URL: https://linuxfr.org/users/benoar/journaux/numerique-et-confinement Title: Numérique et confinement Authors: benoar Date: 2020年10月24日T23:37:02+02:00 License: CC By-SA Tags: Score: 8 Il y a une semaine, Ouest-France publiait en éditorial (édition du mardi 13 octobre, non disponible en ligne) un article du directeur des Échos qui chantait les louanges du numérique pour avoir évité de mettre « le monde à l'arrêt » lors du confinement imposé lors du début de l'épidémie de Covid-19 cette année. Mais est-ce que la causalité ne serait pas inverse : le numérique n'aurait-il pas *permis* le confinement ? Quels sont les impacts du numérique aujourd'hui sur le monde, qu'on limite en général aux effets soit-disant bénéfiques de l'accélération des communications et de l'amélioration des capacités d'analyse du monde ? Pour cela, nous allons imaginer un monde *sans* le numérique. Tout d'abord, je ne pense pas que la population aurait accepté un confinement généralisé comme celui subit au printemps dernier sans un accès à Internet presque généralisé, ni même qu'un président de la République aurait osé proposé une telle mesure : isoler des gens à la maison et au travail sans moyen de communication c'était la révolte garantie. En effet, qui supporterait de rester enfermé ainsi, entre quatre murs ? Dans l'imaginaire occidental, substituer les interactions physiques par des discussions numériques semble admis et évident afin de supporter une telle isolation, mais l'occident ignore tous ces pays qui n'ont pas un tel accès généralisé et qui n'ont du coup *pas autorisé* une telle restriction des déplacements, puisque ça leur semblait tellement saugrenu, au vu des impacts d'une telle solution par rapport aux méfaits du Covid-19. Ensuite, les publications scientifiques basées sur des simulations numériques justifiant l'efficacité du confinement — comme celle de l'EHESP en avril, citée par le premier ministre comme ayant [soit-disant permis de sauver beaucoup de vies](https://www.lemonde.fr/planete/article/2020/04/29/deconfinement-le-compromis-du-gouvernement-entre-l-objectif-presidentiel-fixe-au-11-mai-et-les-avertissements-du-conseil-scientifique\_6038073\_3244.html) — n'auraient pas été possibles ou alors de manière très différée et limitée, ce qui aurait empêché toute fanfaronnade quant au succès prétendu de telles mesures : on aurait été dans l'incertitude, et ça calme tout de suite beaucoup d'ardeurs. Prédire les interactions humaines par des simulations numériques, et baser des décisions politiques restreignant les libertés dessus, c'était auparavant un scénario de science-fiction, puisque méprisant profondément le libre-arbitre de chacun, et c'est aujourd'hui la réalité. Sans le numérique, nous n'aurions pas de décomptes journaliers des contaminations (dont je rappelle que la possibilité de tel traitement de données est consacrée par un décret exceptionnel, pérennisé par une [loi spéciale](https://www.vie-publique.fr/loi/276818-loi-prolongation-etat-urgence-sanitaire-16-fevrier-2021-crise-sanitaire) — qui vient d'être votée tout à l'heure, je crois —, la santé de la population étant normalement un sujet personnel et analysé de manière globale de manière très limitée et selon des modalités très exigeantes), qui empêcheraient la litanie de chiffres lue dans les journaux quotidiennement. Mais bon, quand plus personne [ne finance directement le journalisme](https://linuxfr.org/users/benoar/journaux/payez-vos-journaux), il faut bien remplir le papier avec quelque-chose. Et puis ça habitue la population à faire évaluer sa santé continuellement, afin de l'en déposséder. Par la suite, personne ne se mettrait dans l'idée de pouvoir tracer les interactions humaines dans différents domaines physiques, comme au café, au restaurant ou dans des activités sportives, à l'instar de ce qui est déjà fait en ligne pour les interactions sociales sur les réseaux éponymes. On laisserait les gens se rencontrer comme ils le souhaitent, et vaquer à leurs occupations de manière privée. La plupart des commerces de proximité se porteraient bien, puisqu'il n'existerait pas de grand magasins en lignes pour faire ses courses « sans contact » (ou alors à l'ancienne, façon VPC — « Vente Par Correspondance », pour les plus jeunes d'entre vous), les emplois seraient nombreux et occupés par une population peu soumise au chômage. Les petits commerces n'essayeraient pas de rentrer dans une course perdue d'avance à la numérisation afin de survivre, car ceux qui n'ont pas compris que les géants du Net profitent de manière éhontée de ce virus pour imposer une domination totale de l'organisation de nos sociétés sont des personnes obnubilées par la « santé à tout prix » — quitte à payer le prix de ne plus pouvoir s'organiser soi-même. Et ça n'est pas l'État qui les sauvera : lui s'obstine à baisser les impôts, afin de réduire encore plus son pouvoir afin de laisser ses amis pantouflards prospérer quand ils auront terminé leur mandat. Bref, sans le numérique, plein de choses seraient très différentes de notre monde actuel, et c'est une tautologie de le dire, mais les avantages qu'on tire de ces technologies sont-ils si supérieurs face aux inconvénients que nous sommes en train de subir aujourd'hui ? P.S. : et bien sûr, sans le numérique, je n'aurais jamais pu exprimer ma voix dans ce journal ! ;-)