URL: https://linuxfr.org/users/anaseto/journaux/la-cuisine-du-debat-recettes-et-recreation Title: La cuisine du débat : recettes et récréation Authors: anaseto Date: 2020年08月16日T16:15:19+02:00 License: CC By-SA Tags: communication et débat Score: 7 Communiquer et débattre, c'est un passe-temps sympa. C'est l'occasion de partager des idées, de découvrir celles des autres, de tester les siennes et de les faire évoluer. Mais c'est pas toujours facile ! Ni à l'oral, ni à l'écrit. Pour essayer d'améliorer ma façon de communiquer dans les débats complexes et polémiques, en particulier à l'écrit, je me suis mis à faire une courte recette de trucs pour me guider. C'est pas facile, donc je me demande ce que vous en pensez ! Quels sont vos trucs à vous ? Pour les pressés, la récréation, c'est en fin de journal ;-) # Mon brouillon de recette 1. Classiques : présomption de bonne foi, respect, bienveillance dans les critiques et les interprétations. 2. Répondre uniquement aux parties d'un commentaire qu'on considère contribuer (qu'on soit d'accord ou pas) à la discussion : *don't feed la tangente* :-) 3. Préciser clairement quand on introduit un nouveau sujet connexe. 4. Ne pas faire dire aux autres plus qu'ils n'ont dit. 5. Répondre à ce qu'on pense que l'autre a voulu dire, pas à ce qu'il a dit littéralement. 6. Être factuel. 7. S'intéresser aux sentiments de l'interlocuteur et aux nôtres. 8. Être indulgent. # Quelques réflexions Ma recette est courte. Il y a plein de trucs du style sur le sujet dans la nature : [codes de conduite](https://www.mozilla.org/en-US/about/governance/policies/participation/), [guides de conduite](https://www.gnu.org/philosophy/kind-communication.en.html), articles de blog divers (je n'ai plus de référence précises en tête), ou même des articles de recherche. Les codes de conduite sont très focalisés sur l'interdiction des trucs à ranger dans les « Classiques », pas vraiment pensés pour le débat. Les articles de recherche sont en général focalisés sur l'analyse d'un aspect très spécifique (influence de tel ou tel type de comportement). C'est difficile d'en tirer une courte recette utilisable au quotidien ! ## Les classiques et les conflictuels Le (1) de la recette, c'est les classiques, relativement universels : intégrés dans la recette par principe. Mon impression, c'est qu'on retrouve plus facilement des faux pas vers la mi-débat ou en fin de débat (avec l'épuisement et puis tout ça). Pour les autres points, vous avez sans doute remarqué que, dans ma recette, j'ai quelques conflits potentiels : (2) et (3); (4) et (5); (6) et (7). ## Quand ça part dans tous les sens L'objectif de *don't feed la tangente* (2), est clair : éviter que tout parte en vrille. Sauf que, si on s'y tient littéralement, on perd des occasions intéressantes de poursuivre au-delà du sujet initial ! Préciser clairement qu'on change de sujet (3), c'est a priori toujours une bonne chose, mais on oublie facilement; surtout lorsqu'on passe d'une branche à l'autre d'une discussion. ## Ce qui est dans la tête des autres J'imagine que le (5), lire les pensées des autres, peut paraître problématique. L'idée, c'est qu'entre ce qu'on pense et ce qu'on écrit littéralement, il y a souvent de la marge. Du coup, le contexte, l'analyse des sentiments et le bon sens nous permettent de deviner le fond réel du message. À l'oral, on a les gestes et les expressions aussi qui nous aident. Exemples : coquilles grammaticales ou d'orthographe, mots manquants; adjectif, adverbe ou épithète mal utilisé (Du genre : *jamais* pour dire *pas souvent* dans un contexte particulier); choix de mots maladroit. Quand on n'est pas sûr d'avoir deviné la pensée correctement (5), pour ne pas faire dire à l'interlocuteur plus qu'il n'a dit (4), on peut formuler ainsi : « Est-ce que tu veux dire que .... ? Si c'est le cas, alors ... ». Après, ça marche que si on s'est rendu compte qu'on n'a peut-être pas compris ;-) S'intéresser à ce qu'a voulu dire l'autre, c'est aussi essayer de le comprendre, donc une occasion de comprendre ses arguments depuis une perspective autre que la nôtre. ## Quand la réalité plonge dans le monde des sentiments Concernant (6) et (7) : ne pas être assez factuel pose plein de problèmes; en particulier, glisser des jugements moraux ou autre encourage l'échauffement du débat et des discussions tangentes improductives. Ça conduit aussi souvent à sur-évaluer l'impact d'un argument ou contre-argument dans le contexte global. Mais être trop factuel ou rationnel, c'est oublier qu'on communique avec des humains; en plus d'être perçu comme froid, on passe facilement à côté des considérations humaines, ce qui peut nous conduire à des conclusions irrationnelles ! Un mode de pensée trop dans le factuel peut donc aussi être un frein, en particulier, à la compréhension de