URL: https://linuxfr.org/users/khrys/journaux/libre-est-queer Title: Libre est Queer Authors: Khrys Date: 2025年07月10日T19:42:16+02:00 License: CC By-SA Tags: libre, copyleft, intelligence_artificielle, capitalisme, sras, gpl et entrouvert Score: 8 Pas besoin de réfléchir des heures pour se convaincre que la philosophie du libre n'est pas quelque chose qui remet frontalement en cause la société capitaliste. Il est assez fréquent, même, que l'on reproche aux libristes (car c'est bien connu, « les libristes » c'est comme « les femmesTM », c'est un bloc monolithique sans différences ni individualités) d'être plus libéraux (voire libertariens) que libertaires. Les licences libres ne pourraient pas exister hors du cadre du système capitaliste - tout simplement parce que, hors de ce cadre, les licences tout court n'existeraient probablement pas : elles n'auraient pas lieu d'être. C'est l'une des raisons pour lesquelles je ne suis pas fan des « licences anticapitalistes ». Pour une autre raison, voir un peu plus loin. Les licences libres, c'est plutôt quelque chose qui cherche à subvertir, en le détournant, l'un des outils du capitalisme pour en faire quelque chose de bénéfique pour la société (les gens, les utilisateurices). Les licences copyleft ont été créées pour subvertir le copyright - ce principe absolument absurde si l'on y réfléchit un peu, qui consiste à définir un droit de copier (c'est-à-dire, plus exactement : une interdiction de copier lorsque ce droit n'est pas satisfait). Alors que la copie, avec ou sans modifications, c'est la base de l'apprentissage et de l'évolution (`
`ce n'est pas les LLM qui me contrediront``) : la copie, c'est la vie ! Et comme vous le savez aussi bien que moi, le copyleft n'est pas non plus une autorisation à faire tout et n'importe quoi, c'est quelque chose pour se défendre contre les grands prédateurs de la « Big tech ». Paradoxalement, ce sont des libertaires qui souhaiteraient mettre en place des licences plus restrictives, tout particulièrement au niveau des usages - sous le motif qu'iels ne souhaitent pas que les techbros fachos puissent se servir de leur code. Cela peut s'entendre. Sauf que ça ne marche pas comme ça. De telles licences, non seulement sont plus fragiles, mais risquent de rater leur objectif : nuisant à celleux qui en auraient vraiment besoin tout en restant inefficaces contre les grosses entreprises et leurs armées d'avocats. Quand on voit qu'[il s'en est fallu d'un cheveu pour qu'un éditeur de logiciel libre, Entr'ouvert, gagne contre Orange](https://videos.capitoledulibre.org/w/bUDTLDytK5G5F7DXpm9xnV), je n'ose même pas imaginer ce que ça aurait donné s'ils avaient utilisé des licences moins robustes[^1]. Cela m'a fait penser (parce que j'ai l'esprit un peu tordu) à l'apparente opposition[^2] entre deux courants du féminisme que j'apprécie tout particulièrement car ils sont anti-essentialistes et radicaux (au sens où ils s'efforcent de penser les problèmes à la racine) : le [féminisme matérialiste](https://fr.wikipedia.org/wiki/Féminisme_matérialiste) et le féminisme [queer](https://fr.wikipedia.org/wiki/Théorie_queer). Les matérialistes combattent frontalement le patriarcat. Les queer cherchent plus à le subvertir de l'intérieur. Pour moi, promouvoir les licences libres est une attitude [queer](https://www.scienceshumaines.com/la-theorie-queer-une-entreprise-de-subversion-radicale_fr_45502.html). On ne rejette pas le système, on cherche à le hacker, le subvertir, l'adapter à nos besoins. C'est une stratégie de l'ici et maintenant, une lutte de l'intérieur du système. Car c'est tout de même assez tordu (queer) de résister aux licences capitalistes en inventant de nouvelles licences capitalistes, tout particulièrement celles qui sont contaminantes ! Ce qu'on appelle la « philosophie du Libre » remet en cause l'idéologie dominante en mettant en avant le partage plutôt que la bunkerisation des outils et des connaissances. Mais cela ne cherche pas particulièrement à remettre en cause le capitalisme. D'autant qu'il y a chez certains libristes une fascination de la tech qui peut les rendre aveugles à certains récifs : hier la blockchain, aujourd'hui les SRAS[^3]. Et je ne parle même pas de celleux qui préfèrent parler d'Open Source plutôt que de Libre[^4]. La philosophie du Libre prioritise « la liberté » des utilisateurices avant tout autre chose (et certains diront même : à l'exclusion de tout autre chose). C'est à la fois peu et beaucoup. Ce qu'il faut garder à l'esprit, c'est que nous sommes toustes l'utilisateurice de quelqu'un d'autre. Il n'y a pas, d'un côté, les Architectes (les développeureuses) et, de l'autre, les Utilisateurices. Plus la technique, plus le code, sont complexes, plus cela crée des strates d'utilisateurices. Nous sommes toustes inderdépendantes les unes les autres et ce que dit le Libre, c'est qu'il faut que toutes ces strates nous laissent libres : d'étudier, reproduire, modifier, retransmettre, avec ou sans modifications. Or concernant les SRAS - tout au moins ceux dont on ne maîtrise pas l'ensemble des données d'apprentissage, quelles que soient les strates supérieures, on reste l'utilisateurice d'un modèle qui ressemble plus à une boîte noire qu'à autre chose. Et ça, c'est dangereux, non seulement en termes de liberté, mais aussi en termes de sécurité et d'autonomie. Alors restons subversif·ves. Cultivons nos propres outils. Forgeons ceux dont nous avons *vraiment* besoin. Refusons les gadgets écocides des techbros. Ne nous laissons pas séduire par les bonimenteurs, par cette *hype* autour de l'« IA » qui tend à nous faire croire que les outils d'extrusion de textes synthétiques (*synthetic text extruding machines*[^5]) sont autre chose que ce qu'ils sont : des machines à compléter du texte en fonction des occurrences les plus probables. Ce n'est pas grave de ne pas faire comme tout le monde. Au contraire, c'est ce qui nous définit et fait notre force. Restons libres. Restons queers. [^1]: Voir aussi ce que j'en dis [ici](https://khrys.eu.org/conferences/luddisme/) (dernier paragraphe). [^2]: J'aurais tendance, en ce qui me concerne, à parler plutôt de complémentarité. [^3]: Systèmes Résultant d'Apprentissage Stochastique. Voir [ce billet sur Linuxfr](https://linuxfr.org/users/khrys/journaux/l-ia-est-elle-compatible-avec-le-libre) ainsi que ma [conférence aux JDLL 2025](https://khrys.eu.org/conferences/ia-libre-féminisme/). [^4]: Quelque part, l'Open Source a été créée pour subvertir la subversion, la faire rentrer dans le rang (du capitalisme). [^5]: Expression tirée de [The AI Con](https://thecon.ai/). Si vous n'avez pas encore lu ce bouquin, lisez-le, c'est d'utilité publique.

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