URL: https://linuxfr.org/news/revue-de-livre-la-face-cachee-d-internet-de-rayna-stamboliyska Title: Revue de livre : La face cachée d’Internet, de Rayna Stamboliyska Authors: lasher BAud, ZeroHeure, Davy Defaud, palm123 et Benoît Sibaud Date: 2017年08月29日T16:22:54+02:00 License: CC By-SA Tags: edward_snowden, éthique, vote_électronique, hacker, darkweb, anonymous et hacktiviste Score: 42 Ce livre propose de vulgariser tout un ensemble de concepts liés à l’utilisation d’Internet, et en particulier les aspects qui ont fait les gros titres des journaux (papiers ou télé), mais aussi (et surtout ?) leur implication dans nos sociétés hyper‐connectées. Je vais d’abord décrire la table des matières du livre, puis pour chaque grande section, indiquer une partie des thèmes abordés (pas forcément dans l’ordre : si jamais vous trouvez que l’ordre des thèmes n’est pas cohérent, je vous enjoins à vous procurer le bouquin et constater que, sans doute, c’est moi et non pas l’auteure, qui a tout mélangé). Puis je donnerai mon avis sur le bouquin — avis qu’il sera parfaitement justifié de critiquer, descendre en flammes ou, au contraire, encenser (on peut toujours rêver !), dans les commentaires. ---- [Le site du livre](http://www.face-cachee-internet.fr/) [Bibliographie](http://www.face-cachee-internet.fr/blog/la-bibliographie-en-version-num%C3%A9rique) ---- # Table des matières et thèmes abordés * Avant‐propos par Stéphane Bortzmeyer * Les mythes d’Internet Dans ce chapitre (le chapitre « 00 »), les mythes suivants sont abordés : * Qui a inventé Internet ? * Internet a été créé pour résister à des frappes nucléaires * Il y a sept clefs qui permettent de contrôler Internet ## Chapitre 01 — Le côté obscur de la force : piratages et malveillance connectée 1. Comment se fait‐on pirater ? 1. L’éternelle tension entre protéger et respecter 1. La question de la confiance à l’heure du numérique ## Chapitre 02 — La figure du hacker : les bons, les brutes, et les Anonymous 1. 50 nuances de hackers 1. Du troll à l’hacktiviste 1. Le lanceur d’alerte : traître ou justicier ? ## Chapitre 03 — Le darkweb : des mots et des maux 1. Où est le darkweb ? 1. Voyage en terre d’oignons 1. Caché comme un secret éventé ## Liste des entretiens * chapitre 01, section 01 : Vxroot, un consultant en sécurité ; * chapitre 01, section 02 : un certain Benoît Sibaud détaille les soucis liés aux machines à voter électroniques... * chapitre 02, section 02 : un anonyme travaillant pour une grande boîte de télécoms nous donne son point de vue sur la notion d’hacktivisme et le _hacking_ ; * chapitre 02, section 03 : Maxime Vaudano, travaillant pour _Le Monde_ et les Décodeurs, discute de l’impact de _WikiLeaks_ sur nos sociétés ; * chapitre 02, section 03 toujours : Olivier Tesquet, journaliste à _Télérama_, donne un autre point de vue sur les lanceurs d’alertes. # Les chapitres, vus un peu plus en détails ## Chapitre 1 Le chapitre 01 aborde donc la notion de sécurité informatique et de piratage ou de « cyberattaques ». La section 01 propose de remettre à plat les définitions et aborde les thèmes suivants : * qu’est‐ce que le piratage ? * l’utilisation croissante d'Internet menant à des risques croissants sur les réseaux ; * qu’est‐ce qu’une faille ? _Exploits_, _0days_... * cyberattaques (j’ai presque envie de dire « mythes et réalités ») ; * tout le monde est vulnérable ; * les problèmes entre la chaise et le clavier ; * des modèles de sécurité pour formaliser les risques (_STRIDE_, _DREAD_). La section 02 aborde le rôle qu’a l’État dans le contexte du piratage et autres cyberattaques. En particulier, le livre touche à la surveillance étatique et ses possibles dérives. On en arrive forcément à discuter des révélations d’Edward Snowden, et de ce qu’elles nous ont appris. Mais on a aussi une rétrospective des différents mécanismes mis en œuvres aux États‐Unis depuis le 11 septembre 2001, sous Bush Jr. et Obama (ainsi que le changement de posture entre le candidat Obama et le président Obama). La section 03, qui aborde la notion de confiance dans les technologies numériques, touche elle aussi à divers aspects : * nécessité d’avoir du code ouvert (libre, _open source_) ; * limites des logiciels libres dans le cas de certains problèmes liés à la sécurité ; * la notion de vie privée. Le livre donne une illustration de l’intérêt