l'interlocuteur (5). C'est aussi un frein à l'humour, aux petites provocations constructives, etc. On risque aussi de donner l'impression de se prendre trop au sérieux. Le texte devient aussi moins riche en expressions, images et métaphores; c'est tristounet :-( ## Le plan de secours L'indulgence (8), c'est parce que, tout ça, c'est quand même compliqué, surtout dans le feu de l'action ! Il faut donc miser sur le fait qu'on va souvent se planter, malgré nos efforts. Et il peut y avoir débat sur le fait qu'on ait suivi ou non la recette comme il faut. Le comble, quoi ;-) Si on est trop exigeant, on encourage une écriture alambiquée et défensive, non spontanée, exclusive; ça peut aussi décourager de partager une idée en construction ou une impression, ou une bêtise ! Linuxfr, en particulier, c'est parfois plein d'humour, mais rarement dans les sujets à débats. Quand on participe à un débat, c'est pour se faire plaisir aussi. Une ambiance bienveillante et indulgente, ça aide et c'est contagieux ! Rions et relativisons ensemble nos faux pas, n'ayons pas peur de les reconnaître ! ## Au-delà Il y a d'autres bonnes pratiques rhétoriques (comme l'[écoute active](https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89coute_active)), plus ou moins pertinentes suivant le contexte (par exemple, écrit ou oral). Un autre sujet connexe, c'est le domaine du [raisonnement fallacieux](https://fr.wikipedia.org/wiki/Raisonnement_fallacieux), c'est-à-dire un raisonnement incorrect mais avec une logique apparente. C'est un terme à connotation négative, mais qui englobe deux notions : le sophisme (cas volontaire) et le [paralogisme](https://fr.wikipedia.org/wiki/Paralogisme) (cas involontaire). Il y aurait moyen de faire tout un autre journal avec des astuces pour reconnaître les paralogismes informels les plus typiques. Le cas des sophismes est hors sujet dans notre contexte, ça correspond à un cas où le débat est impossible ! ;-) Du coup, je me pose des questions. Quelles sont vos impressions sur le sujet ? Qu'est-ce que vous mettriez dans votre recette maison à vous ? ## Quelques inclassables Il y a quelques phénomènes qui reviennent souvent et que je ne sais pas comment intégrer simplement dans une recette. Ce ne sont pas exactement des paralogismes non plus. Premièrement, bien utilisé, [l'argument d'autorité](https://fr.wikipedia.org/wiki/Argument_d%27autorit%C3%A9) est un argument acceptable pour expliquer une opinion. L'exprimer est utile pour faire comprendre sa position, mais aussi dans le cas où on pense que l'interlocuteur n'a pas la référence. Si on estime qu'il a déjà pris la référence en compte, il faut se demander pourquoi on l'utilise. Deuxièmement, je pense aussi au cas où on ne comprend pas bien ce qu'a dit l'interlocuteur : c'est souvent là que ça commence à déraper. Lui dire « J'ai pas compris » et/ou poursuivre avec des arguments sur le fond, c'est risqué. Si on n'est même pas capable de reformuler les arguments avec la formule « Tu veux dire que ... ? Si c'est le cas, alors ... », mieux vaut ne pas se précipiter. C'est plus prudent de juste citer les parties qu'on trouve nébuleuses et de demander des clarifications. Ce genre de situations conduit aussi souvent à des jugements subjectifs sur la forme. Si on veut vraiment mentionner notre perçu de la forme, il faut faire attention à ne pas donner l'impression qu'on discrédite le fond par association. C'est rarement bien perçu par l'interlocuteur ! Enfin, on s'aperçoit souvent trop tard qu'on argumente un énoncé différent de celui de l'interlocuteur :-) # Récréation Un exemple fantasy d'énoncé hautement polémique pour la route : Titi — Tu sais, ces fleurs bleues qui sentent bon et qu'on trouve dans le pré d'à côté ? Je pense qu'elles ne pousse que dans la vallée de la montagne du Dragon, du fait du micro-climat local. Examinons quelques réponses possibles : Gros-Minet — Elles sentent mauvais. Gros-Minet — Qu'est-ce que tu insinues ? Gros-Minet — J'adore ces fleurs ! Gros-Minet — Le fait qu'elles sentent bon, c'est subjectif, reste factuel ! Gros-Minet — Les fleur *poussent*, et c'est le *pic* du Dragon, pas la montagne ! Gros-Minet — C'est quoi tes sources ? Gros-Minet — Ce que tu dis m'inspire un poème ! Gros-Minet — Ça m'intéresse pas. Gros-Minet — Enfin, le pré il est quand même à 5 bons kilomètres. Gros-Minet — Et la famille, ça va ? Gros-Minet — Elles sont pas bleues, mais turquoises. Gros-Minet — Ouais, et il y a des fleurs violettes aussi ! Gros-Minet — Les dragons n'existent pas. Gros-Minet — Pourquoi ces fleurs poussent bien avec notre micro-climat ? PS : je me sens bizarre de faire un journal sur ce genre de sujets sans mentionner le système de notation, donc voilà, c'est fait, haha ;-) PS2 : le mot « convaincre » n'apparaît pas avant dans le journal, c'est pas anodin !