URL: https://linuxfr.org/users/gouttegd/journaux/de-l-inanite-des-solutions-de-travail-in-da-cloud Title: De l’inanité des solutions de travail in-da-cloud Authors: gouttegd Date: 2020年12月17日T02:20:20+01:00 License: CC By-SA Tags: Score: 58 ’jour Nal, Depuis le début de l’épidémie de SARS-CoV-2, comme probablement pas mal de monde, je suis passé au télétravail (à 100% d’avril à juin, puis à 50% depuis — je passe la moitié de mon temps de travail au labo, l’autre moitié chez moi devant mon ordinateur personnel). Ce journal est destiné à ~~évacuer ma frustration~~ illustrer l’importance d’impliquer les utilisateurs dans le choix des outils de télétravail, en racontant mon expérience personnelle avec les outils choisis par la direction de l’institut de recherche où je travaille. ## Le besoin qu’il fallait combler Je ne demandais pas la lune, franchement. Tout ce dont j’avais besoin était de pouvoir accéder, à partir de mon PC personnel chez moi, à mes fichiers de travail stockés sur ma machine professionnelle au labo (accès en lecture *et* en écriture), *si possible* de façon simple, genre sans avoir besoin de télécharger individuellement chaque fichier depuis une interface Web. À noter, mon dossier utilisateur sur ma machine professionnelle est en fait un montage réseau, donc en réalité mes fichiers sont *déjà* stockés sur un serveur sur le réseau local de l’institut. Du coup, tout ce qu’il aurait fallu c’est trouver un moyen de rendre d’une façon ou d’une autre ce serveur accessible depuis l’extérieur du réseau local, après authentification appropriée bien entendu. En 2020, à l’heure du CloudTM, du ServerlessTM, du WaaSTM (Whatever-as-a-ServiceTM), du Plus-personne-ne-stocke-ses-données-sur-sa-propre-machine-tout-est-dans-le-cloudTM, je ne pense pas que ce soit trop demander, ça devrait être un problème résolu depuis longtemps, pas vrai ? ## La « solution » officielle La méthode proposée par le service IT de l’institut s’appelle Citrix Workspace. Et attention, on n’est pas sur un truc de hippies barbus, c’est une solution professionnelle de qualitay, que l’institut a payée cher (combien exactement, je ne sais pas, mais la direction a bien pris soin de nous faire savoir que la mise en place de cette solution était le résultat d’un « effort financier considérable »). Le principe (en théorie) est de permettre à l’utilisateur d’accéder à son propre poste de travail professionnel, avec tous les logiciels qui y sont installés et avec tous ses fichiers de travail, depuis n’importe quelle machine. Soit via une interface web (annoncée comme fonctionnelle mais « offrant une expérience utilisateur plus contrainte », quoi que cela puisse vouloir dire), soit via un client lourd. Le client lourd n’est évidemment pas libre, mais il a au moins le bon goût d’être disponible pour GNU/Linux et même pas seulement en 32 bits, alors on ne va pas être trop exigeant... L’installation est un simple dézipage, par contre je ne détaillerai pas la configuration du bouzin qui est une vrai galère, la documentation disponible pour la version GNU/Linux étant, euh... bon ben au moins il y a une documentation, quoi — bon elle est vide de contenu utile, mais enfin elle existe, qu’est-ce que vous voulez de plus à la fin ? Allez, juste pour illustrer : La configuration du client sous GNU/Linux a impliqué, entre autres, de lancer un client sur une machine Windows (pour lequel la documentation ne manque pas, évidemment) afin de récupérer un fichier de configuration qui puisse servir de modèle pour écrire le fichier de configuration dont le client GNU/Linux a besoin (et qui n’est décrit nulle part). Il a aussi fallu deviner que le script à lancer pour démarrer le client n’est pas celui qui s’appelle `start_desktop.sh`, mais celui qui s’appelle `selfservice` (« bon sang mais c’est bien sûr, c’était pourtant évident ! »). Dernier détail amusant, à côté du script `selfservice` se trouve un autre programme appelé `selfservice_old`... Cela montre bien tout le sérieux de Citrix, qui manifestement utilise le système de contrôle de version `CP.OLD` qui comme chacun sait a largement fait ses preuves dans le monde professionnel, contrairement aux systèmes primitifs comme Git ou Mercurial que s’obstinent à utiliser les hippies du logiciel libre. Passons... Une fois configuré, le client se lance et semble fonctionner correctement. Sauf que... Rappelez-vous, le principe annoncé