comment a‐t‐on pu en arriver là ? – ... À cette époque, on avait besoin d’un service. Vitetbien le rendait, vite... et bien. L’agence était sympa, avec une devanture très sobre ; limite tu aurais pu passer devant sans voir que c’était une boutique. Un peu spéciale, je te l’accorde. Tu rentrais, tu ressortais, il était normal de ne pas avoir payé. Pas courant. Et sympa les gens avec ça. Tu penses bien que le bouche à oreille a fait son effet, rapidement. Je n’ai pas tous les détails en tête mais les boutiques ont fleuri jusque dans les coins les plus reculés du monde. Un souci avec l’administration ? Ils te sortent plein de réponses, te trient le tout et te dégagent du lot les plus pertinentes, et ça pour beaucoup plus de domaines que ce que tu peux imaginer ! Bon, ils glissent bien entre les lignes quelques réclames, mais comme la devanture, tu vois, simple, pas prise de tête. Peu à peu, ils ont renforcé les équipes. On a pu déposer des photos, des vidéos, des documents, du courrier... Les personnes à l’attention desquelles tu destinais ceci n’avaient qu’à passer à leur boutique et ils avaient l’info qui avait été dupliquée, transmise et archivée — _a minima_. Leur service était largement plus fiable que ce que tu aurais pu monter toi‐même avec des potes, ou que ce que n’importe quelle autre boîte aurait pu proposer à grande échelle. Forcément tout le monde s’est rué dessus . Étonnamment, leur organisation a tenu la charge sans problèmes majeurs. Il y a bien eu quelques petits couacs, mais rien comparé à la concurrence, rien mis en regard des services rendus. Ils ont ensuite passé le braquet supérieur, laissant la concurrence sur place : toujours sur la base de quelque pubs bien placées, ils ont proposé des salles de conférences, des outils pour bosser en groupe, s’installant stratégiquement à la fois au plus près des particuliers que des entreprises, avec bien entendu du personnel... quoi ? – (chuchottement) je crois qu’il a bougé ! – Arf ! Ça arrive, pas de souci, tout le monde bouge en dormant ! Ils se sont donc installés au plus près des particuliers et des entreprises, en mettant leur personnel maison à disposition pour fournir les services de base, tant et si bien que même des services d’états ont utilisé ces moyens. Il y a bien eu quelques voix pour dénoncer le traquenard, au début du processus rien de tout cela n’était évident, donc personne n’a écouté. Ensuite, il était trop tard. Le point de non‐retour était déjà passé lorsque Vitetbien a proposé aux petits (aux moyens et aux gros aussi, tant qu’à faire) commerces de leur refaire gratos non seulement la devanture mais aussi l’intérieur de la boutique, la comptabilité, la gestion, les statistiques, et plus si affinités. La petite contrepartie à ce paquet affriolant était l’acceptation de la présence permanente dans l’entreprise intéressée d’une ou plusieurs personnes de chez Vitetbien. Au début, il faut bien avouer que ces personnes ne faisaient pas grand‐chose en dehors de dire bonjour et au revoir de la part de Vitetbien. Peu à peu, elles ont été munies de crayons et calepins, notant qui venait, quand, les conversations avec les vendeurs, leur temps de présence, centres d’intérêt... Tu as bien remarqué que dans les magasins quels qu’ils soient aujourd’hui, ces scribes et acolytes sont organisés et en quantités suffisantes pour que rien de nos comportements, activités et besoins ne leur échappe. Il ne leur restait plus qu’à proposer aux particuliers de leur gérer leur quotidien. Au début, ils ont proposé de mettre une personne qui gèrerait des broutilles : indiquer la température intérieure, extérieure, allumer, éteindre les lumières et la télé pour toi, verrouiller la porte quand tu pars... Puis sont venues des choses un peu plus élaborées comme faire les inventaires des denrées, passer les commandes de courses et les faire livrer, te choisir de la musique, un film, faire le tri des informations selon tes envies. En somme, gérer la logistique familiale ou personnelle quoi. Quelques personnes ont ainsi succombé au désir d’avoir un collaborateur de chez Vitetbien chez eux pour une somme somme toute modique. Passant sur le fait que toutes les activités du foyer sont minutieusement collectées et étudiées, il est avéré désormais que ces gens ne gèrent pas que les affaires du foyer : qui vient, quand, combien de temps, ce que ces personnes font au domicile, de quoi elles discutent, si elles disposent des services de Vitetbien, tout ça aussi fait l’objet d’études de la part de ces derniers. Grâce à ces informations, il leur a été simple d’envahir de plus en plus de foyers pour en arriver à ce que l’on connaît aujourd’hui. Bien entendu, Vitebien a des accointances avec des enseignes particulières, tu t’es bien rendu compte que les courses ne sont pas faites au hasard... Nous avons tout de même la chance que la collecte de données soit faite par des humains, je pense que malgré tout, pas mal de petits trucs leur passe sous le nez ! – OK, je pige un peu mieux... Mais on fait comment maintenant ? – ... La nature a horreur du vide, et, le jour où Vitetbien tombe, il y aura plein de monde pour sauter sur la place toute chaude. On parle bien ici de Cornedebouc, Petitdoux, Granny, Nil, Liéavec et certainement pas mal d’autres un peu en dehors de la zone éclairée. La solution, tu l’as donnée toi‐même, ça a un coût, mais si assez de gens se passaient de leurs services, tout le monde s’en porterait mieux. L’effort est global et lourd, c’est malheureusement l’unique voie viable à mon sens. En attendant, parles‐en autour de toi, tu verras, tu n’es pas si seul, investis dans des commandes de volets sur lesquelles tu as la main, et romps ton contrat sans signer chez une filiale ou un concurrent. – ... Mouais ! ...

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