des logiciels libres à travers l’exemple du « _Diesel Gate_ », cette affaire où il s’avère que Volkswagen avait truqué les résultats en passant par des logiciels spécifiques. Les limites du logiciel libre sont abordés dans le cadre du vote électronique. Histoire d’essayer de prévenir tout troll (mais je me doute que je n’y arriverai pas forcément), l’argument est que la nature du logiciel (libre ou propriétaire) ne changera pas le fait que le vote électronique est en lui‐même une aberration. D’ailleurs, un certain Benoît Sibaud est interrogé pour l’occasion, où il décrit bien les risques encourus par l’utilisation de telles machines[^2]... ## Chapitre 2 La section 01 définit la notion de « _hacker_ », et différencie le sens communément accepté et le sens originel (avec moult exemples). Puis viennent, dans la section 02, les définitions de trolls et d’hacktivistes, ce qui nous mène au groupe _Anonymous_ (de ses origines à son/ses idéologie(s)), Lulz, LulzSec, etc. Le livre aborde les différents coups d’éclats qui ont fait connaître Anonymous à un public plus large : les attaques contre l’Église de la scientologie, puis contre les sociétés de droits d’auteurs américaines (MPAA, RIAA), etc. La question de la légalité des activités de certains de ces hacktivistes est aussi abordée, avec les zones « grises » que cela comporte (l’activité peut parfois être illégale, mais serait considérée comme éthiquement juste par beaucoup, par exemple). Un entretien avec un intervenant anonyme travaillant dans un grand groupe de télécoms est aussi donné. Enfin, la section 03 aborde la notion de lanceurs d’alertes, et passe un temps certain sur _Wikileaks_, qui joue un rôle prépondérant dans ce domaine. L’auteure y fournit, entre autres, un entretien avec Maxime Vaudano, journaliste au _Monde_ et aux _Décodeurs_. Dans cette section, on aborde aussi la question du lien entre journalistes et lanceurs d’alertes : ces derniers sont‐ils devenus une nouvelle génération de journalistes ? En particulier, le cas de _Wikileaks_ est abordé en détails, en tant qu’organisation, mais aussi en lien avec son cofondateur, Julian Assange. On y examine les origines et l’évolution de l’organisation jusqu’à nos jours. Deux gros exemples sont aussi abordés dans ce contexte : AKPLEAKS et DNCLEAKS. Un deuxième entretien, avec Olivier Tesquet cette fois (journaliste à _Télérama_), donne un autre point de vue sur ce sujet. ## Chapitre 3 Les différents thèmes abordés dans la section 01 sont : * différencier _[deep Web](https://fr.wikipedia.org/wiki/Web_profond)_, _[darknets](https://fr.wikipedia.org/wiki/Darknet)_, et _[darkweb](https://fr.wikipedia.org/wiki/Dark_web)_ ; * histoire des _cypherpunks_ ; * l’importance du chiffrement, notamment contre la surveillance d’État ; * les cryptomonnaies (BitCoin, et l’utilisation de _blockchains_). Pour illustrer la notion de _darknet_ dans la section 01, Tor est décrit avec juste assez de détails pour se faire une idée de son fonctionnement. La section 02 aborde les différents usages liés aux _darknets_ et au _darkweb_. Cela discute bien entendu des activités illégales « réelles » (vente de drogue, d’armes, pédopornographie), mais aussi d’activités illégales qui sont en fait des arnaques, tels les fameux sites pour embaucher un tueur à gages. Enfin, la notion d’e‐commerce est abordée, ainsi que la nécessité d’avoir une bonne réputation dans un milieu par essence extrêmement peu propice à la confiance. Le livre décrit brièvement l’importance de _Silk Road_ dans le _darkweb_. Enfin, la section 03 aborde les problèmes liés à l’utilisation des _darknets_ et du _darkweb_ : l’anonymat (via Tor) ne garantit pas la sécurité ; et même, il y a souvent des moyens pas trop compliqués pour des gens compétents de retrouver des utilisateurs des _darknets_ qui ne seraient pas assez précautionneux. Là encore, divers exemples sont donnés pour illustrer la chose. # À qui ce livre s’adresse‐t‐il ? Les gens qui viennent discuter sur _LinuxFr.org_ ont tendance à avoir un niveau technique au‐dessus de la moyenne. Du coup, après avoir lu la description des thèmes abordés par ce livre, je sais qu’une partie va se dire « c’est bon, ça va, je connais. » Et sans doute qu’une (petite) portion aura raison. Pour tous les autres : ce livre aborde énormément de thèmes qui nous sont chers, non seulement en