était de me permettre de me connecter à *mon* bureau professionnel, avec *mes* logiciels et *mes* fichiers (ce dont j’ai besoin pour bosser, quoi). Et bien non ! J’ai accès à *un* bureau, mais ce n’est certainement pas le mien. Un indice qui ne trompe pas : mon ordinateur professionnel est un Mac tournant sous Mac OS X, le bureau virtuel auquel Citrix Workspace me donne accès est un Windows. Alors certes, de mon point de vue Max OS X ou Windows, c’est kif-kif bourricot, mais quand même, j’arrive à faire la différence entre les deux... En fait, Citrix Workspace me donne accès à un bureau « générique », où ne sont installés que les logiciels qui dans l’esprit des décideurs pressés sont ceux dont peut avoir besoin quelqu’un qui travaille sur un ordinateur. À savoir Word, Excel et Powerpoint. Et c’est tout. Je vous ai dit que j’étais biologiste ? Ce que je fais normalement sur mon ordinateur, c’est de l’analyse de clichés de microscopie, de la manipulation de séquences d’ADN, des analyses statistiques (*pas* avec Excel, Dieu m’en garde !)... Certes, tôt ou tard je vais écrire un papier pour rendre compte de mes recherches, et je *peux* éventuellement faire ça sous Word (pas mon premier choix mais bon, au moins ça fait le job), mais ça ne représente qu’une toute petite partie de mon travail. Bonne nouvelle quand même, sur ce bureau virtuel j’ai accès à mes fichiers (ceux stockés sur le réseau de l’institut), ce qui comme expliqué dans la section précédente est la seule chose dont j’avais réellement besoin — les logiciels pour *manipuler* ces fichiers, je les ai déjà sur ma propre machine, ce sont tous des logiciels libres multi-plateformes. Le gag ? Les fichiers ne sont accessibles que *depuis le bureau virtuel*. Impossible de les en faire sortir, d’y accéder d’une quelconque manière depuis la machine hôte. Il y a bien une option permettant théoriquement de faire apparaître un dossier de la machine hôte comme un disque virtuel sur le Windows invité, sauf que... ça marche pô ! Autrement dit, la jolie solution officiellement proposée par le service IT, outre qu’elle est d’une complexité démente et totalement surdimensionnée (tout ça pour permettre d’utiliser Word/Excel/Powerpoint, alors même que notre licence Office nous donne déjà accès à Office365 en ligne...), et outre le fait qu’elle a probablement coûté une fortune... ne fait pas la *seule* chose qu’il fallait absolument qu’elle fasse ! ## Une autre solution semi-officielle Comme je viens de le mentionner, tout le monde dans l’institut a une licence Office365, qui outre l’accès aux versions en ligne de Word/Excel/Powerpoint nous donne également un espace OneDrive/Sharepoint. Accéder à un espace OneDrive/Sharepoint depuis GNU/Linux, je sais faire ça avec [davfs2](http://savannah.nongnu.org/projects/davfs2), ça demande [un peu de bidouillage](https://pypi.org/project/incenp.davpoint/) pour l’authentification mais ça marche. Problème 1 : on n’a pas le droit de stocker nos fichiers professionnels sur le OneDrive, d’après la politique de l’institut. En gros, on a un espace OneDrive parce que ça vient automatiquement avec la licence Office365, mais on n’est pas censé s’en servir. Parce que vous comprenez, c’est stocké chez Microsoft, du coup ça pose des problèmes de confidentialité, on ne sait pas ce que Microsoft fait avec nos données, imaginez qu’ils les refilent à un labo américain c’est pas cool quand même... Pardon ? Oui, tous nos mails sont gérés par Office365 et on utilise Microsoft Teams pour le chat et la visio-conférence, mais ça n’a rien à voir c’est pas pareil, et oui Citrix c’est aussi une boîte américaine mais c’est pas pareil je vous dis... (C’est pour ça que j’appelle ça la solution « semi-officielle » : ça n’utilise qu’un outil officiellement mis à ma disposition par l’institut, mais que je n’ai officiellement pas le droit d’utiliser.) Bon, admettons qu’on contourne le problème 1 en s’en foutant complètement. Faisable, il suffit de pas être idiot au point d’aller se vanter sur un site web à large audience qu’on viole délibérément la politique IT de son employeur.