URL: https://linuxfr.org/users/deber/journaux/la-tentation-de-l-edition
Title: La tentation de l'édition
Authors: Denis Bernard
Date: 2020年12月17日T23:46:37+01:00
License: CC By-SA
Tags: édition
Score: 43
Depuis la fin de l'imprimerie au plomb, bien des informaticiens se sont trouvés à faire de la composition typographique. Comme codeurs publiant sur une forge logicielle, ils produisent une documentation technique et certains d'entre eux deviennent auteurs d'ouvrages pour les professionnels. Avoir déjà mis un pied dans les métiers du livre peut conduire à gravir la marche finale. Est-ce à notre portée ? Ce [journal](https://linuxfr.org/users/ysabeau/journaux/des-livres-pour-la-fin-de-l-annee) m'a conduit faire celui-ci.
`` Suite à un accident de la vie, je me suis retrouvé en état d'invalidité partielle. Ce fut l'occasion de goûter au fruit défendu. ``
J'ai fait le stage qui va bien pour les créateurs d'entreprise. C'est vraiment quelque chose que je conseille de faire car ça peut vous dissuader de faire le grand saut. Vous allez y apprendre des tas de choses que vous n'imagineriez pas exister. Même si vous aviez été cadre dans une entreprise. Vous n'y apprendrez pas tout, loin de là ! Notre législation est si changeante que ce qui est vrai dans la tête du formateur ne l'est déjà plus au JO. Et puis, absorber en une semaine l'intégralité de la fiscalité, de la comptabilité, du marketing, du droit des sociétés, du droit du travail... c'est copieux et perturbant.
Avant que de plonger dans le grand bain, j'ai choisi la pataugeoire. Un GAFA me tendait les bras : je n'aurai pas à avancer un seul dollar, monsieur GAFA se chargera de tout (imprimer, commercialiser et livrer) et me reversera une coquette commission sur les ventes. Les chiffres de vente seront visibles en temps réel et les gains tomberont comme des petits pains chaque mois sur mon tout nouveau compte bancaire "pro". La vérité m'oblige à dire que ce n'était pas du pipeau. Je n'ai eu qu'à me louer de cette bonne fortune ! (voir [ce commentaire](https://linuxfr.org/nodes/122570/comments/1834120) dans le journal en référence.) Peu de temps après, monsieur GAFA a cessé cette offre aux éditeurs professionnels pour la réserver aux seuls auto-édités. Je n'ai pu donc ne faire affaire avec lui que pour un seul livre.
Pour ce premier titre, j'avais choisi un auteur tombé dans le domaine public. Il avait connu la gloire en son temps mais son œuvre était peu mise en valeur par sa maison d'édition vieillissante. Je n'avais donc pas d'auteur à gérer (le calcul des droits d'auteur et de la fiscalité afférente est dantesque !).
L'ouvrage était court et fut rapide à saisir au clavier. J'ai fait ce choix mais il y avait l'option de la reconnaissance de caractères ou celle du fac-similé. J'ai exclu l'OCR car je craignais de féconder plus de coquillages qu'en saisie intégrale manuelle. Après coup, je n'en suis plus si sûr car j'ai eu tendance à oublier des paragraphes entiers... Au final, j'ai passé plus de temps à corriger qu'à la frappe ! La seconde option, le fac-similé, était exclue car cela aurait été de la contrefaçon. Mais, clairement, le choix de l'édition en fac-similé me semble sensé quand c'est légalement possible. Il suffit d'avoir un exemplaire en bon état et un prestataire le scannera. Ce n'est pas si cher.
Un livre c'est un objet fabriqué industriellement mais conçu artisanalement. Si vous n'êtes pas bon dans la conception, vous ne le vendrez pas bien et passerez pour un charlot. La facture de l'imprimeur sera pourtant la même que ce soit une édition soignée ou bâclée.
J'ai fait le choix de la stack LaTeX et PostScript. Je connaissais déjà pas trop mal LaTeX et l'excellent éditeur LyX (voir [ce journal](https://linuxfr.org/users/deber/journaux/latex-sans-douleur)). Mais la stack LaTeX est activement maintenue et j'ai eu à faire un gros effort de mise à jour. Pour les figures graphiques, la seconde édition de "The LaTeX Graphics Companion" m'a été plus qu'utile. J'avais de vagues notions de PostScript (ce langage qui a vraiment lancé la bureautique via son interpréteur dans les premières imprimantes) mais j'avais sous-estimé son héritier qu'est cet autre langage à balise : le PDF. (Sachant qu'il peut embarquer des graphiques PostScript, ce qui m'était indispensable.)
Le PDF est la _lingua franca_ du monde de l'édition. Il est vu communément comme une boite noire. Ce n'est pas grave si l'on utilise les logiciels propriétaires des métiers du livre. Le clickodrome est bien rodé et l'on peut vivre dans une béate ignorance. Mais, ayant fait un choix logiciel osé, j'avais à en apprendre un peu plus. Le PDF étant standardisé, il n'y a qu'à lire les specs pour tout comprendre. Trois semaines plus tard j'étais un peu moins ignare et je commençais à comprendre deux trois bricoles des options des clickodromes. Ça m'a fait mal à la tête mais ce ne fut pas du temps perdu.