tant qu’utilisateurs de logiciels libres, mais plus largement en tant que personnes concernées par nos libertés individuelles. L’aspect technique est limité, ce qui, selon moi, est une grande force du livre[^3]. Enfin, comme le dit l’auteure, ce livre essaie de ne pas prendre le lecteur pour un idiot (de l’art difficile de la vulgarisation). Le pari est en grande partie réussi. Cependant, même pour des lecteurs de _LinuxFr.org_, je trouve que la façon dont le livre récapitule certaines affaires (pour certaines extrêmement récentes) permet de prendre du recul et de mieux prendre conscience de certains enjeux sociétaux que l’utilisation de toutes ces technologies (tant par des individus que par des acteurs étatiques par exemple) implique. Enfin, pour la petite partie de gens qui savaient déjà tout de ce qui est dit dans le bouquin (vraiment ? _tout_ ?), si l’on vous demande d’expliquer tous ces mécanismes dont on entend parler à la télé ou qu’on lit dans la presse, maintenant vous saurez où les rediriger. :-) Et ce, d’autant plus que [ce bouquin est très très **très** bien sourcé](http://www.face-cachee-internet.fr/). # Mes impressions sur le livre Je trouve que le style est globalement « léger », ce qui aide vraiment pas mal, car certains morceaux sont nécessairement denses, par la nature de ce qui est décrit. En ce sens, certaines sous‐sections vont sans doute être un peu difficiles à comprendre par des lecteurs pas trop technophiles, mais elles ne sont pas vitales pour la suite du livre. Une très grosse partie de ce dernier est consacrée aux aspects sociétaux touchés par l’utilisation de technologies sur le Net, que ce soit pour lancer une alerte, faire la révolution dans un pays du Maghreb, ou... acheter des trucs pas très légaux. :-) En particulier, étant donné l’étendue des sujets abordés, j’ai été très sensible à la narration. Par exemple, dans le chapitre 01, les explications sur le rôle des Russes dans les élections à la présidence des États‐Unis sont très claires ; idem pour l’historique donné de Wikileaks. Dans les deux cas, il s’agissait de sujets que je connaissais plutôt bien — j'étais aux États‐Unis au moment des accusations d’ingérence de la Russie dans les élections américaines. La façon de présenter les faits, d’expliquer quelles preuves ont été apportées, leur niveau de crédibilité, etc., rend le récit palpitant[^4], ce que je trouve important pour un livre de vulgarisation. Certains aspects un peu techniques sont décrits, mais risquent d’être trop denses pour les non‐techniciens ou amateurs éclairés. Cependant, en relisant une ou deux fois de plus certains paragraphes, je pense que c’est surmontable — et encore une fois, ces aspects ne sont pas vitaux pour prendre plaisir à lire ce livre et apprendre des trucs. # Conclusion Le livre de Rayna Stamboliyska est bien fait, décrit assez simplement tout un tas de concepts et une histoire qui, si elle n’est pas forcément « cachée », est néanmoins fastidieuse à retrouver. Le style permet d’aborder la plupart des sujets, parfois avec humour, et les analogies et métaphores sont bien pensées. Enfin, dernier argument : au‐delà des références à des films cultes qui sortent du « simple » monde _geek_ (tels que _Blade Runner_ ou _Total Recall_), l’auteure fait référence à _Hackers_ (si si, vous savez, ce film avec Angelina Jolie, où l’on apprend que « le RISC, c’est bien »). Et un livre qui y fait référence _ne peut pas_ être mauvais. Une dernière chose : pour ceux qui ne le sauraient pas, Rayna Stamboliyska est loin d’être étrangère à _LinuxFr.org_ et a aussi contribué au site plus d’une fois — il suffit de faire une recherche « Malicia »... [^2]: Benoît Sibaud, ça me dit quelque chose... Où ai‐je pu bien voir ce nom écrit ? :-) [^3]: À noter qu’une (très) courte intro à la cryptographie symétrique et asymétrique est donnée. Certains autres aspects très techniques sont résumés rapidement quand ils sont inévitables. [^4]: « Aha ! Donc, en fait, les Russes n’avaient rien à voir avec les élections américaines ! Quels guignols à la CIA ! [une page plus loin] Mais ! Ils font quoi, là, tous ces ours ? Mais merde, en fait les Russes sont vraiment des connards ! [une page plus loin]... Bon en fait, on n’est sûr de rien, quoi... » La description de WikiLeaks et de son évolution au fil du temps est aussi très bien articulée.