[^1] Problème 2 : pouvoir accéder au OneDrive depuis GNU/Linux, c’est bien, mais pour que ça serve à quelque chose encore faut-il que je puisse aussi y accéder depuis mon poste professionnel pour y synchroniser mes fichiers. Et là, c’est le drame : le client OneDrive pour Mac OS X (le client officiel de Microsoft, hein, pas un logiciel libre bricolé à la va-vite par un hippie)... ne fonctionne simplement pas du tout. Non, je ne trolle même pas (franchement, je préférerais). Le programme crashe immédiatement dès son lancement. Systématiquement. J’ai essayé de rapporter le bug à Microsoft en laissant un commentaire sur l’Apple Store, qui n’est sans doute pas adapté pour ça mais c’est la seule méthode que j’ai trouvée vu que la seule méthode proposée par Microsoft pour signaler un bug est d’utiliser l’option *Signaler un problème* disponible dans le menu d’aide de l’application... Tu fais comment quand ton application ne survit même pas assez longtemps pour afficher une fenêtre, abruti ? Ah si, j’ai aussi essayé de [passer par uservoice.com](https://onedrive.uservoice.com/forums/913525-onedrive-on-mac/suggestions/39908728-onedrive-app-killed-as-soon-as-it-is-started), le forum utilisé par Microsoft pour recueillir les suggestions des utilisateurs, sans plus de succès. Au moins une autre personne [a tenté la même chose](https://onedrive.uservoice.com/forums/913525-onedrive-on-mac/suggestions/34303243-mac-os-onedrive-app-updated-on-8-may-2018-keeps-cr) et n’a pas eu plus de chance que moi. Du coup, si je voulais utiliser OneDrive sur mon poste professionnel, il me faudrait passer par l’interface Web, ce qui empêche toute synchronisation automatique : chaque fois que je modifie un fichier sur ce poste, il me faudrait re-déposer la nouvelle version sur le OneDrive, et dans l’autre sens, après avoir modifié ce fichier chez moi il me faudrait, de retour au labo, télécharger la version modifiée depuis le OneDrive... Merci Microsoft, mais non merci, en 2020 je n’appelle pas ça une solution viable. ## La vraie solution pas officielle qui fonctionne En un mot : Nextcloud. Il se trouve que je suis le genre de geek à avoir un serveur perso sur lequel tourne depuis plusieurs années une instance Nextcloud. Plusieurs dossiers de mon ordinateur personnel sont déjà automatiquement synchronisés avec ce serveur via le client Nextcloud desktop. À partir de là, rien de bien compliqué. Le client Nextcloud est aussi disponible pour Mac OS X, et contrairement au client OneDrive, il fonctionne. (Bon, je suppose que je ne devrais pas être trop dur avec OneDrive... Après tout, on ne peut pas raisonnablement attendre d’une petite startup comme Microsoft d’être au même niveau qu’un géant du logiciel comme Nextcloud GmbH.) Du coup, deux synchronisations plus tard (depuis ma machine professionnelle où je viens d’installer le client Nextcloud vers mon serveur, puis depuis mon serveur vers ma machine personnelle), j’ai accès à mes fichiers et je peux travailler normalement depuis chez moi. Mes modifications locales sont répercutées de façon transparente sur mon serveur, qui les répercute à son tour sur ma machine professionnelle (ou inversement). Ce n’est peut-être pas la solution la plus élégante, ce n’est peut-être pas aussi classe qu’un *bureau virtuel*, mais ÇA JUSTE MARCHE et ça remplit exactement le besoin.[^2] Un besoin en fin de compte pas bien sorcier, que les décideurs pressés de mon institut n’ont simplement jamais pris le temps d’essayer de comprendre avant de nous imposer leur « solution » clef-en-main complètement pas adaptée. À aucun moment la direction n’a consulté les chercheurs pour nous demander de quoi avions-nous besoin exactement. Je suppose qu’ils se sont simplement dit « il faut qu’on permette à nos chercheurs de faire du télétravail », du coup ils ont tapé « solutions de télétravail » dans Google et ils ont cliqué sur *I’m feeling lucky*... ## Conclusion Je remercie les développeurs de logiciels libres grâce à qui je peux travailler normalement aujourd’hui. Je maudis à parts égales : les éditeurs de solutions propriétaires qui ne servent à rien (Citrix) ou qui ne fonctionnent pas et ne permettent même pas de remonter un bug (Microsoft) ; et ceux qui choisissent d’utiliser les solutions propriétaires en question sans même se demander si c’est utile, du moment que ça coûte un max de thunes pour bien montrer qu’on a pris le problème au sérieux. [^1]: Ah zut... euh, LinuxFR.org, c’est « à large audience » ou pas ? Je demande pour un ami. [^2]: Et en plus, mon serveur est hébergé en Europe, donc les données ne sont pas stockées sur le sol des méchants zétats-unis et de leurs sociétés en lesquelles on ne fait pas confiance-enfin-si-mais-non.