Une fois la première mouture de vos PDF (couverture et texte) achevée, il est possible d'en faire imprimer quelques exemplaires à prix modique chez l'un de ces nombreux imprimeurs en ligne pour les auto-édités. Là, débute la seconde phase : la relecture.
En effet, même avec la plus grande vigilance, vous allez faire des erreurs de saisie, d'orthographe, de composition. Certaines vous sauteront aux yeux immédiatement à réception de cette première version papier mais bien d'autres vous demeureront invisibles. Alors il convient soit de payer un correcteur professionnel (ce qui est onéreux) soit de mettre à contribution votre entourage. Il y a des limites aux bonnes volontés si vous persistez dans votre lubie... Les semi-professionnels peuvent être utiles pour la mise en français et l'orthographe. Une compétence introuvable à prix cassé est celle de la composition typographique. Ça rejoint la rubrique LaTeX et si vous avez le "Lexique des règles typographiques en usage à l'Imprimerie nationale", vous monterez sensiblement en qualité.
Vous avez enfin compilé vos fichiers PDF et pensez qu'ils conviendront tel quel à l'imprimeur. Vous êtes informaticien, vous baignez dans les normes, les standards. Vous pensez qu'il en est de même chez eux. Erreur !
Une fois le rognage effectué, le format extérieur a un peu fondu. Donc les marges extérieures aussi. La reliure a grignoté les marges intérieures. On se retrouve avec des pages blanches excédentaires en fin de volume car on n'a pas encore compris que la pagination était liée aux cahiers. Les couleurs sont à géométrie variable car chaque imprimeur a sa palette. Si vous donnez ces mêmes fichiers à d'autres, vous aurez des rendus différents. Certains imprimeurs sont prolixes en information technique, d'autres sont quasiment muets. Et si les informations vous sont données, vous ne comprendrez pas tout de leur jargon. Ah, si vous comptez sur des contacts physiques pour vous renseigner, oubliez ! Tout ce passe maintenant sur Internet. Les imprimeurs ayant loupé le dernier virage technologique sont morts. Les frontières sont abolies. Vous pouvez faire imprimer à l'étranger à coût moindre que localement ou pour une qualité supérieure.
Vous aurez à apposer votre [[ISBN]] et le code barre qui va bien avec. J'ai été agréablement surpris par la facilité à acquérir un segment ISBN et à intégrer le dépôt légal. `
` Il y a parfois des choses qui vont bien notre pays. `` Mais, sans ISBN, pas de fichiers définitifs pour l'imprimeur. Si vous changez d'imprimeur, même sans modifier le livre, il vous faudra un nouvel ISBN, donc refaire lesdits PDF.
Autant l'impression des livres a fantastiquement évolué ces dernières années, autant le circuit commercial est d'un archaïsme mêlé de hi-tech déroutant. Je n'ai pas assez de recul pour en parler de façon claire. Si c'était à refaire : avant même que de chercher un imprimeur, trouver le prestataire animant un réseau de commerciaux visiteurs des librairies et grandes surfaces. Ce n'est pas évident car beaucoup font à la fois de l'entreposage, de la logistique et du commercial. Il a des acteurs de dimension planétaire, d'autres plus modestes se concentrant sur des marchés de niches régionale ou thématique.
Je n'avais absolument pas étudié l'option de l'édition numérique car j'avais déjà bien assez de choses à apprendre sur les techniques traditionnelles. Mais je l'envisageais pour l'avenir. Et puis aussi j'estime que la moindre des corrections est lorsqu'on propose une version électronique est qu'il soit possible d'en avoir une version papier. À tout le moins, on peut faire un tirage court et procéder à un dépôt légal (en cas de chicane ou si un lecteur cite l'ouvrage dans les décennies à venir et qu'il n'en reste plus trace dans cyberespace).
Là où j'ai sous-estimé quelque chose est l'importance de la logistique. Grosso modo, le coût du transport du produit (le livre) équivaut au coût de fabrication. On peut baisser le coût unitaire en augmentant le nombre d'exemplaires imprimés. Mais on aura alors un coût d'entreposage qui augmentera. Dans l'autre sens, l'impression à la demande explosera le coût unitaire mais on aura zéro stock. C'est vraiment ce qui m'a dissuadé de passer du statut de "pure player" à celui de vrai éditeur. Mais bon, peut-être qu'au cinquième confinement je verrai les choses autrement !
Deux ans ont passés depuis mon incursion dans le monde des éditeurs. Des fois je me dis que je vais m'y remettre. J'ai fait des rencontres fantastiques. Il y a tout un tas de structures professionnelles qui font de leur mieux pour vous accompagner dans leurs démarches. Les salons pour les professionnels sont très précieux. Le monde du livre est envoûtant...
On peut voir l'édition comme une chasse au trésor (les prix littéraires) mais la vérité oblige à dire qu'il y a bien plus de déçus que de gagnants. Cependant, en visant le long terme : la moitié des titres en vente ne sont pas des nouveautés, les PDF n'ont pas frontières et il est possible de faire imprimer ailleurs, on peut vendre des droits de traduction et de commercialisation à des confrères étrangers... Si on a une source de revenus pérenne alors, au fil des ans, on peut accumuler les petits gains et vivre sa passion à défaut que d'en vivre.