URL: https://linuxfr.org/news/memoires-vives-permanent-record-par-edward-snowden Title: Mémoires vives ("Permanent record") par Edward Snowden Authors: Liorel BAud, ZeroHeure, Florent Zara, palm123, Benoît Sibaud, Arkem et Jean-Baptiste Faure Date: 2019年09月22日T22:18:05+02:00 License: CC By-SA Tags: edward_snowden, mémoires_vives et permanent_record Score: 77 _Je m'appelle [Edward Joseph Snowden](https://fr.wikipedia.org/wiki/Edward_Snowden). Avant, je travaillais pour le gouvernement mais aujourd'hui, je suis au service de tous. Il m'a fallu près de trente ans pour saisir la différence et quand j'ai compris, ça m'a valu quelques ennuis au bureau._ Ainsi s'ouvrent les mémoires d'Edward Snowden, dans un livre sorti le 20 septembre 2019 sous le titre « Mémoires vives » en français là où le titre en anglais est « Permanent record » (fichage en permanence...). Petite _fiche_ de lecture. ---- [Mémoires vives d'Edward Snowden](http://www.seuil.com/ouvrage/memoires-vives-edward-snowden/9782021441048) [Extrait de Mémoires vives (33 premières pages du livre)](http://www.seuil.com/ouvrage/memoires-vives-edward-snowden/9782021441048?reader=1#page/1/mode/2up) [Fiche de lecture de stéphane bortzmeyer](https://www.bortzmeyer.org/permanent-record.html) ---- # Sur la forme # ## Le style ## Edward Snowden écrit bien. Le livre se lit comme un roman dont on connaîtrait déjà la fin mais dont on veut connaître le déroulement. Il fait preuve d'un humour pince-sans-rire, ce qui ne gâche rien. Il sait à qui il s'adresse : - pas à la communauté du renseignement, qui a bien assez entendu parler de lui ; - ni à la communauté de l'informatique, trop restreinte et déjà plutôt consciente de son histoire ; - mais il s'adresse bien à tout un chacun. Ceci implique un certain nombre d'explications techniques pour qu'on puisse bien comprendre son cheminement. Ces explications techniques serviront surtout de remise en contexte pour le lecteur habitué à DLFP, mais on peut craindre qu'elles soient (un peu) légères pour les personnes réticentes à l'informatique que le lecteur de DLFP a déjà renoncé à former. On ne saurait en tenir rigueur à Snowden : après tout, nous avions nous-même renoncé à former ces personnes, et elles tireront de toute façons des enseignements utiles de ce livre. ## La traduction ## La traduction, par contre, laisse à désirer sur au moins 3 points : 1. Dans la première moitié du livre, on dénombre environ une faute de syntaxe grossière (phrase sans verbe, phrase avec deux verbes) par chapitre, et environ une faute d'orthographe ou de grammaire ne changeant pas le sens toutes les 2 ou 3 pages. Si c'était uniquement un écrit technique, écrit d'emblée en français, il n'y aurait pas de quoi se formaliser. Mais un traducteur est censé être un professionnel de la langue française. 1. Il n'y a quasiment pas de notes du traducteur pour expliciter ce qui aurait pu échapper au lecteur à la traduction. Il y a bien des notes du traducteur, mais elles se contentent d'expliciter les sigles anglais (IRS = fisc américain). Par exemple, dans une scène, Snowden se trouve face à un officier détenant un gros dossier sur lui titré "dossier permanent". Le lecteur anglophone aura rétro-traduit "Permanent record" et reconnu le titre de la VO du livre. Le lecteur n'ayant pas ce niveau d'anglais ratera complètement cette référence, puisqu'elle ne fait l'objet d'aucune NDT. 1. Il y a des traductions malencontreuses. Par exemple, Snowden explique qu'étant jeune, il espérait que le silicone et les ordinateurs apporteraient la paix dans le monde. Bien entendu, il n'y a pas de _silicone_ dans les ordinateurs : il y a du _silicium_. Cependant, en anglais, il s'agit du même mot et le traducteur a traduit un peu vite. Au total, donc, la traduction apparaît avoir été réalisée un peu trop vite. On en est réduit à émettre des suppositions. Est-elle réalisée sous la contrainte du temps pour permettre une sortie mondiale simultanée ? Ou l'éditeur a-t-il réduit le budget pour économiser ? Vu qu'il y a deux traducteurs, on pencherait pour la première solution, surtout que le Seuil n'est pas vraiment un petit éditeur indépendant. Mais on aurait aimé au minimum une relecture orthographique et grammaticale. # Sur le fond # Edward Snowden nous propose sa vision du cheminement de pensée qui l'a amené à dénoncer les pratiques de la NSA. On y retrouvera les caractéristiques classiques d'un esprit très cartésien : un attrait marqué pour les explications techniques et le fait de toujours se confronter à des règles préexistantes, sans manquer d'interroger ces règles. Les méthodes exactes par lesquelles il a exfiltré les documents de la NSA ne sont volontairement pas détaillées car le but n'est pas de fournir des moyens de pirater la NSA, mais bien de comprendre pourquoi il l'a fait. Il montre peu d'hésitation dans sa démarche. Tout le livre est écrit à la lumière de la seule dénonciation de la NSA. Bien entendu, sans cette dénonciation, le livre aurait bien moins d'intérêt (encore que ça resterait intéressant d'entendre un ancien de la NSA écrire ses mémoires). On remarque un délai de plusieurs années entre la véritable prise de conscience du travail de la NSA et la dénonciation. On comprend en filigrane que la décision qui allait changer sa vie n'a pas dû être si facile à prendre. Cet aspect n'est pas exploré. Edward Snowden se dépeint, sans doute involontairement, sous un jour christique : toute sa vie a convergé vers ce point, où il détient une information susceptible de changer la vie de l'humanité, où il n'a pas le choix et il doit la révéler, et ce faisant, donner sa vie pour sauver l'humanité. Il y a sans doute une part de vrai dans cette vision des choses, mais il y a inévitablement une part romancée, ne serait-ce que parce que les éléments non utiles à l'histoire ont été évacués. On aimerait un peu plus de discussion sur ses hésitations en tant que lanceur d'alerte. Le dernier tiers du livre, sur l'exfiltration des données et le lancement d'alerte proprement dit, se lit très bien, comme un roman d'espionnage à suspense, ce qui est d'autant plus impressionnant que le lecteur connaît déjà la fin du livre. On se prend à espérer qu'il ne se fasse pas prendre, alors qu'on sait très bien qu'il ne s'est pas fait prendre ! # Réflexions à l'issue de la lecture # Qu'est-ce qui a changé depuis 2013 ? Le rôle de la NSA a été remis en question aux USA suite aux révélations de Snowden. Toutefois, il n'en est pas sorti grand chose, surtout parce que la plupart des informations étaient classées secret défense. Snowden aborde aussi un autre point : il ne souhaitait pas exfiltrer ses documents directement dans l'espace public. Il y en avait des millions, et il ne pouvait pas tous les lire pour s'assurer, par exemple, qu'il ne mettait personne en danger. Il ne souhaitait pas non plus se fier à son seul jugement pour estimer ce qui était pertinent et ce qui ne l'était pas. Il est donc passé par des journalistes. Ces journalistes étaient de bonne volonté et sérieux, mais leurs compétences en informatique n'étaient pas celles de Snowden. Des infos cruciales ont pu être incomprises. C'était la limite de l'exercice, et ça a forcément restreint la réaction (qu'est-ce que ça aurait pu être...). Aux USA, donc, peu de réactions institutionnelles ou législatives. En Europe, par contre, les révélations Snowden sont entrées en résonance avec la culture européenne de la vie privée, qui remonte assez loin. On a donc eu des évolutions majeures avec [Safe Harbor](https://fr.wikipedia.org/wiki/Safe_Harbor), [Privacy Shield](https://linuxfr.org/users/liorel/journaux/safe-harbor-est-mort-vive-safe-harbor), puis surtout le [RGPD](https://fr.wikipedia.org/wiki/R%C3%A8glement_g%C3%A9n%C3%A9ral_sur_la_protection_des_donn%C3%A9es). Sur un plan technique, la généralisation progressive du HTTPS, poussée par de grands acteurs tels que Google, est un pas dans la bonne direction. ## Ce qui reste à faire ## Il apparaît très clairement dans le livre que les lois ne feront pas bouger la NSA, pour au moins deux raisons. 1. Pour contester ses actions devant les tribunaux, il faut avoir connaissance desdites actions, or elles sont soumises au secret défense, et révéler une information soumise au secret défense (en la contestant en justice, par exemple) est en soi une infraction. Joli verrouillage. 1. La NSA a développé une véritable culture de l'impunité. Si elle n'est pas tout à fait un État dans l'État, elle n'en est pas loin. Les cadres de la NSA ont déjà menti devant les instances politiques censées les contrôler : Congrès, commission du renseignement. La NSA a une interprétation extrêmement large des textes législatifs qui lui donnent ses pouvoirs, et comme on ne peut pas la contester devant les tribunaux... Restent donc les solutions techniques. Sur ce point, des progrès sont encore réalisables. De même qu'on a chiffré la majorité du contenu du trafic web en passant au HTTPS, il reste à chiffrer les autres usages d'Internet. De nos jours, il s'agit des mails, des applications de messagerie instantanée, des applis mobiles... Il reste d'immenses chantiers. L'avantage, c'est que si on a réussi a généraliser le HTTPS de façon transparente pour l'utilisateur, il n'est pas impossible qu'on puisse faire de même pour d'autres protocoles de communication. Restera, enfin, le plus difficile : les méta-données. Snowden explique très bien que c'est un élément central de la collecte, et que c'est le plus difficile à masquer (on ne peut pas tous utiliser TOR, qui est de toutes façons trop lent pour un usage quotidien). Je ne sais plus où j'avais vu l'exemple suivant, qui montre très bien ce qu'on peut faire des métadonnées : 14:00 : Mr U. reçoit un appel du centre de dépistage anonyme et gratuit de Grenoble 14:02 : Mr U. appelle le Dr Tartampion, médecin généraliste à Grenoble 14:10 : Mr U. consulte sida-info-service.fr (le site est en HTTPS, mais on sait qu'il a accédé à l'IP correspondant à ce site. De toute façon la requête DNS est en clair) 14:25 : Mr U. appelle un numéro appartenant à la mutuelle des enseignants. 14:30 : Mr U. appelle un numéro identifié comme le secrétariat du Pr E, infectiologue à Grenoble Pas besoin d'accéder au contenu des discussions pour savoir ce qui s'est dit. Et c'est toujours comme ça, ce n'est pas un cas isolé. Les métadonnées seront sans doute le plus difficile à masquer à la NSA.